1918

Textes et lettres de 1918. Textes intégraux non modifiés, y compris pour l'orthographe et la syntaxe. Les mots illisibles ou noms propres non reconnus sont suivis d'un(?). Il semblerait qu'il manque des lettres de cette période. 

Sans date

De Fernand à Juliette 

Chère petite, 

Je viens de foutre au feu tout un paquet de lettres écrites cet après-midi et parmi celles-là une assez longue que je t'adressais. C'est que j'ai pris une énergique décision à propos de mes envois de peinture dont je te parlerai dans le courant de cette lettre. Or, donc, commençons par le commencement, c.à.d. par mon départ et le cafard qui s'en est suivi : car pourquoi le cacher, tu m'as vu roder, aller, revenir et enfin prendre mon courage à deux mains avec... le train. Jamais cette séparation dont la cause est interminable ne m'est apparue aussi pénible, aussi anormale. Cependant ne crois pas que je sois faible et malheureux ici comme je le suis près de vous quand je songe qu'il va falloir vous quitter. Revenu dans le milieu, j'y retrouve la philosophie commune et si j'ai quelque inquiétude ce n'est que pour vous, les miennes quelles qu'elles soient n'arrivant jamais que loin derrière celle-là. Après Creil, je me suis trouvé presque seul dans le compartiment, j'ai pu m'étendre et dormir ce qui m'a fait une transition entre le hier si bon et l'aujourd'hui, maussade par la magie du rêve. À partir de Calais, tempête et pluie, c'était complet comme retour. Heureusement, rentré à midi j'ai rencontré un ami, un artiste épatant que j'ai connu à Loo et qui cherchait un local pour la répétition d'un quatuor de C. Franck. J'ai donc, ayant comme tu le penses mis mon atelier à leur disposition, un concert merveilleux presque permanent qui en m'élevant la pensée, chasse les bêtes noires pour ne faire appel qu'aux bons souvenirs. Si plus tard ce quatuor, violoncelle, alto, 1er et 2d violon se produit dans le monde, il aura du succès et j'aurai la joie d'avoir coopéré à ses débuts. Tous sont de premier ordre et c'est un régal dont on n'a pas idée à l'arrière. Tu vois qu'on ne s'embête pas au front. 

Comment vont nos petits choux ? Les dents de la Hou-gueulette ? Ma chérie ! Quelle musique ! Je l'entends encore. Et toi ? N'as-tu pas attrapé froid au moins avec cet ultime bock-terrasse ? j'ai comme de juste oublié mes pantoufles. Je vais m'en procurer d'autres ici. Celles que tu as là-bas tu les glisseras dans tes bagages-z-et tes malles pour mon séjour d'Eden auquel je pense déjà maintenant. J'ai décidé de répondre à Faure que je n'ai rien de bon pour l'instant, les prétextes sont faciles et s'il est bon maintenant il le restera pour après-guerre. Je me méfie. Si tu n'as pas fait l'envoi, ne le fais pas. De même je n'enverrai rien à College, là j'ai un autre scrupule. C'est celui d'être représenté comme je dois l'être. Noblesse oblige et le nu auquel j'avais songé ne serait décidément pas à sa place dans le local à réunions tapageuses et tabagiques. Chez Julian tu enlèves tout et bonsoir.... fini les expositions de dernières mesures ou les envois à des Suisses à la manque. Comme don César de Bazan, drapons-nous dans nos loques, saperdieu, pauvres, fiers,... mais pas volés non plus. 

J'écris partout, donc ne te démanche pas si tu n'as rien fait jusqu'ici mais réponds moi illico, mes lettres dépendront de ce que tu as fait. 

Je t'embrasse mon petit loup chéri et les mômes autant. 

Fernand 

Semeliez, quai Voltaire me réclame 12.50 envoie les de suite s.t.p ou gare les frais. 

Le 30 janvier 1918, à la réception

De Fernand à Juliette 

Ma chère Juliette, 

Je voulais remettre de t'écrire : que vais-je pouvoir te dire encore ? te fatiguer peut-être de nouvelles récriminations. cependant je reviens vers ce papier...est-ce l'habitude ? non. Il me semblerait plutôt manquer au petit dieu qui s'obstine à vouloir que je t'aime bien. quel têtu que ce petit bonhomme, dis ? 

Rien de toi aujourd'hui. 

Il faisait un temps printanier, un temps d'amoureux. Je me suis promené quelques instants seul, la pensée lointaine, vers vous, et comme par hasard j'ai trouvé de jolies petite feuilles vertes nouvelles-nées. Je regrette ne pas en avoir cueilli, je les aurais prises dans cette lettre, peu-être t'auraient-elles dit ces petites choses fraîches, qu'il faut que tu répondes enfin, qu'il faut que je te sente penser. Et tu me répondras cette fois, j'en suis certain, car plus rien ne compte, soit fatigues, distractions, ou paresse quand il faut secourir quelqu'un qu'on aime bien, d'amitié ou d'estime... simplement. 

En deux semaines tu m'as écrit deux feuillets rapides à je ne sais quelle porte : crois-tu que cette manière d'en finir avec "la barbe d'écrire" ne me donne pas de tristes sujets de réflexion ? t'ai-je dit déjà, ma petite femme combien j'avais besoin d'être aimé : cent fois déjà, dis ? T'ai-je dit aussi que j'estimais pouvoir l'être, tous mes efforts y tendant ? ce que je ne t'ai pas dit, ce sont les convulsions de révolte que j'éprouve parfois d'être tout feu et de ne pouvoir faire jaillir cette étincelle en réponse et dont je serais presque fier. 

Je t'entends : tu vas me dire "grand fou" et tout sera dit. Non ! pas cette fois. Retiens cette lettre et qu'elle te dicte une réponse, quelle qu'elle soit. Ma pensée a des goûts amers, guéris la si tu le peux, loyalement, ou étouffe la, une fois pour toutes. Pauvre amie ! je t'embête, pourquoi aussi t'es-tu embarrassé d'un artiste ? C'est inquiet, jaloux, ardent, déprimé, hautain, faible et humble à la fois. J'ai rêvé déjà d'avoir ton cœur en main pour être sûr qu'il existe, te souviens-tu de cela ? Nous passions Bd de Vaugirard il y a quelques dix ans !... Le temps a passé et je n'ai pas vieilli de ça à ce propos... 

Seulement je sais maintenant qu'il existe et mon inquiétude se double de jalousie. Existe-t-il entièrement pour moi ? Je t'envie d'être aimée comme je t'aime, mais je te plains si ta soif est étanchée. C'est si bon d'être éternellement assoiffé.... quand on aime boire. 

Allons ! méchante femme, ne rouspétez pas, je ne vous ai pas encore dit le quart de mon cœur gros, en vous accablant de plaintes je vous épargne encore en gardant pour aller au dodo (et dieu sait qu'il m'en coûte) le plus gris et le plus morne de ma tristesse. 

Je t'embrasse tendrement 

Fernand 

Ma chère Juliette, 

Je relis le feuillet précédent, je te l'envoie tout de même car peu aimable il est aimant et s'il s'exprime d'une façon un peu excessive il n'en est pas moins vrai : conforme et véritable comme on dit en affaires. 

