Textes de 1913

Lettres écrites par Fernand à sa femme Juliette, lors de son premier voyage de 1913. 

Pas de date, Gran Hotel Universal, Murcie

Ma chère femme, 

J'ai décidé de t'écrire, ta bonne lettre reçue hier à Carthagène me donne des remords. Cependant j'ai des excuses : tu sais que la flânerie quand on est en voyage est ce qu'il y a de plus profitable... et je profite ! Que de kilomètres absorbés ! Je commence à me faire les jambes, le footing n'est pas un vain sport et quand je reviendrai, tu me feras le plaisir de tâter mes mollets... "et plus haut si bon te semble" (Renard) 

Je suis donc à Murcie, ayant fui Carthagène après une ballade de quatre heures dans une boue collante et sous une pluie battante. A peine atterri, l'orage que nous avions eu toute la nuit et qui s'était un calmé a repris de plus belle, d'où fort mauvaise impression en foulant le sol espagnol pour la première fois. De plus, pas un son français. J'en étais abruti hier en écrivant quelques cartes... elles doivent être plus bêtes, plus idiotes encore que toutes les autres, si c'est possible.
Enchantement hier soir, grande conversation avec deux Parisiens. Nous nous sommes quittés hier à regret, du moins pour ma part. J'avais au moins quelqu'un avec qui il était possible de faire un échange de vue.
Dans quelques heures, je serai sur le départ pour Tolède. Je vais absorber là dix-huit heures de chemin de fer et dans des wagons espagnols, ce qui est horrible. Tout-à-fait impossible d'aller à Grenade. Long, coûteux et trop fatiguant : les Parisiens rencontrés hier y renoncent comme moi. 

Je note mes impressions de voyage au jour le jour. C'est une salade de bêtises et d'obeservations, le tout écrit en dépit du bon sens... mais ce sera au moins un aperçu de toutes les choses vues ou vécues. 

Une impression inoubliable est bien celle ressentie à Chiffa près Blidah en apprenant que j'avais au bas mot huit kilomètres à faire sous le soleil dans la montagne. Gaillardement, j'en ai bouffé douze au moins, croisé par des Arabes enfouis parmi des colis variés sur des ânes minuscules. L'un d'eux a fait un temps de galop pour me rejoindre... que me voulait-il ? M'offrir des figues, tout simplement. Elles ont été les bienvenues, je te prie de le croire.
À mon départ d'Oran, je te l'ai dit, pluie et orage : les gens au restaurant ont sauté de leur chaise pour aller boire dans la rue les gouttes d'eau... Depuis mars on n'en avait pas vu et on ne les attendait guère que pour novembre. De même ici. Il faut dire que c'est déjà fini et que cette pluie n'était destinée sans doute qu'à me donner une traversée mouvementée. Elle n'y a pas réussi : sur neuf heures de bateau, j'ai dormi six bonnes heures, réveillé une fois seulement par un cauchemar que te je raconterai. Pas de mal de mer, nous avons cependant été secoués un peu la nuit par un sérieux roulis.
Ne te figure pas que je vois ici des costumes espagnols ; les gens sont habillés comme toi et moi et j'en éprouve une petite déception. On me dit que Tolède me fera une tout autre impression et Fontarabie  aussi, sur la frontière Nord ;.je n'y suis pas encore. Les rues seules sont pittoresques. Somme toute la Bretagne a plus de cachet au point de vue des us, mœurs et costumes.

Je me demande ce que je vais bien pouvoir acheter pour Yvonne ou Henri Villain, les bazars sont encombrés d'articles de Paris ou d'articles de pacotille comme on en voit au pardon de Penmarc'h. Quand rentrerai-je ? Tu me le demandes et je ne sais comment te répondre. Je suis loin et dois compter sur les affreux ferrocarrils qui montent avec une lenteur exaspérante... sauf dans les descentes, où on lâche tous les gaz comme dit Noté, (https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Noté, dont il a fait le portrait) ce qui ne laisse pas de m'inquiéter. 

Ta lettre, ma chère petite femme me donne à penser que ta santé est bonne, mais voilà déjà pas mal de temps qu'elle est écrite, puisses-tu recevoir celle-ci dans le même état de santé. Moi je vais bien, mieux que jamais, surtout depuis l'espèce d'empoisonnement que la bouillabaisse m'a donné à Marseille. Je suis content de mon choix dans les hôtels, je peux manger avec appétit parce qu'en général tout est bon et je puis dormir tranquillement parce que point de punaises. Un tracas m'est venu de ma valise qui n'a plus voulu s'ouvrir à mon arrivée à Oran, et c'était un dimanche. J'arrive à l'hôtel pour y demander un serrurier, sale et dépeigné, comme je l'étais j'ai dû paraître fort louche, on me l'a d'ailleurs laissé voir. 

Je te quitte, ma chère femme, si mes nouvelles sont rares, il n'en est pas moins vrai que ma pensée va sans cesse vers toi, "ah si mon gros boulot était ici", ou encore "comment vais-je la retrouver ?" comment sera le mystérieux bonhomme qu'elle porte, avec tant de courage et aussi d'abnégation... car n'est-ce pas à cause de ce morveux que nous sommes séparés ? Je t'embrasse de tout mon cœur et lui aussi !! Soigne toi bien et fais gratter Honorine Re...(? illisible) du village de Poul (? illisible) en Penmarc'h par Pont l'Abbé Finistère, à qui je souhaite le bonjour, j'ai une broche algérienne pour elle !!! je tire sur les ouïes de ma bien chère fille et les lui mordille. Je te rembrasse... tout partout... compris ? 

Je suis ton poulet qui t'adore

Fernand 

(en travers et en gros : sans relire, zul ! )

 

Samedi 13 septembre 1913, à l'en-tête du Gran Hotel de l'Oriente, Madrid

Ma chère femme,

En arrivant ce matin de Tolède, je me suis précipité littéralement sur la poste (correro). Juge de ma déception : Rien ! Sur le point de t'envoyer un télég j'y ai renoncé craignant ainsi te donner une mauvaise surprise et comme une âme en peine j'ai erré pestant sur Madrid. son climat, et ses habitants. Je pensais indisposer définitivement l’employé en retournant trop souvent, bien m'en a pris, ce soir c'est un autre, plus consciencieux qui a fouillé et j'ai eu de tes nouvelles ! je ne peux te dire quelle joie a été la mienne, surtout après une journée comme celle-ci... Il s'en est fallu de peu, je te le jure, que je fasse mes bagages zé mes malles pour Paris, tant j'étais en peine. Maintenant cela va mieux et très égoïstement j'irai voir Ségovie, Avila et Burgos, dernières étapes de mon voyage. Rencontré Domergue au Prado malheureusement accompagné : nous avons tout de même pris le temps de tailler une bonne bavette sur Velasquez. C'est inimaginable ! Une peinture comme celle-là vous assoie, bouche bée. Je trouve ce musée (le Prado) supérieur à ceux que j'ai vus ; il y a des œuvres ici d'une qualité extraordinaire, les Titien notamment sont merveilleux. J'y retournerai demain et peut-être après-demain si j'ai le courage de me décider à brûler Avila ou Burgos. Les fonds baissent sérieusement et quand je quitterai Madrid il me restera pour tout potage quarante francs de monnaie espagnole plus un billet de cent francs que je voudrais garder intact. J'ai cependant été bien raisonnable, tu sais. Car, en plus du petit remords qui me talonne d'être seul à jouir, je commence à prendre conscience de mon prochain rôle de papa... et puis... et puis... j'ai hâte de te voir. je ne me souviens pas t'avoir quitté si longtemps. Merci pour les jolies choses que tu sais dire dans tes lettres, certainement elles ne s'inventent pas., elle se sentent et savent trouver un heureux écho en moi. 
Tolède, ma chère femme, est une ville extraordinaire dont je te causerai plus tard longuement et souvent ; dès que le moutard saura voyager, nous irons passer là un mois et comme je te connais tu boiras largement à cette coupe. Que c'est beau, mon amie, que c'est beau ! Des entassements fantastiques d'architectures fouillées, des cascades, que dis-je ? des cataractes de bois finement travaillé dans un ton d'or inimaginable. Chaque maison a son trésor, chaque rue a cent maisons et c'est un dédale de rues qui s'enchevêtrent, serpentent, se coupent, se recoupent encore par un mystérieux enchantement. J'ai vu la maison de Cervantès : je l'ai fort mal rendue dans une pochade. Cette maison est transformée maintenant en posada, c'est-à-dire auberge pour muletiers et elle a gardé, à cause de son humble rôle, un charme exquis. Vu aussi la sinistre posada de la St Hermandad (inquisition rime avec ce mot) et l'on y montre, paraît-il – car je ne les ai pas vus - les fers et les instruments de torture qui restent là, négligemment, sans être même classés par l'Etat et sans garde. La maison du Gréco m'a donné aussi une bien douce émotion.Comme je t'ai regrettée ma chère femme, toi la seule personne que j'aime (...?) et que je sais vibrer à mon diapason. Comme il aurait été bon d'être ensemble un peu en amoureux de la première heure parmi ces vieilles pierres splendides qui vous communiquent plus tard dans vos souvenirs un peu de cette éternelle beauté que nous voulons dans notre vie ! Je ne sais si je m'exprime bien, je laisse trotter ma plume dans le sens du véritable enthousiasme qui me prend et peut-être suis-je très obscur ou mieux encore – bafouillant. Si je suis bafouillant, ne ris pas, chère petite, c'et que j'ai perdu l'habitude d'exprimer par la plume les choses ordinaires de la vie..; et ici je suis dans l'extraordinaire, dans mon amour pour toi et dans un emballement fou... un bon emballement de Tolède ma foi !! (Voilà ce que c'est que de tourner une page quand on est lyrique).

Tout Madrid sauf le Prado m'em... C'est une ville affreuse, régulièrement plantée au beau milieu d'un plateau, elle n'offre aucun intérêt artistique, aucun intérêt local, aucun intérêt suburbain. La vie s'arrête avec ses portes. Tout autour, c'est la Sierra qui commence et non la Sierra austère, terrible du Midi, mais la Sierra avec de piteux, miteux essais de culture. Je ne crois pas haïr davantage une ville. Puisse la Camera negro ne pas ouvrir ma lettre ! T'ai-je dit que la tienne à Carthagène était ouverte ? Mais rien n'y manquait. 

