1911–1912 : critiques rédigées par FALO

Depuis le début de l'année 1911, Fernand est critique d'art pour la Revue de Belgique.
Il envoie régulièrement des articles où il écharpe les peintures des autres. Voici des extraits des différents textes que j'ai trouvés à ce sujet.
Il est clair que ALO est réfractaire à la modernité : le cubisme lui donne des boutons, le futurisme la nausée...

15 février 1911;


"…  « Et moi aussi je suis peintre »( Raphaël)
 
Combien sont nombreux ceux qui, à l'exemple de Raphaël, ont fait, depuis, cette constatation.
Le pis est bien que cette découverte ne borne pas les prétentions et que les pinceaux sont d 'une fécondité chinoise. Les expositions collectives qui se multiplient ne suffisant pas à la production, des expositions personnelles s'ouvrent partout, et ce, en dépit de la disparition presque totale d'une espèce qui était cependant précieuse : « l'acheteur ».
Si les automnistes [sic] sont rassurés, leurs produits s'écoulant, on le sait, dans les colonies allemandes, il ne doit pas en être de même des exposants d'aujourd'hui. En effet, des tableaux étant exposés au "Salon d'Hiver" , à "l’École Française ", aux "Unes" (salon des femmes), aux "Intimistes", chez les frères "De la Hogue" , chez "Willette", chez "Nozal", on peut se demander où ira toute cette peinture....
P.S. - On annonce l'exposition "Théaldi", "des Rosati", du  "Salon du Peuple" , des "Indépendant"[sic]  en attendant les cinq mille numéros des deux "Grands Salons". (Ces deux nomenclatures concernant Paris seulement .)"



 
 
15 novembre 1911 
 
Le Salon d'automne
 
"Né dans la cave du petit Palais, le salon d'automne [sic] (https://www.salon-automne.com/en/home/) est un sommelier dispensateur de grosses ivresses. Chez lui, on suce du haschisch, on boit de l'éther, on fume de l'opium, et les élucubrations sont folles, difformes, monstrueuses, ou mort-nées. Elles ont de dangereuse pestilences.
Il s'en faut cependant que tous les exposants du Salon d'automne relèvent de la pathologie et soient susceptibles, comme dit le docteur Pamphile dans le Journal de retenir l'attention des médecins en général et des aliénistes en particulier. Non, il est, parmi ces « sujets », quelques mâles dont la parfaite santé est rebelle à la corruption, et pas mal de « jeunes » qui jettent avec abondance la gourme de leur vie d'artiste. À cause de ceux-là, il faut bien se retenir de trop qualifier les réunions de ces gloutons d'un succès au rabais et de ces lugubres clowns...brûleurs de temples.
Peut-on nommer autrement les cubistes, les pyramistes, [sic] les tortillistes, [sic] que leurs stratagèmes grossiers ont revêtus de la livrée rouge des bouffons ? Sur leur pavois bâti de ridicule, ces farceurs sont même flattés des crachats qu'ils reçoivent. Leur avènement me fait plaindre les   Matisse, les Van Dongen, les Vlaminck dont l'étoile maintenant s'anémie. Tout lasse. Incitatus, consul va redevenir « carcan » par l'éternelle puissance de la raison. Ce jour-là, seulement, le Salon d'automne aura mérité de l'Art français. Mais d'ici-là !...
Notons, cependant, avec un plaisir double, le très lumineux plein air de Du Gardier, la composition un peu froide sans doute de Déziré, et la charmante fantaisie que Chapuis appelle Repos. Une décoration : Méditerranée, de Bonnard,et une Fantaisie sur Sylvie, de Mme Marvel, sont   des peintures d'un éclat printanier, mais d'un dessin un peu sommaire. L'envoi de Devallière marque un talent inégal de chercheur.
On parle partout que De Groux a presque du génie. Ce « presque »-là est une vilaine malice qui vaut moins que certain de ses nombreux tableaux, intitulé Christ aux outrages , et qui a un furieux mouvement.
 
Personne dans la salle de l'Art à l'école ! Que de cubistes cependant auraient dû s'y presser pour recueillir les leçons de ces talents de six ans…"
 
 
 

 

15 février 1912
 
Les futuristes
 
"J'ai voulu voir l'exposition des peintres futuristes. On m'avait dit : « Allez voir ça. Vous m'en direz des nouvelles. Ces peintures-là ne ressemblent à aucune autre. »
J'ai vu !...D'après la notice qui est au début du catalogue, l'art futuriste est destiné, comme son nom l'indique, à enterrer définitivement le passé, et avec lui les Raphaël, les Rembrandt, les Titien, les Rubens, toute la kyrielle des faux dieux qu'un coup de « cubisme » a déjà mis par  terre. Plus rien n'existera en dehors du futurisme, qui nous donne dès maintenant des visions d'avenir avec des moyens appropriés à un aussi vaste dessein.
En littérature, il s'exprime ainsi : « l'autobus s'élance dans les maisons, qu'il dépasse ; et à leur tour, les maisons... » Ou : « Comment croire   encore à l'opacité des corps ? » En peinture, c'est par le point, la virgule, le parallélépipède, ou le cône, qu'on arrive à définir « l'état d'âme de ceux qui restent » ou « les forces d'une rue ».
J'ai vu « le portrait du poète futuriste Marinetti ». Le catalogue devient ici d'un immense secours. Sans lui, il serait permis de confondre   cette image avec le portrait de « l'état d'âme de ceux qui s'en vont » ou avec toute autre chose...Ce portrait est captivant : sous le front du poète circulent ses pensées futuristes ; elles sont cobalt, chrome citron, ou garance. Leur mouvement est parfaitement saisi. Le va-et-vient de la cigarette que le poète a aux lèvres et sa puissance calorique, rendus par des touches zigzagantes, le tout enfin est d'un très grand effet.
J'ai vu « Les adieux ». Cette œuvre est la plus troublante de l'exposition. Au centre du tableau, le numéro mystérieux 6943. Ce numéro, je  dois le dire, fait le plus grand honneur à l'artiste : frappé au pochoir, il a la perfection des chiffres qui illustrent les emballages bien conditionnés. À gauche, à droite, au-dessus, en dessous, un enchevêtrement capricieux de membres humains, de roues de locomotives, de cheminées, de tire-bouchons est un des plus impressionnant. Telle est cette œuvre dont je garderai un précieux souvenir...
Mais rien ne vaut « Les forces d 'une rue ». C'est une vue de pavés, partout de vulgaires maisons, quelques passants, hâtivement dessinés, deux ou trois réverbères ; et à travers, oui, à travers le tout, la vie souterraine avec son métro, ses conduites de gaz, ses égouts, et les abîmes insondés.
Le futurisme a été conçu par des sages. Saoulé dans son sanctuaire par les "fanfares assourdissantes" des visions d'avenir, on s'étonne de trouver, en sortant, le Présent et sa bise aigre et surtout la pluie froide qu'on avait maudite en entrant."