Il ne parle que de toi et de moi, cependant il y a nos petits loups auxquels je pense d'autant plus que des choses graves, encore une fois se trafiquent dans le ciel à grands fracas de moteur et de shrapnels. La vie est précaire, elle est comme un cheveu tendu sur lequel on ferait "le Cirque". Ne t'en voudrais-tu pas si quelque accident arrivait de ne pas m'avoir écrit aujourd'hui encore ? 

Cette journée s'est passée presqu'entièrement chez notre Général. Convoqués, nous sommes passés au rapport secret comme à confesse, l'un après l'autre. moi à 12½ après trois heures d'attente ! Interrogatoire sur la situation d'artiste... la mienne est claire par mon titre au salon et aussi, chose imprévue, par mon engagement par dépêche ministérielle (camouflage) et par mon rappel à la section des peintres. Notes particulières à ce propos, je pense qu'il faudra secouer ces messieurs les employés au ministère, leur rappeler la demande faite en ces termes "dans une lettre datée du ? j'ai eu l'avantage de vous demander d'établir la situation de soldat de mon mari O.244.CTP afin que je puisse toucher l'allocation militaire qui m'est dûe, ainsi que cella de mes deux enfants. J'ai bon espoir que vous ayez bien voulu donner suite à ma demande et prendre en considération son urgence. 

Veuillez croire, Mr le Ministre, etc, etc". 

Il est temps que tu écrives en ce sens ou gare ! Nous serons peut-être chocolats si un changement est apporté dans notre situation de peintre au front. Or il s'agit d'une somme de onze cents francs environ. C'est sérieux. 

Je crois recevoir demain ou après demain réponse de Anthéor (https://www.esterel-cotedazur.com/saint-raphael/plage-antheor/). Tu vas pouvoir préparer tes bagages- z-et tes malles. Je mijote d'aller te rejoindre là-bas et d'y rester quelque temps. Je cherche le joint et crois l'avoir trouvé. je vis dans cet espoir et me régale de la vie que nous y mènerons... en nous aimant bien, dis. Je ferai votre portrait à tous trois dans le soleil et le renouveau de bonheur et de jeunesse. "Tu mettras ta robe blanche... etc"

Quant aux asticots, nos amours ce sera avec rage que je les posséderai. 

Le point noir... la galette ? 

Ici je suis en équilibre sur le doit et l'avoir. J'emprunte d'une part ce que l'on me doit de l'autre. J'ai heureusement dégotté un petit portrait militaire que je vais commencer. 

La demande pour Robert a failli être arrêtée au passage. je suis arrivé en temps pour lui redonner des ailes. Qu'il espère et s'amuse bien en attendant. La décision sera a repos quand il reviendra. 

Je t'embrasse et les embrasse bien fort. 

Fernand 

Le 6 février 1917

De Fernand à Juliette 

Chère petite, 

Avec quelle joie je t'écris aujourd'hui. J'ai vu Robert et sa vue m'a causé je ne sais quelle allégresse en dehors du plaisir de lui serrer la main. C'est qu'il venait de vous quitter, qu'il vous avait embrassé et qu'il était porteur d'une lettre touffue dont je me suis régalé. Vous allez bien, il me l'a certifié. Hou Quinette est parait-il sur les traces du Tchaman. Allons ! Mon cafard a soulevé ses lourdes élytres et je le crois parti pour de bon. Je m'organise et organise notre capital. J'entends par capital ma "Sorbonne" qui dans ces derniers temps prétendait tout laisser à vau-l'eau. Halte-là ! Il s'agit maintenant de saisir la fortune qui vient de passer et de lui tirer quelques poils. Voici. Ce matin au courrier, j'ai trouvé deux lettres, l'une et l'autre du front anglais, d'Italie. L'une contenait quelques cartes de Christmas dont tu le sais j'ai fait le dessin, l'autre la proposition de vente ferme d'un de mes tableaux. Sept cent francs. C'est ce bon major Fuge (?) dont je t'ai déjà parlé qui hanté par le souvenir malgré l'éloignement qui m'écrit sa vive admiration et qui prétend que je "l'obligerais" en lui cédant ma "cuisine" roulante". C'est exquis... et ça vient bien à point. Si je te disais ma chérie que ce tableau avait été décroché de ma muraille pour être gratté et recouvert voici huit jours... heureusement le hasard a voulu qu'au dernier moment la fantaisie me prenne de le tripoter et que je m'y suis attaché, ce qui l'a rendu non seulement meilleur, mais bon. Le major me répète que si je vais un jour à Ypres la commande ferme qu'il m'avait faite tient toujours. Si j'étais un cochon, je ferais quelque chose d'après photo, mais tout le monde sait que je ne suis pas un cochon, sauf toi, avec qui je le suis le plus que je peux. D'autre part je suis commissionné pour un achat à Bastien et j'en profiterai pour lui demander d'appuyer ma commande de six cartes postales à 100 f. qui va probablement m'être faite pour une oeuvre de blessés de guerre. D'autre part encore, j'attends incessamment je te l'ai dit l'invitation de deux officiers qui m'ont demandé leur portrait et que je dois faire sur la position même, en l'occasion dans le secteur précisément que Robert va quitter. D'autre part encore, encore, encore je me suis trouvé ce matin au bureau du chef nez à nez avec ma feuille du ministère, certificat de présence, elle paraîtra dans une semaine ou deux. (Le temps est un invisible capital qui s'exploite à l'armée surtout) et dans trois ou quatre semaines nous aurons des nouvelles sans doute. D'ici là, agissons comme si nous n'avions plus rien, tout peut péter, le bateau qui conduira ma peinture à Londres peut sombrer, Bastien peut tomber sur un bec de gaz en me recommandant, les officiers peuvent dévisser et moi itou, et ma situation militaire, officier assimilé en congé sans solde puis soldat de 2d classe n'est peut-être pas très régulière. Envisageons le pire pour nous réjouir du mieux. Les deux cents francs que tu m'as expédiés je pense vont me tirer d'un joli guêpier de dettes et me dégager, me rendre l'esprit libre, complètement. 

Ah ! oui ! cette question nous retarde pour aller à quatre dans le midi, il faut de la galette, pour en avoir il est essentiel que je liquide tout ce que j'ai en train ici, tableau Fuge, portraits etc. Vas-tu attendre un mois encore peut-être mon retour ou bien vas-tu me précéder et partir là-bas quitte à ce que je te rejoigne dès que je serai libre ? Paris n'est pas très catholique et Robert me reproche de te laisser sans bonne, ce qui signifie que ta fatigue est grande. Que faire ? 