Je compte être de retour vendredi ou samedi prochain, c'est encore longtemps mais comment faire une pareille trotte alors que mon billet (c'est une trahison dont chacun est victime) ne me donne pas droit aux grands rapides, même dans ceux qui ont des 2d... des suppléments, toujours des suppléments, c'est un truc de fiers hidalgos ! Je t'en dirai d'autres que je ne puis écrire. Je t'embrasse de tout mon coeur, et j'insiste "de tout mon coeur", tu sais. Je connais une petite rosse qui s'appelle Juliette et qui trouve le moyen de vous coller une petite rosserie en vous collant de larmes ce (?, illisible) dans l’œil (souvent toi à la fin de ta lettre) – Ma bouche sur la tienne, ma chérie

Fernand 

 

Fernand rentre de son premier voyage en Espagne et Algérie en septembre 1913. Il déménage ensuite de la rue de l'Abreuvoir pour un immeuble neuf de Montmartre. Juliette est enceinte de 8 mois et Fernand vient d'avoir 30 ans. Il commence un journal.

Texte exact y compris les fautes d'orthographe. Les noms ou mots illisibles sont suivis d'un (?). 

15 novembre 1913 – Paris

Je commence aujourd'hui mon journal. C'est un peu ridicule. Toutes les demoiselles de pensionnat en ont un qu'elles cachent dans leur pupitre. Tant pis. Je cède à plusieurs raisons. La première et la plus importante est de me relire plus tard et de me donner à cette lecture les joies ou les ennuis que j'éprouve à relire maintenant mes écrits d'il y a quinze ans. En second lieu j'ai en ce moment une fringale d'ordre, un besoin de remettre chaque chose et particulièrement mes tiroirs à papier où règne le pire désordre. Les notes que j'y trouverai prendront place ici et peu à peu je retrouverai le cycle entier de mon évolution… et puis ne serait-ce que le plaisir de commencer un cahier neuf. Un cahier neuf ! Quelle bonne chose de commencer. Il me plairait quelquefois de supprimer toute la somme de mes efforts passés pour commencer une œuvre nouvelle en m'appliquant, en tirant la langue comme autrefois. Je le faisais en ouvrant d'un beau titre en ronde le cahier neuf. Au courant de la plume d'autres raisons me retiennent.
1° le désir que j'ai parfois d'écrire mes impressions à un ami, de lui confier certains secrets, désir qui peut former quelquefois en la pondaison de huit ou dix pages que je déchire ensuite par prudence. Le cas n'aura pas lieu ici, ce livre ne devant être lu que par moi et où trouverais-je ami plus oiseux (?) ?
2° Avoir un endroit où déposer les fantaisies de ma pensée, médiocres ou non . Il est utile qu'elles soient recueillies ; par expérience je sais combien il est fâcheux de ne pouvoir se rappeler telle ou telle pensée qu'un instant au moins on a cru bonne, et puis ne serait-ce que pour comparer l'idée d'aujourd'hui avec celle d'hier et l'une et l'autre dans vingt ans .
3°Je viens de lire H Brulard (https://fr.wikipedia.org/wiki/Vie_de_Henry_Brulard) et j'obéis peut-être à un besoin d'imitation. Dans vingt ans j'aurai cinquante ans, ma vie sera faite. Que serai-je ? Peut-être rien, je vois un tel néant remplacer parfois l'orgueil tranquille qui me guide généralement que je me demande si ce n'est pas un avertissement que mon étoile donne à mes ambitions. Mais bon ce n'est pas le moment de broyer du noir, ce journal doit entre autres qualités me faire passer le cafard. C'est encore dans ce but que je l'entreprends. Puisqu'il faut de l'ordre, commençons par avoir l'ordre du désordre. Toutes pensées bonnes ou mauvaises seront inscrites à la plume courante sans emphase et aussi clairement que possible. Sans ces qualités qui en général sont considérées comme des défauts mon journal perdra de la saveur que je compte bien lui trouver plus tard.

Aujourd'hui 15 novembre, après deux jours de maladie morale, je me réveille un peu, éveil provoqué d'abord par raisonnement et s'affirmant peu à peu par la routine de mon optimisme familier. J'ai repris une esquisse sur des annotations faites en 1911 à Penmarch.. Ces annotations mal dessinées et peut-être mal peintes sont ce que j'ai de meilleur peut-être pour leurs rapports directs avec la nature. Plus je les consulterai, plus j'éviterai la mauvaise influence du jour d'atelier.

L'heure du berger ou Le troisième larron sont les titres provisoires du tableau dont je viens de terminer l'esquisse. Je le note ceci afin de me souvenir plus tard du tableau en question.
En fait, le titre et le sujet même du tableau m'importent peu. Il suffit que je trouve un prétexte à faire un nu et de ce nu un morceau de couleur pour que ma satisfaction soit entière. J'abhorre les gros morceaux à la Rochegrosse (https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges-Antoine_Rochegrosse) et si j'ai du respect pour les "sujets" de J.P.L., (Jean-Paul Laurens sûrement), c'est probablement parce qu'il est mon maître et que je le vénère sans réflexion. L'idéal des tableaux est à mon sens le Concert Champêtre de Giorgione, le Gilles de Watteau et avant tous les deux nus du Titien que j'ai vus au Prado. D'où vient qu'arrêtant mon goût avec tant de précision, je suis si indécis en ce qui me concerne ? Je présume que le fait d'admirer telle ou telle qualité n'implique pas que le créateur soit à la recherche desdites qualités. C'est le cas de Biloul (https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis-François_Biloul) par exemple, qui a mon avis est un beau peintre plein de l'amour des chairs grasses exprimées dans des pâtes onctueuses et qui raffole paraît-il des Grecs. Son goût et ses recherches sont aux Grecs ce que le jour est à la nuit.

J'ai lu dans Beyle, après avoir exprimé cette pensée à mon ami G (Gérard-Gailly) , que les biographies faites sur Titien, Raphaël et autres glorieux, font un tort considérable aux jeunes artistes. Ceux-ci rêvent tous de gloire et d'honneur tandis que leurs joies doivent tenir uniquement dans l'exercice de leur profession. Cette lecture m'a fait le plus grand plaisir et m'a renforcé dans mon opinion. En même temps, je constatais que mes découragements proviennent de cette source et d'une vanité secrète qu'il me faut éteindre à tout prix. La vanité est le pire ennemi de l'artiste si, dans le feu de l’œuvre, l'idée lui vient de soumettre cette œuvre au public. Soudain, sa verve se fait hésitante, son plaisir de créer se glisse lentement derrière le plaisir qu'il aura à paraître. Son premier objectif, enfin, ne sera plus de se plaire à lui-même, mais de plaire aux autres, de là viendront mille maux et l’œuvre en souffrira. Je confesse d'être parfois surpris de cette manière malgré que l'expérience et sa raison m'en aient prévenu. Je reçois l'argus et le lynx (?) qui me donnent un aperçu des jugements portés sur mes œuvres : la lecture de ces feuillets ne me fait pas la centième partie en plaisir de la peine que j'éprouverais par le silence des critiques. Je ne suis donc pas essentiellement vaniteux ; la vanité a cependant prise parfois. Ce fait provient du milieu dans lequel je vis et qui ne me convient pas. La campagne et le travail tranquillement exécuté par fantaisie auraient raison de la vanité. Dans les heures de découragement et d'inaction écœurante je ressasse mes vieux souvenirs et il m'est revenu le goût assez rance d'une de mes premières blessures d'amour propre. J'avais 7 ou 8 ans et je déjeunais le jeudi avec ma cousine B chez ma grand-mère qui très occupée remplaçait l'absence d'un dessert de longue préparation par une pièce de deux sous que nous courions bien vite dépenser chaque fois de la même manière . Deux gros caramels mous à un sou. Nous aimions cela et ce jour-là il me fallut bien de l'énergie pour n'acheter qu'un caramel dans l'objectif de me payer un sou de miel le lendemain en allant à l'école. Je crois que la marchande était une bigote du nom de Delespaul ( ? ) . Je vois encore ses cheveux tirés, sa figure rêche mais j'entends surtout encore sa voix aigre. "Mon petit ami je ne fais pas de miel pour un sou." Je suis devenu très rouge et quand il s'est agi plus tard d'acheter mon cierge de première communion je fus bien aise quand on décida de l'acheter chez Cefaire (?). On n'oublie pas vite une mortification quand on a 7 ans. Les grandes personnes l'oublient trop facilement.

Le même jour-7 ½ . Décidément c'est une heureuse inspiration. Ma toquade me plait, combien de temps durera-t-elle ? Peut-être ce qu'aura duré celle de me faire les ongles comme un dandy. S'il en est ainsi même, je ne le regretterai pas, cette toquade m'aura néanmoins occupé quelques heures et faire remettre en un cahier ce qui était réparti dans quatre .

Je veux transcrire ici le contenu d'un cahier écrit en 1902. Arrivé à Paris en 1901, j'étais donc dans tout le feu de la conquête qui va se faire facilement. J'ai déchanté surtout en relisant à O.DLM (Olivier de la Mazelière) qui m'a commandé une décoration pour sa salle à manger, ce projet que quiconque n'est pas peintre pourrait trouver intéressant.

Conception : Naissance. 1 . Adam, Eve ou tous autres personnages qui font deviner l'Amour et l'origine des Hommes. Femme – Homme. 2 Le Baiser. 3 . La femme grosse. Les soins du mâle. La naissance. Le semeur. Arbre en fleurs et nid. Matin de printemps. Le ruisseau.

Vertus : Fécondité. Travail. Liberté. Justice.

Passions : Préjugé. Avarice. Amours sans but de création (satyre- faunes). Les Boissons .  

Joies : Amour. Maternité. Liberté. Satisfaction du travail fait. Satisfaction des sens dans les Arts.

Peines : Bons et mauvais souvenirs. Esclavage (La Glèbe). Passions diverses - Maladies/ La Peste, la Mort rouge. 

Résumé : La vie diffère dans ses effets sur l'artisan et sur l'homme penseur. L'artisan aura les muscles forts et la joie de la chair violente et saine. L'homme penseur blanc de chair, robustesse de l'expression, joie dans le travail et dans l'amour enveloppé de mysticisme et de raffinement.

Effet central : La force de vie chasse la mort, les forts moissonnent et arrachent l'ivraie.