Votre Tolstoï. Pour copie conforme, 

F. Allard L'Olivier qui vous embrasse tendrement tous trois. -

Le 7 février 1918, à la réception

De Fernand à Juliette

Chère petite, 

Qu'est-ce que j'ai dans le ciboulot ! je t'ai adressé hier une lettre ne portant pas mon adresse. elle va sûrement me revenir et je vais être accusé à mon tour de ne pas correspondre activement. La faute en est au changement d'adresse que tu consulteras à l'extérieur de la présente pour m'écrire dorénavant, et aussi aux studieuses lettres que j'ai écrites pour faire d'autres affaires près des gentlemens anglais dont je t'ai parlé. Je t'assure bien que j'ai fait travailler mes méninges et que si je ne réussis pas c'est que le diable s'en mêle. Il paraît que je vais avoir ma collection de cartes, que c'est une affaire presque faite. Dire qu'il y a huit jours je larmoyais sans espoir autre que Blondel ! J'attends avec impatience le mandat de la marraine, toi ma pôv petite en l’occurrence. Je suis pressé de régler mes petites dettes, plus pressé, hélas que Berch, Collin et tant d'autres que je n'ose point dire !  

Je travaille de bon appétit. Ma santé est bonne ! Sauf mon inconvénient de carnivore que je ne puis soigner faute du "Marron d'Inde" que je t'ai demandé et que j'attends toujours. Je partage cet inconvénient avec des gens illustres, Napoléon par exemple, et je remercierais presque mon T.d.B. dans ma fierté de ce qu'il me traite à l’instar d'aussi grands seigneurs. 

Je repense aux conseils que je te donnais en cas de nouvelles alertes d'avions. Je te renouvelle envers et contre les journaux qui ne s'y connaissent pas l'étage vaut mieux que la cave, voir même du métro en cas où des gaz asphyxiants seraient employés. Cependant, tu es en vigie et tu peux te rendre compte du temps dont tu disposes. Si les avions sont loin encore, le métro nord-sud, s'ils sont trop près et qu'on tire, ne va surtout ni aux fenêtres ni dans la rue, reste où je t'ai dit et attends en patience. Ça m'embête que tu sois seule et je voudrais que tu te dépêches à faire tes bagages-z-et tes malles. Jeanne pourrait t'aider et t'installer pour la route. Dans le train tu rencontreras certainement des gens complaisants pour t'aider en cas de besoin. C'est que je voudrais rentrer et que d'autre part je risque en m'absentant de rater mes deux portraits... Tu sais combien les commandes tiennent à peu de choses. ce n'est pas que je meurs d'envie de retourner dans la bagarre, surtout là où j'irai, mais le "Devoir" !!! je suis sûr qu'après cette petite season je pourrai obtenir un congé de 15 jours prolongeable !... À part ça, rien de neuf. On parle de rendre à l'infanterie tous les engagés volontaires. j'ai crû un instant que cette mesure m'intéresserait... je ne le crois pas. Ce serait plaisant que R. soit sorti par moi et que je prenne sa place. 

Tu vas sans doute recevoir la visite de l'excellent compère "l'abbé Paulus", qui te plait. Il te téléph. avant sa visite. Je t'embrasse tendrement et couvre de bécots les très Tchamants lardons. 

Poulet très vieux : Fernand 

Amitiés à Madurant. Anspach et les Dumont sont gens du midi mais peu bavards, aucune réponse. 

Le 1er mars 1918, à la réception

De Fernand à Juliette 

Ma petite femme, 

Me voilà reparti pour une période de bon et sain travail. J'ai commencé ce matin mon théâtre et je brosse de grandes surfaces et c'est mon affaire. Le bave ami Lemayeur (http://www.oocities.org/adrienlemayeur/fr.html.tmp)est venu me voir comme par hasard et s'est mis à la besogne avec moi ce qui a entrainé Jules Bergmans : le bon exemple. Demain matin nous serons donc à trois pour gratter, nous conseiller, fumer et rire un peu de la bonne vraie bonne humeur. Cet après-midi nous avons été appelés pour les quatre grands théâtres dont je t'ai parlé et voilà qu'à la mine de rien je me suis trouvé être le pivot de l'affaire : j'en ai profité pour dire ma pensée au sujet des travaux qui nous sont confiés et pour la première fois de ma vie j'ai conscience d'avoir fait acte d'autorité et de l'avoir fait convenablement. Je suis surtout satisfait de ma petite personne... cela ne durera pas. 

Soirée délicieuse hier : tout le quatuor de Franck d'un bout à l'autre sans accroc. : ce soir, nouvelle séance – mon atelier est très mondain et je puis faire des invitations. Ces messieurs dont deux habitent Paris ont l'intention, la paix faite de venir de temps à autre nous donner une audition chez nous.... pourvu que soeur Hou Quinette n'accompagne pas. doux Jésus ! Quel bruiteur pour un orchestre du Chevalier Marinette. 

À propos de paix, n'en parle-t-on pas à nouveau ? On dit que des pourparlers sont sur le point d'être engagés ? Bonne ou mauvaise affaire ? Un normand ferait lui la meilleure réponse à cette question "ptête bien qu'oui ptête bien qu'non. C'est selon, il y a du pour, il y a du contre", etc... De toute façon le militarisme allemand n'est pas abattu c'est un danger permanent pour plus tard. Je crains que Tchamanou connaisse un jour ce que nous voyons aujourd'hui. 

À part cela, rien de neuf... Si ! que Robert m'écrit (il est charmant et candide) qu'il a la gale à nouveau, et qu'il ira se soigner après m'avoir écrit. On ne peut être plus partageux : pour peu qu'il se soit gratté avant de tenir sa plume, je suis certain de mon affaire. 

Nous avons changé de Cie, ce n'est plus C.T. P. J'ignore encore notre adresse, peut-être Z 195. Je saurai à quoi m'en tenir dans quelques jours mais continue à m'écrire à Z. 195. 

Au revoir, petit loup bien aimé je t'embrasse ainsi que les mômes. Je vous aime à LADOR. 

F AllarL'Oliv. 

(Ligne de trains) 

Crain de baisers pour vous Tchaman et pour vous les "femmes" . 

Vendredi soir, 1er mars 1918

De Fernand à Juliette 

Cher petit loup, 

Vite deux mots : je m'en voudrais de laisser se passer deux jours sans t'écrire, et cependant je suis bien fatigué. Au travail dès 7½ je monte et descends mes échelles pour mon décor jusqu'au soir : puis le dernier morceau avalé, j'accours vite vite pour mes violons qui me tiennent sous le charme jusqu'à des heures indues. Il en est ainsi ce soir, car je suis allé les écouter et jouir de leur succès. je rentre, le vent du nord souffle en tempête, et je suis gelé, presqu'endormi aussi. 

Demain samedi j'aurai débrouillé le plus gros de ma besogne et je rentrerai plus tôt pour t'écrire et en même temps étudier un peu cinq ou six projets dont je dois accoucher. Santé épatante : travail quiet d'homme bien portant : sobriété parfaite, tout va bien. Et vous ? Et toi, chère petite ? J'attends avec impatience ta lettre. 

Je lis quelque part que René Desclée l'ami de père est en France. J'ai son adresse et vais m'informer des miens. C'est tout de même extraordinaire que jamais ni père ni mère ne prennent l'initiative de nous adresser leur souvenir, ne trouves-tu pas ? 

Je t'embrasse tendrement ainsi que les chers petits. 