La Mort : Chute des feuilles. Les champs de bataille de la vie.
Obscurité. La vie refleurit sur les tombes. Les souvenirs volent vers la vie pour épurer les hommes par leur poésie. L'Inconnu domine en maître et avec le silence et le Mystère, il modèle l'homme futur sur les ruines de l'homme passé (ici, quatre pages en blanc, sans doute destinées à des commentaires ; d'ailleurs, chaque mot souligné se trouve en tête de feuille réservée en blanc probablement dans le même but).

Notes sur ce travail : J'ai trouvé en ceci le style exact de mon idéal du Beau. L’Inconnu, le mystère qui nous entourent, se mêlent à l'éclat de la vie qui pénètre tout homme. Il faut qu'un spectateur voie d'un coup d’œil l'espoir de la vie qui s'éveille, l'ardeur de la vie qui vibre et le néant fatal et mystérieux qui nous attend tous.
La naissance doit chanter, la gamme des couleurs doit inspirer à chacun le regret des heures jeunes, des chansons charmeuses, d'un passé inoubliable. L'air doit être frais, le soleil discret, l'amour sera non tel qu'il est mais tel qu'il était enveloppé de la toute la mélancolie des tendres heures passées. Les primitifs seront à consulter pour leur ardente imagination... Je n'oublierai pas cet amour de l'étrange qui me pénètre.

La Vie : Le soleil lourd, pesant la tâche du jour, la lutte pour la vie. La fournaise est ardente, les passions sont extrêmes, les joies aussi. L'oeil qui s'arrêtera sur le panneau doit éprouver la même souffrance que le cerveau, que les muscles qui combattent à chaque heure pour la vie, pour ses joies, pour ses peines.
Il doit régner un fouillis, une lutte, un terre à terre où chacun retrouvera une page de son existence.
Le Rut. (Satyre), la Foi mystique (Christ), la faim (Ugolin), le Travail (ouvrier), l'amour, la haine.
Dans le lointain, la recherche de l'Inconnu, débordement de chairs nues, éternelles tentatrices. Unique objet des efforts : l'"amour". L'amour doit être violent. C'est l'amour pour la joie tel qu'il est dans toute sa saveur âcre.
La forme générale affectera une marche en avant, une sorte de marche mécanique poussée par un ressort inconnu. Les personnages jouant un rôle personnel s'écrouleront au premier plan et sur les chemins montagneux.

La Mort : Il est ici difficile de distinguer les masses confuses qui s'agitent dans l'obscurité. Il est des noirs effrayants, profonds et entiers. Un coup de jour oblique qui servira de transition fera apercevoir quelques fleurs fraîches naissant dans la mort. La seule chose que nous sachions : "la vie renaissant de la mort". L'imagination fouillant les fenêtres découvrira des cadavres qui flottent sur un mur noir, un arbre dénudé, des ombres inquiétantes, affectant des formes bizarres aux longs doigts travaillant parmi les cadavres. Les souvenirs vont çà et là.
Composition d'ensemble : Les panneaux seront séparés par des figures (en sculpture sans doute) :
- le chant d'allégresse
- le chant de tristesse.
Des panneaux secondaires, mis en forme de frise, illustreront la vie des ? dignes ou symboliseront les luttes, les joies ou les souffrances de la Vie.
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Quel fatras et comme le Allard d'il y a dix ans me donne une triste idée de celui qui me lira dans le même nombre d'années. Une seule idée que je retiens, c'est celle d'entourer à la manière des primitifs le panneau central d'une infinité de panneaux secondaires ; séparer deux panneaux par une Figure symbolique en sculpture me plaît encore aussi. Dans le même cahier, je retrouve une histoire inachevée où il est question d'un orgueilleux artiste habitant la plus haute maison de Montmartre... C'était mon rêve à l'époque... C'est de cette maison que j'écris ceci.

Notes contenues dans le cahier Bleu. (Ce cahier était tenu par ma femme d'après mes notes jetées sur feuille volante).

« J...(illisible) en signalant avec tristesse je ne sais quelle étoile fatidique près de quitter l'horizon troublait le vrai génie de Wallenstein ».
Camille Desmoulins, puisé dans « La Révolution de C. D. tome IV

(Wallenstein fut et est encore un de mes Dieux.)

À l'entrée de Louis XI à Tournai en 1443 de dessus la porte descendit par machine une fille la plus belle de la ville, laquelle en saluant le Roi ouvrit sa robe devant sa poitrine où il y avait un cœur bien fait, lequel cœur se fendit et en sortit une grande fleur de lys d'or qu'elle présenta au Roi de la part de la ville en lui disant « Sire, pucelle je suis et aussi l'est cette ville car oncques ne fut prise et ne se tourna contre les rois de France ayant (?) tous ceux de cette ville une fleur de lys dans le cœur .

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Petits métiers
Rétameur. Vitrier. Marchand de ballons, de poissons, de marrons, de plaisir . Kouskous. Crème à la glace. Statuettes. 4 saisons. Tonneaux. Crosses et plumeaux. Cireurs d'habits. Fleurs. Hommes sandwichs. Rémouleur. Camelots . Chanteur des cœurs .Tondeur de chiens. La pierre (?) Raccommodeur de porcelaine. Ramasseur de mégots . Ouvreurs de portières. Lutteurs. Rempailleur. Ouvrier..... (?)

Sujets de Tableaux :

Des Vieux : Homme aveugle et sa femme retrouvent l'arbre où jadis ils inscrivirent....
Femme à sa toilette
Les Corbeaux (La vie). Corbeaux becquetant un cadavre -sujet d'eau-forte=.
Les Confitures : scène d'intérieur - fruits, cuivres, mère et enfants.
Le déménagement misérable.
Un déménageur : un roulier fleurit son cheval, une petite fille lui tend des fleurs.
La barque volée
Albert Dürer voit les ? de Rubens à Anvers - le protestant est choqué des nus catholiques.
Le pape Borgia fait exécuter par Pinturicchio des joies plastiques (fins de repas, femme et mignons nus).
Le Printemps s'éveille : nus de jeune femme et d'enfant au milieu des fleurs ; la femme semble soulever le drap blanc qui la couvrait.
Les sept péchés capitaux : (non inscrit mais de la même époque, soit 1909-1910).
Curés : Le pape, le cardinal, l'archevêque, l'évêque, le moine, le petit frère. Le prêtre mondain. Le curé de campagne. Le curé de ville. Le bedeau. Le suisse. L'enfant de chœur. Le missionnaire. Le jésuite - Les séminaristes. L'enfant voué à la Vierge. Les orphelines. La dame patronnesse. La servante du curé. La bonne sœur (la révérende). La chaisière. Une chaise
d'église. Membre du conseil de fabrique. Le Christ.

Suit une esquisse non réalisée du troisième larron


Paris, le 16 novembre 1913

J'ai une heure de temps disponible. Chaque fois que pareil cas se présentera, je veux transcrire les notes prises pendant mon voyage d'Algérie et Espagne. Voilà deux mois que ce travail doit être fait. Je le considérais comme fastidieux et sans bénéfices, mon journal me fait envisager la chose autrement.

Samedi 30 août 
 Pluie battante. Courses invraisemblables dans la boue pour un passeport qui, finalement, n'est d'aucune valeur. Achats divers. Je rentre fourbu et fais mes derniers préparatifs.
Chose curieuse, ce voyage souhaité pendant dix ans, économisé au prix de quels efforts ! Ce voyage, je vais l'entreprendre : Avignon, Arles, Marseille, Alger, Man, Blidah, Carthagène, Murcie, Tolède, Madrid, Avila, Burgos, Fontarabie, Bordeaux. Autrefois, le mot de Madrid seul me mettait des nostalgies d'inconnu au cœur et je vais à Alger, là où, vu mes ressources, je n'aurais jamais cru pouvoir aller si tôt. Cependant, je n'éprouve aucune joie. Dans chacun des actes de ma vie, il me semble être en-dessous de ma destinée. Le but atteint ou sur le point de l'être m'a toujours paru amoindri du fait même de son accessibilité. Cependant, si une cause imprévue était survenue, quelle peine j'en aurais éprouvée ! Je me souviens fort bien des réflexions contraires que j'ai faites dans l'auto qui me conduisait à la gare de Lyon : "Tu ne pars pas." - "Je m'en fiche, ma femme est là, que je laisse seule, à quoi me sert de faire le pigeon de la fable ?" - "Tu vas avoir un accident d'auto, un accrochage, une culbute." Sacrédieu ! Quel embêtement le premier accident au jour même où j'entreprends mon premier voyage conséquent. Ce serait jouer de déveine ! En fin de compte, ma tranquillité morale ne s'est retrouvée qu'à Orange, où le lever du soleil fut magnifique, frais, gai. Quel miracle : la pluie, qui m'a accompagné jusqu'ici, cesse soudainement pour laisser place au rêve que je m'étais fait du Midi.
 
Le 31, je débarque à Avignon. Je me sens si seul ! D'ailleurs, dans tout le voyage [sic], cette impression ne me quittera pas. Je ne connaissais guère que les remparts de Tournai, Lille et ceux de Lorient. Ceux d'Avignon, si frêles, me déroutent un peu. Sont-ce de vrais remparts ? Dans mon ignorance archéologique, je deviens méfiant à la manière des paysans qui n'ont rien vu et je n'ose croire que ces fortifications ont été bâties pour autre chose que la parade. On les dirait moulées de staff. Comme pour une exposition. Une longue avenue. Le Cours probablement, puis le Palais des Papes. Autre impression ! Ici, on flaire la forteresse, la grosse machine défensive destinée à contenir toute la population en cas d'alerte. Je fais une étude du haut de la terrasse du Palais, le soleil frappe en rayons formidables, et leurs éclaboussures rejaillissent jusqu’au sommet d'un gros arbre. J'ai les yeux qui papillotent... mais comme il fait bon vivre et peindre ! Au loin, le Rhône coule, énorme sous le fameux pont que je vais voir. Quelle désillusion ! On n'y danse pas, mais deux Anglais scrutent l'horizon du côté de la tour crénelée où jadis fut enfermé, paraît-il, l'homme au masque de fer. Déjà des Anglais. Mais n'en suis-je pas un déjà au moins pour ma manière de voyager ? Je quitte Avignon. Je viens de faire assez vivement la visite du Palais des Papes. Vu, en compagnie d'un troupeau qui n'y comprend rien, les magnifiques fresques qu'on remet péniblement à nu, ces fresques ayant été entièrement recouvertes par cinquante ou cent couches de badigeon de lait de chaux. Un monsieur me prend à témoin du déshonneur qui entachera la gloire de Bonaparte pour un tel vandalisme... "et c'est la République"... "La République, proteste un jeune abbé qui promène un pensionnat de demoiselles, la République fait exactement la même chose depuis les expropriations religieuses ! des couvents, on fait des casernes."
Les fresques, dont certains morceaux laissent entrevoir les dessous très finis à la sanguine, sont de beaux morceaux de peinture décorative. J'aime surtout la chapelle privée, dont les murs sont comme fouillés, burinés par la couleur, sans cependant perdre de leur solidité.
 