Fernand 

Le 5 mars 1918, à la réception

De Fernand à Juliette 

J'ai bien reçu ta bonne lettre mon petit loup, merci, elle m'a fait le plus grand plaisir. Continue. De vos nouvelles me donnent du cœur au ventre et la patience d'attendre les longs jours qui séparent du retour. Reçu des nouvelles des cartes postales, en principe c'est accepté... mais plus de soldats. "On en a assez des motifs de guerre". Alors ! Quoi ? je me creuse et me creuse pour mes décors dont je dois présenter 3 esquisses avant la fin de la semaine. Je me suis il est vrai associé avec Lemayeur qui est un garçon charmant et courageux dont je n'aurai jamais de déboires... il est cent fois plus équilibré que je ne le suis. 

Ah la ! Houquinette choisit toujours les retours du dab pour sa musique ! Je me vengerai et dès qu'elle aura l'âge de raison au lieu de lui faire apprendre la harpe suivant mon intention, je la confierai à une professeur de tuba. Là ! Wyseur est à Paris, il ira peut-être te voir, dans ce cas veux-tu lui demander de mettre la peinture de Mr Fuge dans un papier propre pour lui remettre. Je ne l'ai pas fait et je crains que la mauvaise présentation de cette oeuvre ne défrise son acquéreur. 
au revoir, chère petite femme, j'attends de tes nouvelles pour répondre à College et à Faure. 

Je t'embrasse de tout coeur ainsi que Tchaman et Hou. Je vous aime mais suis talonné par un impérieux désir de commencer une esquisse.... oui parce que je pensais écrire plus longuement. 

Fernand 

Le 6 mars 1918, à la réception

De Fernand à Juliette 

Mon petit Loup, 

Excuse-moi. ce soir encore, je serai bref. Je suis sur les dents : trois esquisses en rendu complet pour être présentées à S.M. avant la fin de la semaine prennent tous mes instants en surcroît de badigeonnage qui va commencer à sévir demain ! Le mieux est qu'ayant eu besoin de documents sur certaines scènes parisiennes, on m'a prêté l'Illustration et que l'occasion, l'herbe tendre, m'ont fait commencer la lecture d'une pièce que je n'ai pas pu abandonner... Me pardonnes-tu ? 

Bien reçu ta bonne, très bonne lettre. Non, mon petit, ce n'est pas un vice et mes remords s'adresseraient plus à ma faiblesse quand ce que tu sais m'arrive, qu'au fait lui-même, car je n'ai pas le "goût à boire", une habitude, quelle qu'elle soit, me fait horreur... fut-elle secrète (!) ... par conséquent, je n'ai rien à craindre... Cependant, sans m'inscrire aux sociétés de tempérance ce qui me donnerait la triste habitude d'être "parfait" je puis t'assurer qu'il se passera pas mal d'eau sous le pont avant qu'un accident m'arrive. 

Décidément on ne veut pas de vous (les enfants !) à la campagne. le tuyau Bergan (?) m'a l'air le meilleur, va pour le midi, ma bonne. 

Je suis éreinté, je me couche, je mijote un rhume printanier qui ne sera pas dans une musette. 

Je t'embrasse de tout mon cœur et les enfants itou. 

Fernand 

Le 6 mars 1918, à la réception

De Fernand à Juliette 

Ma chère petite femme, 

Les jours allongent, il est six heures, je quitte ma besogne qui m'absorbe à tel point qu'à six heures ce matin j'étais debout. C'est que je suis patron pour l'instant du théâtre que nous entreprenons. c'est sur mes esquisses qu'on roule et je vois le moment où ayant à manier le fin et le gros pinceau, pour créer et exécuter, je deviendrai maboule, déjà que mes rêves sont hantés de perspectives fameuses, de frises, de motifs décoratifs, de rideaux. Les copains, eux, ne s'en font pas, je te prie de le croire : à part deux ou trois de naturel travailleur... ON arrive vers dix onze heures, on allume une cigarette en critiquant et on a soif tout de suite... Je me rattraperai au tournant, travaillant ferme pour ceux qui m'aideront, je me propose bien de me tourner les pouces devant le boulot de ceux qui avec malice me font "faire l'essai" pour profiter de l'expérience et qui ne paient même pas ça d'un peu d'aide amicale. J'en suis bien revenu de la confraternité, c'est à qui bouffera l'autre... Au fond je m'en fous, et je marque le coup par satisfaction de n'être pas berné puisque je le sais. 

Je viens de recevoir un mot du docteur Depage qui en réponse à mes suggestions me dit qu'il donne rendez-vous à Lucien(son beau-frère, https://fr.wikipedia.org/wiki/Lucien_Brasseur) à Paris et qu'il s'entendra verbalement avec lui. Lucien n'a pas de double de sa lettre et je ne sais s'il se souvient des conditions qu'il posera. Les voici : je m'en souviens – frais de cire, plâtre, matériel enfin, cinq cent francs par mois, et le parcours de Paris à L. P. payé quand il y a lieu pour le service de faire ce voyage. Si tu voyais Jeanne, rappelle lui cela. J'espère qu'il s'arrangeront dans le second mois payé pour nous rendre un peu de galette mensuellement : cela fera joliment du bien à notre caisse. Je n'ai toujours pas d'idées pour les cartes postales... Il est vrai que je ne sais pas où donner de la tête... et que j'ai tant perdu de temps cet hiver ! 

La santé est bonne quoique je sente toujours la menace d'un bon rhume :"j'ai le nez sec" comme dit Robert, ce que ce vieux va être content du colis surprise... et moi donc ! Je vais le voir dimanche. Il y a précisément une auto qui va de son côté et j'en profiterai pour rester quelques heures avec lui. J'aurai le plaisir après cela de te dire que j'ai été bien sage car je me suis voué à la vertu la plus emmerdante... la plus sage aussi ... et cela pour un temps indéterminé ... c'est bien dis ? ! 

Je te disais hier que j'avais lu une pièce de Gavault, "Le Secret de Françoise" (https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Gavault et le titre de la pièce est "L'Idée de Françoise" de 1912). Ça se passe à Vaucotte, figure-toi, dans une villa magnifique (sans doute celle du D'Horizon" ) on parle aussi des "Mauves"... te souviens-tu des Mauves... N'est-ce pas là que nous voulions louer quelque chose ? Quels souvenirs ! Comme c'est loin déjà, André ne tenait pas encore sur ses guibolles, je le vois même nettement écrasant d'un bloc son petit cul sur les gallets durs. Dis-lui cela, cela le fera rire. et Hou ? Pas de lettre, ni hier, ni aujourd'hui... je crains qu'il n'en disparaisse... Quand on change de bureaux, ces choses-là arrivent. 

Au revoir petit Loup, porte-toi bien et les enfants aussi. Je vous embrasse tous trois follement. 