  
Arles :
Je ne suis pas resté assez longtemps à Avignon et à Arles pour me faire une idée nette de ces deux villes. Cependant, je crois pouvoir affirmer que si la première est bourgeoise, la seconde est carrément paysanne. À Avignon, allées et venues de civils singeant Paris et de militaires qui plastronnent ; à Arles, dans les rues tortueuses des sarraus bleus boivent du vin blanc et entre temps jouent au cochonnet. Chose curieuse, non seulement je n'ai pas vu de jolies femmes, mais encore j'ai pu me demander ce qu'était devenu l'élément femelle [sic] de la population. Ce que je vois portant la robe ne me paraît pas mériter une classification de genre. C'est ce qu'on voudra. Je repense avec une certaine amertume au plaisir que j'ai parfois éprouvé à voir nos belles filles bien plantées des Flandres. Des mouches... des mouches ! Je me demande si l'ail absorbé par les habitants n'a pas une raison défensive contre cette calamité. Que faire de mieux que de donner un coup d'haleine bien aillée ? Vu les arènes, le théâtre antique, les Alyscamps dont on fait grand bruit et qui, à mon avis, sont des tombeaux sans intérêt. Le pays est blanc d'une poussière calcaire fine qui envahit tout comme de la neige. Le Rhône paraît bien frais et j'ai les pieds qui brûlent, hélas ! Somme toute, tout est en-dessous du rêve que je m'étais fait du Midi, d'Arles et des Arlésiennes (ce nom est si agréable à prononcer !).
J'ai vu un recueil des lettres de Corot, une (?) qui m'a mis dans la joie. Corot écrivait :"Ma chère soeur, j'ai tellement goûté les délicieuses andouillettes que j'ai reçu d'Arras que je vous prierai de votre séjour là-bas pour..etc etc." tel Corot je veux avoir une saucisse dans ma correspondance. Pas vu un seul cochon à Arles et cependant n'y a-t-il pas du saucisson d'Arles ? 
Je m'embarque au crépuscule pour Marseille. Je salue en passant Tarascon, dont je vois au loin la massive et lumineuse forteresse. Je pense à Daudet. Retard d'une heure. Je proteste avec des gens du nord contre le midi, éternelle querelle de tempéraments si dissemblables. En route, nous avons mis deux heures pour faire 37 kilomètres. A coup sûr, nous ignorons dans le nord les douceurs dues au farniente conscient. A la gare querelles, cris, jurons. Aucun visage souriant. Où gîte donc la bonne gaieté du midi ? Depuis ce matin, je n'ai vu qu'un bon visage riant, celui d'un jardinier qui, en balayant largement dans un square d'Avignon, m'a enveloppé de fine poudre blanche en me disant "poudré dé riss". Nous avons ri ensemble, le nord et le midi, en bons camarades.
 
 
Marseille, hôtel Beauvan, rue Beauvan :
Chambre agréable - Bouillabaisse chez Bassot, suivant l'us, le tout très aillé et je déteste l'ail, c'est bon cependant et j'en remangerai demain.
 
 
1er septembre 
Je m'éveille joyeux, l'ail a passé magnifiquement, pas de punaises...Pas de punaises : Ah ça ! qui donc m'avait parlé du midi ?
Vu le vieux quartier. Des épiceries, des fruiteries, des poissonneries, dont les flancs regorgent de marchandises et qui débordent sur les trottoirs, sur la chaussée. On se faufile parmi ce prodigieux déballage de victuailles. Quelles richesses ! Au premier, au second, au troisième de chaque maison, des draps, des loques immondes aux couleurs éclatantes flottent au gré du vent au-dessus des opulences culinaires. Quelle hygiène ! Mais qu'importe, le soleil purifie tout au plus grand bonheur des yeux, au plus grand bénéfice de l'artiste qui se promène et entasse ces rutilances magnifiques dans sa besace à souvenirs. Té, me voici dans la ville de Marius. Ce bon Marius-type n'existe, ma foi, que dans le crayon de Caran d'Ache. Singulier pouvoir du talent, qui peut donner arbitrairement et sans contestation possible un type définitif au Marseillais, le Marseillais-né n'existant pas. Quelle race resterait pure dans ce flot cosmopolite constamment renouvelé ? L'Italie, l'Espagne, l'Afrique, l'Orient tout entier ont envoyé ici l'élément le plus actif, le plus remuant de sa population, le marin... Marseille me paraît être livrée aux productifs combats du sexe..., une race pourrait-elle surgir de ce "déracement" ? J'ai beaucoup regardé les voiles latines, nouveauté pour moi. Le port est toujours ce qui m'intéresse le plus. Je resterais dix heures devant une barque qui appareille, alors qu'il me faut deux minutes pour voir l'énorme paquet de Notre-Dame de la Garde, gloire marseillaise. Monté au faîte, panoramas inouïs, au sud la mer, le château d'If, à l'ouest les ports, au nord le moutonnement des contreforts des Alpes. Au loin là-bas, à l'ouest, d'énormes panaches de fumée indiquent un incendie de forêt. Qu'il fait bon d'être libre, inactif, sans remords, et de saouler ses yeux de mille choses nouvelles !
 
 
Marseille, 2 septembre 
Je me réveille malade : coliques, vomissements. Vais-je pouvoir partir ? Mon paquebot via Alger part à une heure. (...) Vers onze heures je me décide à me faire conduire au bateau. (...) Je vais décidément tout à fait mieux et si j'ai encore quelque serrement au ventre, je dois l'attribuer à l'émotion : je pars pour l'Afrique ! Quelle chose incroyable, je pars pour l'Afrique ! Il a fallu démarrer pour que cette idée m'entre définitivement dans le crâne : "je pars pour l'Afrique". Je parcours par pensée le chemin fait depuis mon séjour à Bruxelles en 1898. À ce moment, j'étais graveur contre mon gré, toute ma force de vie s'accumulait dans un sentiment de révolte contre ma vie sédentaire, mon horizon borné. J'avais des rages désespérées, des projets de fuites vers des lointains. En quinze ans, après de multiples efforts, j'arrive à aborder à peine le rêve magnifique que je faisais de ma vie et voilà que j'y crois à peine... quelle tristesse !
 
Aujourd'hui, 17 novembre 1913, j'ai reçu D.L.M. Nous parlons de son prochain départ pour la Russie, je le jalouse de tout mon cœur et je le lui dis. Pour me consoler, il me dit quelques mots sur mon "anti-coryza" surnommé aussi "idéal rêve de million". Arriverais-je à en faire quelque argent ? J'en doute, un autre, plus malin, mieux aidé, viendra à coup sûr faire le coup de râteau à mon nez et à ma barbe.
J'ai deux impressions d'Espagne dont je suis assez satisfait. D.L.M., à qui je les montre et qui, cependant, aime ma peinture, me demande fort simplement et avec une candeur inquiétante ce que je pense en faire : "Peut-être les barbouillerez-vous quand vous en serez fatigué ?" Cette question ne me choque pas, ne m'indigne pas, elle me retourne plutôt comme un fourreau de parapluie : Fffitttt... C'est fait, je revois mes impressions d'Espagne et je me demande en effet ce que pourra en faire l'acheteur présumé. La peinture, la vraie peinture, ne devrait pas être ainsi détaillée en morceaux pittoresques. Quand pourrais-je définitivement lâcher le côté genre "carte-postale" dans lequel je tombe parfois et dont pourtant j'ai tant horreur ?

Le 18 novembre 1913 - Bonne journée. Mis mes panneaux en place chez le compte de M. Impression agréable : la surface est bien couverte, la muraille bien garnie en agrandissant la pièce. Ici, je remarque un véritable pas en avant. Un petit coin embêtant cependant. Je manque de désinvolture dans le monde. Je vaux mieux que ma présentation ; sans être timide, j'ai, par moments, des gaucheries, des lenteurs d'esprit qui m'exaspèrent d'autant plus que je n'étais pas né avec elles. Peut-être est-ce le défaut d'habitude, peut-être est-ce cinquante mille francs de rente qui me manquent, ou encore l'impression indélébile faite par CL (probablement César Lagage, son oncle) dans la période besogneuse de ma vie. En pratiquant le monde et en m'observant je saurai à quoi m'en tenir là-dessus.
Dans les feux du petit succès d'aujourd'hui, je ponds une nouvelle invention : "idéal rêve de million n° 2". Il s'agit ici d'un appareil contrôlant d'une heure à l'autre la mise au garage d'une auto. C'est simple et bêbête mais pratique. Tout le monde en voudra quand, ayant bien bavardé là-dessus, on me l'aura chipé et mis en exploitation. Nouveau million à gagner. Décidément, je ne peux me faire à l'idée que jamais je ne serai riche. Ne me sentant pas de taille à enlever des portraits mondains, à dire des fadaises aux jolies femmes sans leur montrer immédiatement l'oreille du faune, je ne vois pas par quel miracle la peinture ferait pour moi ce qu'elle refuse systématiquement à des gens plus talentueux que je ne le suis. Ce qui fait l'infériorité d'un homme dans le monde, c'est le but intéressé qui l'y amène. Constamment dans la piste du gibier, il prend des airs intéressés de chien d'arrêt. Son activité fait impression, c'est un bel animal plein de feu dont les sens pètent de vie. Cependant, du bout de la queue au museau humain il n'y a qu'un objectif... le lapin ne s'y trompe pas... et trouve avec raison le vol lourd des perdrix beaucoup plus intéressant. Je dis des choses filandreuses... je reprends mon voyage :
 