Fernand 

Le 8 mars 1918, à la réception, (Z195 AB noté en haut à gauche)

Chère petite Juliette, 

Je voue ma vertu : esprit de devoir à tous les diables... au moins durant le règne militaire. Écoute plutôt la tuile qui me tombe. Je te disais dans une précédente lettre que mes différents engagements, décors que j'ai promis, portraits que je dois faire d'artilleurs à leur position, me mettaient dans une difficile situation en regard de mon désir formel de passer trois bonnes semaines de printemps avec vous dans le midi. Or, voici le dernier mot ! : Nous attrapons nous, les cinq ou six survivants d'une section jadis florissante (!) la commande bénévole mais officieuse de 4 devants de théâtre à faire au front pour l'armée et leurs décors soit 12 décors ! Quand aurons-nous fini ?... Mystère et armement. Le pis est qu'on compte beaucoup sur moi : naturellement Meunier (https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Meunier_(1873-1922)) est graveur, Thonet (Victor Thonet http://balat.kikirpa.be/peintres/Detail_notice.php?id=504 paresseux, Martens (http://balat.kikirpa.be/peintres/Detail_notice.php?id=3537) fauve, quelques autres négligeables et qu'il n'est pas question de compter sur les absents. On ne peut pas rêver, je te le répète une tuile plus calamiteuse ! Si j'avais ton mandat et que mes dettes payées, j'ai quelques francs en poche j'irai de ce pas demander un congé d'urgence. Je crève de vous voir, de vous serrer dans mes bras et je crains d'autre part de mettre à moule (?) ma vacance près de vous, dans le lointain et tiède midi. Je disais mon embarras aux camarades et naturellement ceux-ci, un peu intéressés à me voir rester me disaient que mon départ en la circonstance ferait un désastreux effet. Je vais laisser se passer une journée ou deux sur cette amère pilule, quand elle sera passée je prendrai une décision énergique. Je raisonne : ce travail doit commencer dans une dizaine de jours, il faut que je sois là à ce moment et ayant préparé une maquette complète d'un "manteau d'Arlequin" et de 3 décors et que ce soit bien, que d'autre part j'ai terminé les deux décors de ce que j'ai entrepris pour venir en aide à Robert. Bref 10 jours, et glisser la penne, faire mes boulots, entamer ce travail qui durera un mois et sans même prendre le temps d'aller faire mes portraits vous retrouver dans le midi. Au retour c'est entreprendre ces portraits et en pleine offensive de printemps dans un endroit plus que malsain. Que faire ? Je te soumets le problème bien que je l'aurai résolu avant que tu ne me répondes. Et j'ai hâte de te savoir hors Paris. J'ai dix raisons pour cela, ta santé, celle des enfants, les Gothas (https://fr.wikipedia.org/wiki/Gotha_G) et les frais. Vas ! Je suis bien tourmenté. D'autre part Robert qui est retourné aux tranchées va venir en repos ici, vraisemblablement et tu verras que ce pauvre garçon que j'espérais avoir près de moi ici dans cette période va s'y trouver seul alors que je m'y suis emm... pendant des mois !

J'ai travaillé beaucoup pendant ces derniers jours, je termine un assez mauvais portrait de Wyseur qu'on juge épatant, de plus j'ai terminé la toile vendue à mon major anglais et j'ai esquissé ma collection de cartes postales. J'espère même pouvoir les exécuter avant tout autre projet de façon à livrer et à toucher le plus tôt possible. Maudit, maudit, trois fois maudit argent ! mes confrères n'ont qu'eux à soigner et ne se rendent pas compte du petit tour de force que j'accomplis à rester moi-même en tant qu'artiste tout en nouant presque les deux bouts avec ma famille déjà sérieuse. 

Tu dois, ma pauvre chérie trouver que je n'écris guère et quand je le fais je me plains, d'abord, j'écris et ce n'est pas ma faute si hier le facteur a laissé ma précédente lettre en panne, ce qui m'a donné l'occasion de sauter un jour... et je me plains mon dieu, excuse moi, près de qui le ferais-je ? Se plaindre c'est vouloir être câliné et tu seras ma douce amie, ma chère maîtresse, te rebifferais-tu que j'aime à me faire calmer par toi ? 

Avec tout cela je n'ai pas encore dit un mot aux enfants. Comment vont-ils ? Ne te donnent-ils pas trop de mal ? Leur mère est-elle toujours aussi bonne ? Il n'y a pas, il faut que j'aille les voir, un tien vaut mieux que deux tu l'auras : je vais faire l'impossible pour aller vous embrasser après le 12, date à laquelle nous sommes stupidement convoqués pour l'anthropométrie militaire. 

As-tu réponse de tes méridionaux ? réponds-leur de suite si l'accord te parait favorable. Il n'y a plus à tergiverser, le printemps et l'été ne doivent pas vous voir à Paris. 
je vous embrasse tendrement, je vous aime. 

Très agité : Fernand 

 

Le 13 mars 1917, à la réception 

De Fernand à Juliette 

Chère petite, 

Ce matin je t'écrivais l'âme en fête : qu'il faisait beau, toutes mes pensées étaient colorées d'un frais rayon de soleil. Malheureusement, si je puis dire car les pas d'un ami sont toujours chers, Lemayeur est venu m'interrompre pour travailler et comme je le fais chaque fois en pareil occurrence, j'ai déchiré ma feuille et remis à plus tard de t'écrire. Je rentre du travail il est six heures j'y suis depuis huit heures ce matin avec une demi-heure d'interruption pour le déjeuner de midi. Je suis exténué et je ne donne pas encore le plus gros. Les immenses châssis du devant du théâtre viennent d'arriver et quand je songe que je dois remplir cela, presque seul en une semaine je m'en effraye un peu. Petit à petit je suis devenu patron.... "C'est au pied du mur qu'on voit le maçon"... et ce n'est pas avec la langue qu'on fait la peinture... tu me comprends. Je me découvre des petites qualités de décorateur assez inattendues et mieux un certain genre, venu de lui-même, sans recherches masturbées et dont je pourrai faire mon profit. La journée d'hier a eu son drame. M... confrère dont je t'ai parlé qui ne désemplit pas est arrivé hier très surexcité m'a pris à part, m'a fait une sorte de scène de jalousie amicale, s'est plaint de ce que j'étais froid et "que je n'avais pas projeté de faire un théâtre avec sa collaboration", je me suis remis à travailler pour ne plus devoir lui faire de réponses toujours mal interprétées... alors il s'est mis à m'injurier copieusement et de telle manière qu'il s'est rendu odieux à tous... et de trois. Je collectionne les inimitiés et cela me forme. je n'avais vraiment pas assez vécu dans les basses rivalités et non seulement je les ignorais mais encore les croyais impossibles. Une dernière réflexion : les artistes de mon doux pays sont un peu "province", pour la plupart. je retiens ma réflexion et cherche à me tenir dans les hunes du bâtiment; 

As-tu reçu réponse du midi ? Il faut coûte que coûte que vous alliez à la campagne. Vous en avez besoin tous les trois. Puisqu'on fait ta cuisine, il me parait que la combinaison des Bergominales serait à envisager. J'espère que tout cela sera enfin réglé pour avril et que vous connaîtrez les joies de la verdurette printanière. 

Reçu de Raymond College, au moment où je lui écrivais, une lettre dans laquelle il me menace des foudres de son canard. Vais-je me faire enguirlander maintenant que je lui annonce ma défection à son exposition ? J'ai écrit à Faure et je me suis bien débarrassé de ces deux poids. Reste chez Julien... J'aurais bien voulu me retirer de là aussi... Je me sens dans l'état d'esprit de l'écolier quui commence un cahier neuf. Je suis sobre, travailleur, économe... pour l'instant et j'entends bien que cela durera longtemps. Mon aventure sur le canapé de l'antichambre du dentiste n'est pas étrangère à ces bonnes résolutions. 

Je pense que le petite Nou doit être Tchaman dans toute l'acceptation du mot. Je le vois s'affairer à t'aider, te reprenant sur les mots et tapotant à tour de bras sur les joues d'Elle pour la cabosser quand elle braille. Je l'aime, je les aime, je vous aime... Et cette guerre qui n'en finit pas et que je ne vois pas finir d'ici longtemps. On renforce la défense partout, l'armée belge est passée de l'expectative à l'offensive, et nous avons de temps en temps la joie de défilés importants de prisonniers boches. Cette année sera faite en vraie guerre, pas de contrefaçons. 

Nous avons changé d'adresse. Z.115-6. Retiens-la bien et écris-moi souvent. Notre mess en est à ses derniers jours, lundi en huit, transformé en restaurant il sera inabordable. Genval se fait du sang noir, écrit que la vie est devenue impossible pour les hors-ménage qui comme nous touchent 2.75 et c'est vrai. Je vais dorénavant me contenter d'un repas chaud, l'autre tiré à la vlan, ici ou là... mais plutôt ici avec quelques bonnes démocratiques tartines. 

Je t'embrasse de tout mon cœur de vieux poulet amoureux, et j'embrasse bien fort les enfants. 

Fernand, samedi soir. 

 

Toile dédicacée par Fernand à "Meunier, affectueusement" 

Le 16 mars 1918, à la réception

De Fernand à Juliette

Chère petite, 

Je suis gelé : je me demande si c'est de froid ou du tourment que je me fais. Pas de lettre depuis le premier raid d'avion sur Paris. Je pense que la correspondance est suspendue, oserais-je penser autre chose ? Malgré cela je m'inquiète. Je désire savoir et je maudis les trous du C. qui se figurent savoir les intérêts généraux en méprisant le sentiment individuel. Combien sont dans mon cas et se révoltent intérieurement non pas des durs temps et de leurs nécessités mais des chinoiseries dont on les aggrave. Il y a des Boches à Paris et à St Etienne (?) on le dit dans les journaux qui passent à la censure et on empêche les soldats d'avoir des nouvelles de leur famille... C'est logique dans la bêtise et ça empêche de penser qu'il y a des méthodes pour enrayer les raids et que les Allemands emploient pour leurs grandes villes et leurs usines... on ne bombarde jamais Essen... pourquoi ? Parce que les usines Krups sont défendues sérieusement. Enfin ! Pourvu que vous alliez bien et que tu ne te fasses pas trop de mauvais sang, ma chérie, c'est l'essentiel. je ne sais plus que te conseiller, cette histoire dans le métro à Ménilmontant m'a effrayé. Je sais que notre N.S. est un abri sûr qui doit être très recherché et j'ai pensé tout de suite que vous auriez pu être là et que c'était là... 

On me dit qu'il est tombé une torpille rue Falguière quelles émotions pour Lucien et pour sa famille ! Je te le dis, ma chère petite, il est plus que temps que vous alliez dans quelque trou perdu.... à Penmarc'h par ex. Je pense de plus en plus que la vie doit être très bon marché là-bas et que tu y serais bien. Il ne faut pas se faire d'illusions, tu sais, au train dont vont les choses, la guerre peut durer longtemps encore et nous ne sommes pas au bout des économies que nous devons faire. Envisage cela, petite, réfléchis bien et demande-toi en toute conscience s'il n'est pas urgent que toi aussi tu fasses un sacrifice en allant t'ennuyer dans un endroit paisible peu coûteux et pour un temps indéterminé. Ta santé et celle des enfants bénéficieraient de cette décision et nous pourrions durer plus longtemps sans les terribles restrictions que je prévois. J'attends de tes nouvelles, avec une croissante impatience. Dis-moi ce que tu fais quand il y a alerte, donne moi mille détails, les mamans ont des trouvailles que les papas même expérimentés n'ont pas. je vous embrasse follement

Fernand 

As-tu écrit à nouveau au ministère ? Si Lucien vient ici, il aura un aperçu de notre front, ça roule salement en ce moment. 

Je t'embrasse encore, je t'aime et voudrais être près de vous. Que la guerre est bête et cruelle. J'arrive au bout de ma façade et aussi au bout de mes forces. Jamais je ne me suis autant fatigué... et mes inquiétudes en surcroît ! J'ai les yeux vides et les jambes molles. 

Rien reçu depuis vendredi dernier F. (vendredi) 

 

Le 17 mars 1918 à la réception

De Fernand à Juliette 

Ma chère petite Juliette

Je suis horriblement inquiet. On ne fait que parler des raids sur Paris, coups sur coups et de leurs conséquences. Victimes au-dessus, en dessous et même d'accidents consécutifs aux paniques. Je ne serai tranquille que quand tu auras décidé de partir et que tu l'auras fait. Si L. est raisonnable il pourra maintenant proposer à sa femme de combiner quelque chose avec toi : à deux femmes vous pourrez vous installer quelque petit appartement à Penmarch', Benodet ou Loctudy, ou même Pont l'Abbé. Il peut envisager cela à moins que tu n'aies enfin réponse des gens d'Hendaye ? je trouve tout à fait imprudent de rester encore là où il est non seulement inutile d'être mais encore défavorable à trois santés qui me sont chères par-dessus tout.

On me dit que la nuit d'hier a été marquée d'un troisième raid et je suis encore en train d'attendre des nouvelles du premier ; sans doute, intercepte-t-on la correspondance car je présume que ton premier soin a été de m'écrire ce que tu as fait et comment les choses se sont passées. Je veux des détails, tous les détails possibles. Je ne peux rester dans cette incertitude sur la manière dont vous souffrez ces émotions. Genval portera sans doute cette lettre à Paris.Je le prierai d'aller te voir et tu lui diras exactement et par le menu comment tu t'es arrangée avec les enfants. ...Je m'énerve surtout de ta savoir seule à te débrouiller surtout si tu suis mon conseil de rester dans notre appartement. Ah ! Si tu étais là je t'assure bien que nous ne bougerions même pas de notre lit et que nous courrions notre chance ensemble...mais ainsi !...Je me demande si j'ai eu raison en te conseillant, si j'ai été vraiment sage en craignant surtout cette courte route à faire et la cohue du métro, cohue prenante pour deux enfants dont un de l'âge de notre Quinette (sa fille Paulette). Enfin ! Pars, pars au plus tôt, voilà le véritable point. Contre les engins de malheur qu'on emploie et sans en attendre de pires, il n'y a qu'une chose à faire quand on est maman, partir- s'il n'y a rien de mieux, retourner à Aix, tout de go et de là cherche, si les V. ne sont pas très emballés de voir deux mômes et pas de bonne avec eux, ce ne serait pas pour longtemps...et puis m... c'est la guerre, ils peuvent très bien faire cela pour nous. Yvonne s'allongeait des mois chez nous à Tournai et comme cela sans crier gare.