Bateau, 2 septembre "Ville d'Alger"
Le "Ville d'Alger" est un paquebot récemment remis à neuf après un accident qui a failli arrêter sa belle carrière de 27 ans. Je suis unique passage dans une excellente cabine, loin des chaufferies. J'apprends qu'on entasse des trois et quatre passagers dans des cabines chaudes contiguës aux machines. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'y dormira, chaque voyageur dans ce cas préférant faire son camp d'une nuit sur le pont ou à la cantine. Connaissances vite faites. Trois Provençaux qui s'en vont à Tunis pour y acheter un vieux navire ; un Lyonnais qui fait penser à Gnafon (?) pour son esprit aussi rigolo que lourd, et un jeune homme nobliau dégoûté du tennis qui va chercher fortune à Casablanca. Jeune fat qui pratique agréablement tous les arts... qui chante faux comme un jeton et qui n'a cessé de le faire pour nous charmer la nuit. Je le fuis à 11 ½. La mer est d'huile comme la cuisine. A une heure, le steward vient fermer le hublot, un grain semble se préparer au loin vers les Baléares ; il paraît que ce grain est de toutes les traversées, comme la vigilance du steward d'ailleurs. A vrai dire, on roule et on tangue un peu vers 2h, je me lève courageusement vers 2 ½.  pour voir les Baléares. C'est un bateau de la compagnie que j'aperçois, dans mon demi-sommeil je prends ceci pour cela, mais ma conscience de touriste est satisfaite. Je m'éveille à 5 ½. une heure après être passé en vue des Baléares. Le second jour du bateau est aussi vide et aussi bienheureux que le premier. Quelle merveilleuse chose que la mer ! Celle-ci me pénètre moins que l'océan, elle n'a pas cette odeur forte et sauvage, sa couleur bleue un peu bonbon est moins impressionnante que la grande émeraude de Penmarc'h. Elle est belle cependant, se creusant en fortes murailles mouvantes sur les flancs du paquebot.
Je ne sais rien de plus beau jusqu'ici que l'entrée dans le port d'Alger. Déjà à quelques lieues, une ligne de fortes montagnes apparaît. Nous arrivons avec quatre heures de retard.
Toute la petite population court sur le pont. Avide du spectacle unique, j'ai rencontré un vieux juif algérien qui, cent fois, avait fait la traversée et qui, cent fois, y avait trouvé une émotion grandissante. Il est six heures, le soir vient, une dernière lueur éclaire les arcades blanches du port à triple étage. La mer semble coulée de bronze et de goudron, le ciel va du vert tendre, du vert pastel au cadmium rouge le plus intense.
Cette nappe d'air incandescent jaillit d'une boule-globe énorme d'un vermillon amorti de carmin. Le soleil maintenant sans force à répandre tout son éclat dans le ciel immense. Ce n'est plus lui mais sa place, le trou rond de velours rouge qu'il occupait tantôt que l'on croit voir. Je quitte ma plume qui fait du lyrisme de mauvais goût ce soir
 

Le 20 novembre 1913 - Dîné hier à l'Ermitage. Rencontré Fontainas (https://fr.wikipedia.org/wiki/André_Fontainas); discuté peinture. Fait connaissance de (Fourest https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Fourest), l'auteur de la Négresse blonde. Gros homme qui fait songer à Willy. Ses moustaches et son impériale, sa cravate tirée à unique exemplaire, sont portées intrépidement. Par cette toilette, l'auteur de la "Négresse blonde" a le droit de mépriser tout Parisien qui l'ignore. Vu Sébastien-Charles Leconte, fluet, subtil, l'oeil malin ; c'est un chat fourré. Passionnément ! S.C.L. discute l'âge du Christ. Il s'est livré à des calculs historiques qui ne laissent aucun doute sur ce fait. Jésus est né quatre ans avant sa naissance reconnue par l'Eglise, la vie d'Antipas en fait foi. Donc, ce n'est pas à 33 ans qu'il est mort, mais bien à 37. Ainsi soit-il... Donc, discuté peinture avec Fontainas. J'étais fort prévenu contre son jugement, le talent très discuté de Signac en était cause. F. pour Signac, moi contre, et cela le jour de ma réception aux Ermitages. Vexation pour moi ; froid. Les choses vont mieux maintenant. Je m'étais trop hâté de juger F. C'est d'ailleurs une mauvaise habitude que mon caractère primesautier, tout fait de sensations, m'a collée malgré que je m'en défende. F. a l'amour de Watteau, il a vu récemment de ses tableaux en Angleterre. Son récit m'a communiqué une fièvre, un désir de mordre à pleines dents, à pleins yeux dans de belles chairs de nymphes que j'en avais la voix aphone par l'émotion. Je me suis montré assez adroit, ma conversation s'est bien tenue, sauf à l'instant du départ où, dans la précipitation, j'ai laissé aller quelques sottises à mon propos. À l'avenir, plus de "je" ou le moins possible. En m'observant un peu et surtout en risquant parfois à parler devant trois ou quatre personnes, j'arriverais peut-être à me faire une petite place de conteur amusant. Un talent de ce genre ne pourrait me faire aucun tort et servirait en outre à entretenir la souplesse dans l'observation. Le beau conteur reconnu devient meilleur d'année en année par l'assurance qu'il prend et par l'accueil moins difficile qu'il reçoit.

Aujourd'hui, commencé un nouveau tableau. Le soleil était si clair que l'atelier, avec son jour au nord, m'a donné le goût de le finir. Je prends trop rarement cette décision. C'est au soleil que viennent les meilleures idées et quand, rentré, j'ai tracé vivement l'effet de six fardiers à l'assaut de la Butte dont le moulin se profile dans le gris matinal, j'ai eu la sensation de faire œuvre définitive. Au milieu de tous les malheureux essais perpétrés ces jours-ci sous couleur d'activité, cette constatation est réconfortante. Trop souvent, je travaille pour travailler et ne donne pas assez de loisirs à l'observation. En cas de découragement, de cafard ou de flemme, promenades au soleil et, s'il pleut, visite au Louvre. Voir de grandes œuvres me stimule et ne m'a jamais découragé. Est-ce orgueil ? Est-ce incompréhension des maîtres ? Je repense au G ? Quels souvenirs délicieux cette peinture conçue et exécutée à l'air libre au soleil m'a laissés ! Cette toile est-elle bonne, je n'en sais rien. J'ai pour elle la gratitude qu'on a à tort ou à raison pour l'être aimé. J'aurai, je crois, le même bonheur à me souvenir de ce matin, 20 novembre.

Le Salon d'Automne est ouvert au Grand Palais. Sans doute y gîte-t-il pour la dernière fois. Chaque année, je souhaite et prédis sa fin. Déjà l'année dernière, une campagne sérieuse avait été menée contre ce ramassis de pitres (voir mes chroniques de la Revue de Belgique qui, déjà, protestaient ??? au moment de la plus grande gloire de ce salon. Cette année, conspiration du silence. Seul, Lampré (?) parle et sa voix s'est faite gaffeuse : il aurait dû rester sur l'impression donnée précédemment.

Mon optimisme est mis à rude épreuve. Je souhaite aimer et aime naturellement et ma raison dit, déteste, hait, méprise. Comment aimer encore ce public qui hisse au pavois, qui fait des succès et plante ensuite le héros tout pantois, saisi d'abord d'avoir été glorieux, saisi plus encore ensuite d'être déballé sans lendemain dans la plus triste obscurité. Ce fait se produit dans toute manifestation de la vie publique. Bosens (?), peintre,aviateur, professeur de skating, violoniste assassin ou simple délateur ! La mode était hier des jupes collantes, elle est aujourd'hui des jupes bouffantes : "Vous êtes ridicule, chère amie." - "Je le sais, mais la mode est ainsi." - "A propos, avez-vous entendu la conférence que fait X sur le vol du Collier ?" - "C'est fâcheux, on est vraiment trop pris, il faut absolument que je me montre au Salon." - "Faites comme moi, j'étais invité au dernier concert de Saint-Saens, je le laisse pour X... " etc. "Lâchez votre Salon qui, paraît-il, ne vaut d'ailleurs pas un clou."

Le 21 novembre 1913 - J'apprends par lettre qu'un envoi de cent francs est égaré. Je m'étais toujours demandé quel genre d'impression ressentait un homme qui en rentrant chez lui constate la disparition de son porte-monnaie. Impression à peu près nulle. "Quel ennui ! J'aurai eu tant de plaisir à dépenser cette somme." C'est tout. Les ennuis d'argent ne sont pas comparables aux ennuis causés par un tableau qui ne va pas. Mais tout le monde n'a pas la (?) ou l'orgueil de l'artiste. Sans être dans la gêne, cent francs comptent cependant beaucoup dans mon budget.

Aujourd'hui, nouvelle mise en train d'un tableau : L'effort du Limonier. Pour les mêmes raisons qu'hier et, de plus, par raison, je suis retourné aux chantiers trois fois bénis de (?) impossible de résister aux claquements de fouets, vite mon veston, du papier, un crayon, je dévale les escaliers. Quel bon air frais, quel coin sain, où le travail devient joyeux. Un Limonier gamin parvient à enlever ses bridelles (?) et mordille doucement, pour jouer, les cuisses de son voisin. Le charretier lui dit : "Quelle gueule tu as, mon petit salaud." Comme tout cela est bon, joyeux, vivant... Hop, les douze chevaux démarrent, le chariot tourne, les brancards s'élèvent, le limonier, pressentant le choc du limon, s'incline sur un flanc, tandis que son arrière-train s'abaisse jusqu'à toucher le sol de ses jarrets. Voilà mon tableau. Je le silhouetterai afin d'avoir un horizon aéré sur une mer lumineuse. Il me semble revivre, après une longue année de travail médiocre.

Quels péchés que les portraits faits au début de l'année... Faut-il que le besoin d'argent soit pressant ?

Je reprends mon voyage du 3 septembre 1913

3 sept 1913
Un incendie éclate au moment où le bateau va accoster. Mille choses me sollicitent à la fois. On m'avait dit qu'une nuée de porteurs arabes venaient en barque à l'abordage, on m'avait dit : "regardez à droite, vous verrez", on m'avait dit... Je vais au plus pressé, l'incendie a pour moi un mystérieux attrait ; irrésistiblement, je vais au feu où que je sois. Je m'informe : c'est un entrepôt de tonneaux à Mustapha. Hôtel puis galopade vers Mustapha. Longtemps, j'ai regardé brûler des centaines de tonneaux, sans perdre un instant l'intérêt du spectacle. Au retour, me suis aperçu que les filles sont jolies à Alger ! Comment dormir ? Il fait chaud. Je flâne longtemps et me couche en maudissant ma vertu.