Je suis abruti de travail ma chérie, et malgré mes tourments, je sais bien que je vais aller m'étendre et dormir comme une bête, tant j'ai travaillé, composant, mettant la main à l'exécution comme pas un et ayant l’œil à tout.

Je vous embrasse tendrement tous les trois. Je vous adore et vous aime ainsi mille fois mieux que moi-même.". 
Fernand

Le 20 mars 1917, à la réception

De Fernand à Juliette 

Chère Juliette, 

Je t'écrirai brièvement aujourd'hui. j'ai circulé dans des endroits assez malsains et la fatigue se mêle à quelques émotions légitimes. il y a beaucoup de bruit chez nous et je crois volontiers que nous entrons dans une période de barda assez sérieuse. mais parlons d'autres choses. J'ai innové mes petits repas économiques et je dois avouer qu'ils seraient délicieux si j'étais... "deux". Ces repas à la vlan me rappellent des heures chères soit av. du Maine, soit à l'atelier du Montparnasse... Nous avions dix ans de moins mais je ne t'en aimais pas mieux. J'ai plus conscience de mon affection, elle est moins égoïste et toujours aussi jeune. je t'aime de telle manière que je ne pourrai jamais le dire convenablement. 

Mais, voici mon menu et tu verras que je ne suis pas à plaindre. 1 hareng  à l'huile en boîte, (tu rirais de me voir coller du papier sur la boîte entamée), deux ou trois cuillères de lait condensé sucré, en guise de confiture, cinq prunes sèches autant de figues et du pain à gogo. T'ai-je dit qu'en réponse à ma proposition d'un de mes tableaux pour 750 f. j'avais reçu réponse affirmative, mais, il y a un mais, la toile doit être livrée à Londres, et je ne serai pas payé tout de suite. Voilà donc du côté anglais 1450 assurés et nous sommes sans galette liquide. Je le sens bien, cela doit tirer de ton côté plus que du mien encore et ce qui serait chic ce serait de durer un mois... il se pourrait que d'ici là je vende d'ailleurs une babiole... on m'a présenté..; un officier français, Baudin, fils de Pierre que tu connais de nom, du journal, tu sais ? 

J'embrasse tendrement les Exquis. Je les adore à Lador. Puisse la lune nouvelle être brouillée chaque nuit par d'affreux temps que vous puissiez dormir en paix. 

Sais-tu quelque chose de Lucien ? S'il vient il aura d'emblée un aperçu assez coquet de la guerre. 

Mes baisers les plus amoureux, chère petite. 

Fernand 

Le 20 mars 1918, à la réception

De Fernand à Juliette 

Chère petite, 

Reçu ta lettre rassurante. je suis très heureux de la combinaison - cave... la nôtre est, en effet, tout ce u'il y a de mieux. Elle est garantie suffisamment en cas de chute devant ou derrière la maison... elle n'est pas humide et Nou pourra charmer ses loisirs en jouant au sable. Voilà le vraie et bonne solution à condition de se conformer strictement à la nécessité de rester là jusqu'à la fin de l'alerte et sans curiosités intempestives. Cependant je crains que le système cesse un jour d'être bon, la guerre à Paris peut devenir plus cruelle encore. Qui sait... et dans ce cas il faut prévoir, je préférerais te savoir soit à Biarritz soit à Penmarc'h et plutôt dans ce dernier patelin où tout est moins cher et où nous avons des connaissances, ce qui rend toujours tout facile. 

Je me demande s'il y a encore des vitres à l'atelier, les journaux sont pleins de l'accident de St Denis et comme l'appartement regarde précisément de ce côté !...! Au moins n'avez-vous pas eu trop peur ? On s'habitue à tout ainsi... on bombarde précisément à cinq ou six cent mètres d'ici, les obus tombent de minute en minute avec régularité et chacun continue sa besogne aussi tranquillement que je continue à t'écrire en se disant qu'on a eu le nez fin en n'allant pas de ce côté... ce que j'ai failli faire aujourd'hui dimanche car c'est précisément le chemin que je devais prendre pour aller voir Robert au repos à quelques kilomètres derrière nous. J'ai terminé à midi ma façade, j'attends son placement (mardi) avec émotion. 

Une page manque...

... arrivé à temps avec de jolis encadrements et à Dieu va ! 

Qu'est ce que c'est ? On a besoin de savoir où tu as passé l'été pour me donner mon dû... C'est un peu fort de café ! C'est un dû, tu entends, un dû, si cela tarde encore, je vais écrire au ministère et secouer quelques puces. 

J'entre en souriant aujourd'hui dans le régime des restrictions. Je suis allé faire mon marché, pain, lait, figues, poisson fumé et vais jouer à faire dînette. La vie devient de plus en plus chère et je redoute les longs mois de guerre qui viendront encore. 

Reçu une carte de James à (?). Il demande de la part de Georgette des nouvelles de Louisa, Rachel, Simone et Marthe... ? Peut-on savoir de qui il s'agit ? Est-ce de nous ? Si encore les initiales étaient les nôtres... il ne dit rien ni de père, ni de mère, et ne se démanche pas dans sa prose, je te prie de le croire. J'ai comme dans l'idée qu'il se fout du bazar...

Au revoir, chère petite, mes compliments de t'être décidée à donner la vie au grand air à Tchaman, ça va lui faire du bien. 

Marc Poutrain demande une photo de Hou et il m'envoie celle de Danielle, grande jeune femme qui semble en âge de convoler. Marc te croit à la campagne et demande ton adresse pour t'écrire. 

Baisers de toutes sortes à vous trois. 

Fernand 

 

Le 11 mai 1918

De M. Elie Moroy (Genève) à Fernand 

Monsieur,

Je prépare en ce moment un ouvrage sur l'art et la littérature belges, livre uniquement charitable puisque le produit recueilli par sa vente constituera un fonds de restauration des chefs-d’œuvre dévastés en Belgique. C'est avec la collaboration de mon ami le critique d'art Charles Bouvier que j'entreprends cette tâche. Nous avons d'ailleurs soumis notre projet au Ministre des Sciences et des Arts de Belgique, ainsi qu'à M. Paul Lambotte, Directeur des Beaux-Arts, qui, tous deux, nous ont donné leur entière approbation. D'autre part, la duchesse de Sutherland, la duchesse de Rohan, la duchesse de Bedford, Mme Carton de Wiart, le maréchal sir Douglas Haig, le général de Castelnau, le général Leman, M. Venizelos (?), le prince Prospero Colonna et quelques autres personnalités illustres ont accepté de bien vouloir former le haut patronage de notre publication de grand art.
Dans ce livre, nous comptons consacrer des études à chacun des artistes et écrivains belges modernes. Et comme j'admire tout particulièrement votre œuvre, je lui dédierai un de nos chapitres les plus importants. Vous serait-il possible, afin de me faciliter mon labeur, de m'envoyer une courte biographie ainsi que la liste de vos tableaux. Vous me permettrez, j'en suis sûr, de vous soumettre les lignes que je composerai sur vous avant de les faire imprimer. Enfin oserais-je vous adresser une dernière demande ? Nous aimerions illustrer chacun de nos chapitres par une inspiration de l'auteur lui-même, afin de donner à notre livre plus de prix, plus de beauté et plus de charme. Comme il s'agit d'une œuvre uniquement bienfaisante, puis-je vous demander en offrande gracieuse un croquis, un dessin, ou la plus petite étude destiné à notre ouvrage et qui ornera le chapitre que nous vous consacrons.
Pardonnez-moi de venir vous importuner ici d'une demande. Le but charitable de notre livre, élevé à la gloire de l'immortelle Belgique, la justifiera j'en suis sûr pleinement auprès de vous. Et croyez bien, Monsieur, à toute mon admiration et à mes sentiments les plus dévoués.