Le 4 septembre 1913.
Visite de la Kasbah. Les rues sont restées dans leur note orientale. Je m'emballe, mais avec une gêne ; comme il est pénible d'entendre seriner sur un orgue les chants aimés, par anticipation, les expositions m'avaient, avec leurs rues du Caire, défloré la Kasbah. Ou dans une rue sordide qu'escaladaient deux ânes porteurs d'immondices, une mosquée discrète. J'examine ce coin sans y pénétrer. Le charme vient jusqu'à moi et me donne meilleur souvenir que si, en bon Anglais, je l'avais visité de fond en comble. Mangé figues de barbarie qu'un Arabe épluche avec dextérité. Vu bordel mauresque : les femmes sont avachies, elles ne s'offrent pas ; elles restent là, les bras écartés pour ne pas salir leurs vêtements et leurs yeux à longs cils font penser à quelques primitives icônes. Les Arabes ont tous les mains rouges. C'est le Ramadan et je suppose que cette terre rouge dont leurs mains sont teintes les protège physiquement et moralement du contact infidèle. Sous les arbres, près du fort, je suis surpris par un sifflement. J'entendrai ce même bruit au jardin d'Issaï (?) Ce sont, je crois, les arbres qui expulsent leur résine par quelque fissure. Le climat d'Alger étant admirable et le croisement de cinq ou six races faisant de l'Algéroise une femme admirable, les mœurs sont faciles, j'entends dire que le mot cocu n'a plus ici le sens qu'on lui prête autre part. Tout le monde étant cocu à Alger, il serait plaisant qu'il y eût encore quelque ridicule à l'être. Ce que je puis présumer des facilités sexuelles à Alger me rappelle celles d'Anvers où, dans chaque boutique, une madone éclairée a giorno protège des œillades faciles des jolies vendeuses. Mes bottines, vu les prétoires (?) qu'elles salissent prennent un aspect de jeunesse dont je ne les aurai pas crû capables. En compagnie de deux jeunes qui gens dont un porteur d'un appareil photo, je rencontre deux ouli naïls (?) de quelque maison Tellier en ballade :"Fais photographie". L'opération est vite faite. "Donne quelque chose" Main tendue par l’aînée qui a peut-être 15 ans. Le photographe y dépose 20 sous. Je trouve la somme exagérée et lui dis. Les ouli naïls (?) la trouve mince car bien qu'il fut stipulé que la pièce était pour deux,la plus jeune vient demander sa part. "Ton amie te la donnera" -"Je ne donnerai rien du tout, donne pour l'autre. Je garde pour moi. Donne tu es beau". -"Non"- "Sale vache ! ". Plus loin nous les rencontrons à nouveau, elles rient toutes deux en croquant des gâteaux,qu'elles viennent d'acheter. Elle s'entendent admirablement et l'égoïsme tranquille de tout à l'heure est d'une haute science.


5 septembre, Alger
Je n'ai rien fait hier que me promener et voir. Aujourd'hui, j'ouvrirai ma fabrique à souvenirs. Ma boîte en bandoulière, je vais au port : deux pochades, dont une par un crépuscule radieux. Un grand bateau appareille pour l'Amérique, il va à Rio de Janeiro. Que ne suis-je avec ma femme parmi ces hommes minuscules juchés sur le pont et qui vont se payer le remède aux nostalgies des lointains. Peut-être n'y en-a-t-il pas un parmi ceux-là qui parte avec bonheur. Le bateau est un cargo qui fera cinq semaines de mer. Des centaines de barques y portent des passagers, des fruits, des légumes et ce mouvement a des rutilances de couleurs dont je garderai un ineffaçable souvenir. Promenade le soir en compagnie de F. dans les sinistres passages de l'Amirauté (?). Nous y cherchons à coup sûr des émotions, des ombres inquiétantes dans l'obscurité ; à Anvers ou au Havre nous aurions été détroussés trois fois. Je prends un croquis sous une voûte aux voussures fantastiques. Visité cet après-midi le palais du gouverneur. C'est une ancienne résidence du Bey. Petite résidence d'été. On y fait des travaux assez considérables. De la première demeure, il restera peu de traces. Je n'en éprouve aucun ennui d'artiste, l'art indigène ne m'emballant pas. Je lui trouve un air camelote, une figure de plâtre peint à laquelle je ne puis pas me faire. Pris un énorme plaisir à la visite du jardin d'Issaï. J'admire tout simplement, n'ayant aucune ignorance pire qu'en arboriculture. Au retour, vu sur la route un troupeau harassé. Les bêtes ont l'air saoules et marchent péniblement vers l'abattoir ; un indigène, l'air dispos malgré la route qu'il a faite, frappe sans relâche. Une pauvre vache qui titube lui envoie une ruade ; le sang coule, sans souffrance apparente, sans un cri de colère, il quitte son troupeau et lave sa blessure dans une fontaine proche. Au galop, il rattrape son convoi, cherche un instant la bête qui l'a frappé, l'empoigne et, durant cinq minutes, lui inflige une terrible correction. L'indigène a la rancune raisonnée, elle attend son échéance pratique. Demain, départ pour Blidah.

 

22 novembre - Visite à Adler, qui m'a montré ses études d'été en passant un peu au-dessus des visiteurs présents. Ce fait m'a été agréable, il flatte un peu ma vanité. Qu'Adler prenne plaisir à mon approbation me donne plus confiance en moi-même, parce que non seulement je l'appuie en tant que peintre, mais aussi comme homme d'esprit. Tout ce que j'ai vu de lui me paraît être plus d'un homme d'esprit et de cœur que d'un peintre.
Je lui ai entendu dire pour la centième fois que le métier n'existe pas en peinture. Par métier, il entend la manière de brosser la couleur sur la toile, de faire les passages. Par métier, j'entends moi ce qu'inconsciemment il cache sous les mots "bien voir", "bien choisir". Bien voir, bien choisir était jadis l'apport naturel de quiconque appartenait à la corporation de Saint-Luc. Avant d'y entrer, on apprenait le métier qui alors consistait à broyer ses couleurs, à préparer les subjectiles, à dessiner en perspective et aussi à peindre méthodiquement. L'apprentissage était long, souvent ennuyeux ; il fallait la foi pour recevoir avec sérénité les coups de pied au cul du bon maître. Aujourd'hui, tout se résume à bien voir et comme chacun fait son école ??? bien voir, le métier consiste donc aujourd'hui à bien voir, à bien choisir, autrement dit à connaître à fond le rôle des valeurs, à pénétrer la science des volumes, et l'art du dessin... rien... quoi ? ! De plus, quand une main est peinte moins lourdement qu'une étoffe de velours, quand une eau est exécutée par un pinceau plus fluide que celui qui fait du sol, la chose m'est bien agréable, et je crois que tout amateur de peinture y trouve son plaisir.

Le 23 novembre - Les efforts faits par certains artistes modernes pour avoir une technique personnelle à tout prix, les ravalent à mes yeux au rang pris par Bouquerau dans la peinture. Quand la technique devient une telle recherche, elle prend importance au détriment de la conception de l’œuvre ou de la vision de l'artiste. D'une émotion on fait un plat artificiel d'une valeur éphémère. La culture du goût est instable, les sentiments humains ont la durée pour eux. N'auraient-ils que cette qualité, ils se rapprochent par elle de la Vérité qui est une et éternelle.

24 novembre - Retour de Mons à 5.30 h. du matin.

25 novembre J'étais si enrhumé hier que j'ai remis d'écrire une impression du jour. Ma santé est généralement bonne mais avec toujours la menace du tabac. Si par malheur je fais le moindre écart dans ma vie régulière , le tabac dont j'abuse et surtout dont j'ai abusé semble réunir pour une seule fois toute la somme de poison qu'il a accumulé et dont je ne m'inquiète pas dans la vie courante. J'éprouve alors mille inconvénients et je perds alors ma bonne santé , la perception nette des choses et des idées...je suis enrhumé. Cet état dure un jour ou deux au plus. Aujourd'hui bien qu'ayant dormi une bonne nuit de dix heures je m'éveille à peine. Le travail fait dans cet état liquide est généralement bon . Fait sans emportement , avec méthode d'application , il me donne des résultats plus complets. C'est à ces moments, le tricheur qui exploite l'âme inquiète. Serait-ce donc cela la saoulerie des cigarettes dont parle Tolstoi dans « la Sonate à Kreutzer »?
Vu à Mons Maurice des Ombiaux. Il a une ressemblance frappante avec Baudelaire. Je le lui dis et cela paraît lui être agréable. Je lui vois un sourire de satisfaction, celui qui m'est si pénible de voir et contre lequel j'ai toujours envie de sévir. Quand je le vois, un mot désagréable, même impoli, me vient toujours à l'esprit et quelquefois à la bouche. Je le regrette ensuite par veulerie, grosse bonté et aussi par intérêt. J'avoue lui avoir laissé son sourire, ce qui est plus laid encore de ma part. M. Lambert, dont les œuvres pleines de soleil et de grâce féminine sont charmantes. Il ne ressemble nullement à son œuvre pâle, lymphatique ; il fait penser, avec sa barbe et ses cheveux mi-blancs, mi-albinos, à un Jupiter affublé de faux poils. Il a de beaux yeux un peu pâles, comme noyés d'ennui. Je l'aurais pris pour un symboliste. Motte, qui en est un, est court, carré ; il fait un discours dans lequel j'entends "que des artistes magnifiquement partis ont été étouffés dans leur œuf (sic)". Je crois que c'est dans leur œuvre qu'il aurait dû dire. C'est de lui qu'il parlait.
Bonne impression des Montois qui, à vrai dire, se sont chargés de flatter ma vanité en me taillant une renommée au-dessus de mon mérite. Qui ne serait pas aimable à ce prix-là ? En partant à la gare, un de mes compagnons me serre par trois fois la main et cela d'une façon telle que j'en suis vaguement inquiet. Que signifie ce signe ? Quelle bête je fais ! C'est le signe maçonnique. Mon ami L. aurait dû m'avertir, m'eût évité la conversation niaise que j'ai dû tenir. Je lâche le frère (trois- points) et suis rejoint par un monsieur P., qui me félicite d'avoir résisté aux sollicitations. Je crois que celui-ci ne vaut guère mieux que les autres. La petite ville reprend à ce moment le dessus avec un cassage de sucre !! Il était temps que je reprenne le train. On se diminue toujours d'être la balle des querelleurs de province. Le groupe des artistes wallons veut un représentant au jury de la triennale : "Nous voterons pour vous. Elu, vous votiez pour nous." J'arrive à peine au dixième de la route que j'espère faire dans le monde et je flaire déjà les promiscuités. A coup sûr dans le cas présent, je serais l'homme de la coterie, l'homme dont on escompte plus les faiblesses qu'on n'en apprécie le talent. D'une part, je prends un lustre particulier en Belgique, lustre éphémère sans doute mais qui en imposera aux non initiés, d'autre part j'obtiendrai sans doute par plébiscite désintéressé dans dix ans, dans quinze ans peut-être, la même faveur, mais avec une garantie de stabilité que mon âge me vaudra. Que faire ? Attendre... et surtout ne plus y penser. Ce n'est d'ailleurs aucunement certain et je m'avantage peut-être sur quelques propos en l'air.
D.L.M. est venu cette après-midi. Son esquisse est acceptée. Il a vu d'emblée que mon limonier fait un mouvement tournant. J'en suis content, la méprise sur mes intentions dans un tableau me fait toujours grande peine, de quelque mentalité qu'elle vienne.
Mon amie - ma femme - m'a dit des choses perverses, j'aime les entendre et si j'annote ce fait, c'est à seule fin de marquer pour l'avenir les goûts assez curieux que j'ai en ce moment. Quels goûts aurai-je quand je relirai ceci ? Ma vertu serait-elle une tartuferie ? Et celle des autres ? Je juge assez mal les hommes, les mettant toujours à mon niveau pour ce qui est convenu beau, bon et me mettant toujours en-dessous d'eux pour ce qui est convenu laid ou méchant. C'est ainsi que j'ai parfois des délicatesses incompréhensibles pour les personnes à qui elles s'adressent (je m'en aperçois quelquefois avec étonnement) et d'autres fois ayant une pensée vicieuse : je m'en afflige comme si
j'étais l'unique homme capable d'un tel crime (et de nombreux exemples m'incitent à croire qu'à ce propos je suis dans la petite moyenne). Cette maladresse dans mon jugement me met assez souvent en état d'infériorité, et dans des cas assez sots. Ex. : si je montre une de mes œuvres je me hâte d'en citer tous les défauts, ceux-ci me paraissant offenser les yeux les moins avertis. Si je fais une affaire et que j'y emploie quelques malices, celles-ci, à mon avis, sont toujours devinées et dans mon ennui, je leur prépare quelques parades qui, alors, les font (les malices) découvrir. Ce n'est ni inintelligence, ni timidité ; c'est une fausse mise au point qui me met dans les mêmes torts dans mes
rapports avec les femmes. Je pars vers elles avec la certitude de les excéder par ma présence, mon regard même doit les offenser, ma conversation n'aura aucun intérêt. Je serais battu d'avance en me remettant en campagne. Il fut un temps où, avec assurance, j'escomptais un succès facile dans ce genre d'entreprise et cette assurance me réussissait. J'écrivais des lettres idiotes qui étaient savourées, je cirais ma moustache qui était aimée, je m'affublais d'oripeaux romantiques qui étaient admirés. La puérilité de mon moi m'effraie par temps calme et cet effroi m'annihile, me rend gauche et stupide. La fièvre, l'exaltation des choses me donnent au contraire quelques moyens et c'est malheureux, attendu que c'est à ces minutes que les sottises sont les plus lourdes, les plus nombreuses et les plus regrettées. Ces sottises émaillent le bon effet de l'exaltation, tout comme des fautes d'orthographe ou de style amoindrissent le récit diligent de la plume.

Vendredi 28 novembre 1913
Qu'est ce que les combats du mâle pour la femelle sinon une préparation irraisonnée de la défense de la future paternité. J'ai beau me dire que je ne sors pas assez : je devais aller ce soir chez C. à saisir une occasion de dérouiller ma conversation. Je reste ici. J'adore le coin du feu ou alors carrément la vie nomade. Je reprends mon voyage.
 
6 septembre, Blidah
Train de matin, connaissances vite faites sur le parcours. En pays étranger, je sais aisément lier conversation. Changement de train pour Chiffa. Je vais aux gorges célébrées par Fromentin. On m'a fourni de mauvaises indications. Les gorges sont à dix kilomètres de la gare. Il fait une chaleur sourde. J'avise une voiture de fermier, près de qui je me renseigne. Il m'indique vaguement la route à suivre et fouette son cheval dans cette direction. Je maugrée d'un tel manque de charité. Dix kilomètres sont vite avalés, mais ici c'est en partie dans la montagne qu'il faudra les faire seul et, de plus, dans un pays que je connais à peine et m'inquiète un peu.
Des Kabyles, de loin en loin, trottinent ou, du moins, paraissent trottiner, leurs longues jambes émergeant de part et d'autre d'un tas de colis sous lesquels se distingue à peine un âne. Des colis habillés de jambes et d'un grand chapeau haut de forme en paille, voilà la silhouette des centaines "Kabyles-ânes". 4 kilomètres : une plaque du Touring. J'en éprouve une inquiétude, mais aussi un vague ennui. Une plaque du Touring, ici ! Je suis sur la bonne route, encore 8 kilomètres. Bonne route ! Blanche, large, bordée d'arbustes par instants. Traverse plusieurs oueds desséchés. Peu à peu, la pente s'accentue, les ravins deviennent majestueux, des cactus énormes ont remplacé les arbustes. Pas d'ombre. Je passe près d'un rendez-vous d'Arabes. Salut. Cent pas plus loin, un bruit de course me fait me retourner. C'est un Arabe qui vient m'offrir des figues, cinq.
Quelques-unes sont un peu écrasées ; ses mains sont sales. Tant pis, j'ai soif. Je me régale : "Combien tes figues ?" "Ce n'est rien." - "Tiens, voilà quatre sous." - "Donne encore." - "Dis donc, tes figues sont plus chères qu'à Paris ?" - "Ce n'est pas pour les figues, c'est pour moi, du pain." C'est touchant ! Cet homme n'a rien et au fond, dans son cœur, aurait voulu me faire un cadeau. Il paraît navré d'user des constatations qu'il fait sur nos réciproques états de fortune. Ces gens sont foncièrement bons et j'ai remarqué à Alger, en maintes occasions, des manques de délicatesse à leur égard. 
« Allez fous l'camp d'là . » L'arabe se retourne et d'un air résigné : « Oui Moussi, toi as raison » (celle du plus fort).
J'arrive au lieu-dit "ruisseau des singes", à gauche de la route, à 70 mètres dessous, l'oued desséché. Pendant les crues d'hiver, le mugissement du torrent doit être impressionnant. À droite, les flancs boisés de la montagne. C'est là qu'un ruisseau dégringole hâtivement. Les abords sont peuplés de singes. C'est une des trois colonies venues on ne sait d'où en Algérie. Durant tout l'après-midi, j'ai regardé mes amis les singes. Vu un exemple de sociabilité : un jeune singe aplati sur le dos d'une guenon, promenade ; tout à coup, rencontre, grimaces entre les deux singes. Ah, ah ! voilà la bagarre ! Pas du tout, le petit descend d'une des croupes et monte sur l'autre, vers des ailleurs. J'ai vu ce manège se répéter plusieurs fois. Les singes aiment leurs petits, mais semblent aimer tout autant leurs anciens petits cousins.
Retour à Blidah, coucher de soleil admirable. Concert municipal. Délicieuse audition pendant la retraite militaire d'un instrument de musique qui m'était inconnu. C'est une sorte de bombarde : la manoula ou maloula. Départ 10 ½ .. Sommeil, dormi jusqu'à Oran, où j'arrive à 7 ½ . matin. Aucune impression particulière à Blidah, ville militaire très agitée le soir sur la grand-place, cris de manilleurs (?). Boîtes sur boîtes.
 
 
Samedi 29 novembre 1913 - Parmi les artistes, les uns s'adressent à la pensée, les autres aux sens. Étant peintre, je m'adresse aux sens et uniquement à eux, contrairement aux tendances littéraires qui sévissent actuellement.


2 décembre 1913 - Depuis ce matin 4 h., ma chère femme est dans les douleurs. Sa force de caractère est admirable. Elle a l'âme fière et (?). Je l'en aime encore plus en la comprenant mieux.
Quelles souffrances pour faire de la vie ! Et que sera-t-elle ? Je suis dans l'anxiété. Il est 9.30 h., à minuit tout sera fini sans doute. Que sera-t-il notre fruit ?

3 décembre à 1/2 
Juliette pousse un cri affreux, l'enfant sort la tête aplatie, se pousse soudain, puis c'est une épaule et ensuite mes yeux ont peine à saisir cet inexplicable phénomène, une sorte de pantin sur lequel on donne quelques claques. Le mystère est accompli, l'enfant jette quelques cris plaintifs et sa mère, de suite, d'une voix changée, s'intéresse : "Dites, surtout ne le laissez pas tomber."
Tandis qu'on la soigne, je reste près de notre enfant. Ses pieds, ses mains sont énormes, sa tête assez jolie ouvre des grands yeux noirs qui papillotent. Que sera-t-il dans la vie, ce petit être bien constitué qui, pour l'instant, fait toute notre joie ? Longtemps, peut-être une heure, je suis resté à le couver du regard et je me sens des sentiments nouveaux faits de tendresse et d'autorité. Je serai, je crois, un bon père... j'en doutais encore hier.

10 décembre 1913 - André va avoir huit jours ; déjà ! Déjà ? Je suis si habitué à son visage qu'il me semble l'avoir toujours connu. Que d'émotions dans ces derniers jours ! A-t-il assez, a-t-il trop ? Et sa fontanelle ? Dites, Madame G.?, le trouvez- vous bien ? Ses petites jambes sont-elles normales ? Quelles bonnes joues ! Sa peau est un peu rouge, ne trouvez-vous pas ? Ce sont des inquiétudes, des admirations, des foultitudes de niaiseries qui voient le jour en questions de toutes sortes. La maman un peu pâle ne marque ses inquiétudes que par de grosses larmes qui coulent silencieusement quand le lait ne donne pas assez. Le père, lui, va et vient, c'est la mouche du coche : il s'exalte sur la quantité de lait, rassure maladroitement sa femme, bref, donne l'impression du bon garçon un peu honteux d'être inoccupé et surtout fâché de n'être bon à rien malgré son bon vouloir.
Le bon garçon sait cependant être sensible aux belles choses, il vient de commencer les études d'un tableau : "l'accouchée", dont il escompte grand bien. Le sujet fait ici tous les frais et supplée à l'imagination. Au premier plan, un lit recouvert d'un couvre-lit capitonné bouton d'or, l'accouchée jette un regard un peu noyé vers la garde qui lui tourne le dos pour s'occuper du poupon dont on voit la face ronde et rose émerger d'un berceau blanc. L'ensemble est blanc crème avec deux taches noires, les cheveux de la convalescente et la jupe de la garde. Le tout est compris dans un cadre ovale. Je me propose d'exécuter ce tableau avec le plus grand soin dans le dessin, la couleur sera posée en glacis, les dessous formant, par leur fouillis, épaisseur de pleine pâte.
Il y a des phrases musicales qui me donnent des sensations inouïes, entre autres celle-ci, de Chopin, que jadis Viet-Faguerey (?) jouait si souvent sur ma demande. (Ici une portée et quelques notes)..
C'est dans quelques phrases musicales que je goûte le mieux les joies du beau. C'est probablement parce que ces quelques notes me jettent dans des évocations imprécises et que cette imprécision donne le souvenir des grandes bouffées d'air frais aspirées jadis... quelque part... par quelque clair soleil.

18 décembre 1913
(5 jours sans jeter une note sur le papier, le courage plus que le temps m'a fait défaut...et puis j'étais sans pensées,vivant de temps à autre de peinture et la plupart du temps d'inertie animale. Je ne regrette cependant pas ces jours-là, ils me laisseront des souvenirs ….prendront sans doute place ici .
Samedi, je suis allé au Salon d'Automne. Entré là le cœur battant des haines furieuses que j'ai accumulées à son propos. Mon impression n'a cependant pas été celle que j'attendais. J'ai plutôt reçu un réconfort de voir ma place future se préparer par toutes ces formules extravagantes.

19 janvier 1914 - Un mois sans donner un mot à ce carnet ; j'étais cependant pavé d'intentions quand je l'ai commencé. Aussi, je veux débuter par un examen de conscience. Lassitude, ennui d'écrire, plaisir de lire qui absorbe tout le temps de reste après la famille et la peinture. Qu'ai-je fait ? Terminé samedi 17 ma décoration pour L.D.M. Suis-je content ? Oui et non. Il y avait un autre parti à tirer de cette belle surface. Le coup d’œil n'est pas mauvais, je pense, pour l'étranger à ce travail. Plus de compliments que de satisfaction. Mes tripotages et mes maladresses me sont plus pénibles ici que partout ailleurs. Le pis est que je sais la méthode qui les éviterait. Préparation, glacis, demi-pâtes, etc... Oui, je sais, et chaque fois je me laisse prendre. Peut-être aussi, ces défauts proviennent-ils du souci que j'ai de la souplesse dans le ton. Vu hier le tableau d'Adler : c'est froidement calculé vers un aboutissement. J'ai pu me rendre compte sur le tableau qui m'étonne par son allure de "définitif", des froids de tons qui me peineraient plus sorties de mon pinceau que tous les tripotages les plus calamiteux de mon pied blessé.
Commencé aujourd'hui 19 une étude pour la "jeune mère" ; en même temps, j'entreprends le "le troisième larron". Le premier tableau sera dans un système d'aboutissement, le second dans la fantaisie du travail. Lequel sera le meilleur ?
Gâté "l'effort du limonier" - repris avec succès une ancienne toile : "les glisseurs". Fait quatre ou cinq études de neige.
Adler me racontait hier que Franz Hals, ayant assassiné quelqu'un, fut incarcéré trente ans, de 50 à 80 ans. En sortant de prison, Franz Hals fit deux portraits dont Adler, qui les a vus, dit beaucoup de bien. La couleur y serait, paraît-il, complètement molle, la lumière seule prendrait toute l'importance. "Que penser ?" dit Adler. Je pense in petto qu'un artiste coloriste est plus vivant à 40 ans qu'à 80.


2 juillet 1914 Six mois sans revoir ce carnet .Que vais-je y dire ? Il me paraît rencontrer par hasard un vieil ami perdu de vue et à qui on ne sait quoi dire, aucune chose de vous ne l'intéressant plus.
La jeune mère, terminé, fut envoyée à contre-coeur avec le troisième larron au Salon, le 13 mai. La jeune mère reçue n° 3, le troisième larron refusé. Chacun me dit que le tableau refusé et le meilleur : j'en ai la ferme conviction et cet échec, le premier du genre, n'influe nullement sur ma santé morale. Séjour à Tournai, Pâturages. 9 portraits sans valeur à mes yeux. Vendu avec regrets la dentellière (mauvais) ; vendu avec regrets la fête champêtre (mauvais aussi).
Vu Binche . La forêt de Monnale . (?) ? . J'ai vécu de bons jours printaniers et ensoleillés dont le charme fut vif à cause de l'heureuse santé des mères . Rentré ici pour quelques jours j'ai étalé quelques esquisses qui bien exécutées peuvent me placer honorablement deux ans .
L'abondance et la hâte de vivre, deux éléments qui manquent à tant d'artistes, sont faute que je patine, refaisant cent esquisses où il faudrait placer adroitement un tableau fini et bien étudié.
Je reprends mon voyage d'Algérie. 
 
6 septembre Blidah
 
En débarquant à Blidah, je me suis installé dans une guimbarde qui fait la navette entre la gare et la ville distantes de neuf bons kilomètres. L'omnibus fleuri des  plus riches costumes mozabites brinqueballe(?)  sur une route bordée de mandariniers. Le coup d'oeil et le parfum de cette longue allée doivent être inoubliables à la belle saison, au moment des fleurs ou des fruits mûrs. Au retour que j'effectue à pied fort tard, des ombres impressionnantes se glissent derrière les arbres. Je n'en éprouve cependant aucune crainte, tout ici semblant fait pour la vie bruyante mais paisible et bon enfant. Aucune autre impression à Blidah que la joie d'être dans un pays nouveau qui m'apporte, je le sais, mille souvenirs inappréciables à leur réception, mais qui, par la suite, me visiteront mystérieusement. Au moment où j'écris ces lignes, les souvenirs de ce genre me reviennent en foule à propos d'Alger. Ce départ d'un transatlantique pour Buenos-Ayres. L'ai-je revu, ressassé depuis cet admirable coup d’œil d'un port oriental en mouvement. J'étais assis sur mon pliant au bord de l'eau, qui se trouvait à cinq pieds en contrebas. Frôlant mes chaussures, la grosse patte brune d'un marinier s'amarrait à quai. Son turban suivant les mouvements imprimés par la barque apparaissait, disparaissait, semblable à de gros fruits dorés. Plus loin, une barque bleu pâle bondissait sous la godille d'un Arabe richement vêtu d'une tunique brodée de dorures. À gauche, une voile latine fichait sa pointe de bambou dans l’œil sanglant du ?? de l'amirauté. La mer était d'un bleu vert, sans cesse contrariée par la marche zigzagante de cent ou deux cents canots chargés de colis bigarrés. Elle semblait à chaque sillon creusé mettre des teintes nouvelles à sa palette, cependant infiniment complète. Et puis là-bas, le mastodonte dont la sirène hurlait, les fourmillements lilliputiens des hommes à sa poupe et la fumée d'un noir d'encre des deux petits steamers accrochés à ses flancs. Tout cela pénétrait l’œil, se vrillait dans la case des souvenirs, préparant de longue main les nostalgies futures. Dieu ! qu'elles sont bonnes les nostalgies. Ces revenez-y vers un moment de la vie sont meilleurs que l'instant lui-même. Car je me souviens, j'étais si seul, loin de ma femme, qu'un vague ennui me pénétrait. Singulière dualité. Vous repoussez ceci, et lui vient à vous, s'incruste et prend une place d'autant plus grande que vous la lui faisiez plus petite... Les heures mornes de vague ennui m'ont toujours paru être les meilleures heures passées en voyage. Car tandis que la possession est active, rapide, s'épuisant dans sa jouissance momentanée, l'autre qui la remplace à des heures paraissant moins propices envoie de longues ramifications qui se greffent sur des sentiments ayant déjà au fond du cœur leurs droits de cité.
Oran - Je devais faire une nuit complète dans un train que d'avance je prévoyais vide et, horriblement fatigué, je me promettais un sommeil de marmotte. Quelle déception ! Le train archi-bondé, j'erre, d'un wagon à l'autre et je finis par découvrir une place de fortune dans un compartiment entièrement occupé par une jeune femme et trois enfants. Nous lions connaissance. C'est une femme d'officier. C'est la quatrième fois qu'elle change de garnison en deux ans. Je songe aux embusqués célibataires et pistonnés dont la carrière n'offre pas de tels ennuis. Egalité républicaine. Le jour se lève enfin sur la campagne oranaise. J'avais entendu à Blidah donner maints renseignements sur le climat oranais, qui est aride et brûlant.
Et ce n'est pas sans étonnement que j'avais appris aussi que les gens de Blidah ignoraient Oran. Quand on voyage, on ne se rend pas bien compte que les gens d'un tel endroit ne connaissent généralement pas leur pays entier. Cependant, je suis belge et si j'ai voyagé déjà assez loin, j'ai négligé de connaître Gand par exemple.
L'Oranais est sec, du chaume, des cactus géants en masse. Des palmiers excessivement hauts et sur lesquels, comme en Espagne, poussent deux ou trois feuilles dont une pointue au centre.
Arrivé à Oran avec l'ennui de n'avoir pu ouvrir ma valise, d'être dans ma sueur de la veille et de n'avoir pas un sou en poche. Un nègre me crie "Hôtel Victor" et empoigne ma valise. Je le laisse faire. L'Hôtel Victor m'a été signalé, je crois. J'explique à mon nègre l'ennui dans lequel je suis. J'ai un interlocuteur intelligent et d'une roublardise inquiétante. J'aurais préféré un nègre moins subtil. Celui-ci a l'air de me dire "bon, bon..., on sait, tu es sale, ta valise est bien belle, ne te fais pas prendre, c'est l'essentiel." J'ai cru remarquer que les gens de couleur assimilent mieux les vices que les qualités des blancs. Oran, Hôtel Victor : nouvel interrogatoire, je suis décidément louche avec ma mine poussiéreuse, fatiguée. On décide enfin de me trouver un serrurier. Deux heures d'attente ; il arrive enfin et je puis m'habiller proprement. Descente en ville à la recherche du port. Dans une ville maritime, ce sera toujours mon unique préoccupation : gagner le port. N'est-ce pas, d'ailleurs, plus intéressant qu'un fade monument ? Ici, il est loin et une course de quarante minutes dans du sable chauffé à blanc n'est pas un prix trop grand pour l'admirable coup d’œil dont je m'enthousiasme.
 
FIN DU JOURNAL