Le 17 mai 1918

De  M. Albert Mockel à Fernand

Cher Monsieur,

Il y a en ce moment à Paris une petite exposition de peintres belges officiellement organisée chez Georges Petit. Quelques artistes seulement y seront représentés. J'ai signalé aux organisateurs votre tableau décoratif de Mons (la barque avec les deux femmes) et les ai trouvés très bien disposés pour cette œuvre, qu'ils connaissent. Par malheur, l'exposition est  ouverte ; par malheur aussi, votre tableau est de grandes dimensions, je crois. Voulez-vous cependant, à tout hasard, écrire de ma part à M. Paul Lambotte, chez Georges Petit, en lui disant où se trouve le tableau et, si vous vous en souvenez, quelle en est la grandeur. S'il y avait encore moyen de la caser, je suis persuadé qu'il ferait un effort en ce sens. Mais les dimensions du tableau font un très sérieux obstacle : il n'y a d’accrochés aux murs d'ici que des cadres petits ou moyens. Inutile d'écrire si le tableau n'est pas à Paris ; mais peut-être auriez-vous autre chose, dans ce cas. Veuillez me croire bien vôtre, et malgré le bon vouloir des gens, ne pas trop compter tout de même que la chose se fera.

Sans date 

De Fernand à Juliette 

Chère Juliette, 

Enfin ! Je reçois de vos nouvelles : la lettre que tu m'as écrite au lendemain soir du 1er raid. Je respire, et ayant terminé une semaine de travail et de ... jeûne presque (car je mangeais sur le pouce quelques tartines à midi) je me suis envoyé une demi-bouteille de vin : un régal. Mon travail est à peu près terminé, mardi on le mettra en place et alors j'aurai toutes les émotions d'une première.... sans que cela ne paraisse, cette façade de théâtre, offert par la Reine aux armées offre quelque importance et celle-ci prend d'autant plus d'envergure à mes yeux que je suis l'auteur du projet... partialité évidente. Je crois que cela fera bien et je vais faire d'une flèche deux coups c.à.d que je vais soumettre au grand patron des cartes postales près de qui je suis maintenant personna grata sur la recommandation de bons amis la reproduction de mes panneaux décoratifs reprenant le chant, la musique, la comédie, le drame etc. J'ai pour deux jours de travail sérieux à donner et cela fera six ou sept cents francs... Si tout va bien. J'ai reçu des nouvelles du major Juge. il m'annonce sa visite probable étant revenu dans mon parage et me demande si j'ai livré mon tableau. le chèque sur leqeul je comptais va donc tarder un peu... pourras-tu tenir ? 

Si c'est réussi comme mon petit théâtre de l'a(?) Belge qui m'a valu une lettre de congratulations ampoulées ça va bien. Sitôt placée la façade je me mets aux décors, deux : un jardin de campagne et une place publique. Après quoi, Meunier commence son machin et je chercherai à me faire libre, car œil pour œil, dent pour dent, m'étant passé de son travail sinon de ses grossièretés, il devra bien se passer du mien. 

Je réponds à la lettre si pressante de Faure. Tant pis nous allons faire un essai. demande à Mr Poisson de se charger de l'expédition du nu, de dos, celui qui fut jadis chez G. Petit. Voici l'adresse : H. Faure, Expert d'art, Zurich. 2 Werd Str III. tu regardera sur une précédente lettre, le mode d'expédition, colis postal assuré et recommandé. En même temps je lui recommande le "pied blessé" : s' il m'en offre un prix raisonnable, je ferai affaire. Flèche de tout bois. Tu pourras joindre à l'envoi du panneau la photo de ce tableau. 

En faisant la notice pour l'exposition Petit, marque en observation  que je réponds aux offres qui me sont faites si elles sont raisonnables. Pour cette exposition, tu envoies donc ce que tu peux et comme l'exposition s'ouvre le 2 et que par suite des correspondances en retard il se peut que l'envoi le soit juge s'il n'est pas préférable de tout faire porter chez G. Petit, rue de Sèze (?) directement. Dans des cas comme ceux-ci, si j'étais à ta place je prendrais tout sous mon bonnet. Je prendrais les décisions ayant sous la main les tableaux et pouvant choisir parmi eux. tu as du goût, ton choix est souvent plus sage que le mien et ce que tu ferais serait bien fait. Tiens note de ce que tu feras et du prix. 

Je crains l'état de tes fonds, mon petit loup et je voudrais tant ne plus avoir à sonner où tu sais pour ma part. Je tiens jusqu'à la corde, bien que personne de ceux qui me doivent ne songe à me régler. Demain la pension où je mange me sera fermée, elle augmente ses prix et je vais vivre de bric et de broc... j'ai du charbon et je ferai un peu de popote comme dans les temps lointains de mon adolescence. (alexandrin qui tient sur ses pieds dis ? ) 

Voici pour l'envoi à la salle Duteuil, Petit Palais. Le Vieux Poirier, à faire encadrer soigneusement sous verre, quoiqu'il en coûte. 1000. Le nu couché 1200. Le petit nu de dos plein air fait avec Yvonne et pendu je crois, dans l'atelier : 300. grand cadre. La jeune mère 800 et faire encadrer sous verre également et le grand paysage d'automne (celui que tu n'aimes pas) à encadrer également de bonne manière. 800. Faire une note de cela que tu enverras 1 rue Jules Leferre, Revue Belge, Exposition, en faisant la nomenclature par ordre de prix. Fais presser l'encadrement, le tout doit être accroché avant le 1er avril chez Georges Petit. (Vinaigre !) Si tu ne pouvais faire cet envoi, débrouille-toi pour m'en arranger un meilleur. ne regarde pas au prix des cadres, il faut que je sois un peu là. Pour le don à faire, donne une de mes maisons à pommiers qui reviennent de Bordeaux. Indiquer au revers des tableaux nom, adresse, titre et prix des œuvres, sauf sur le don où tu tairas le prix bien entendu. 

Je suis navré mon petit loup de te donner ce surcroît d'ennui. Ça et le Gotha, c'est complet quand on a n ménage et deux mômes. dis ? Dès que tu auras fait tout cela, vivement le départ. je compte pour ma part, si vous êtes à la campagne y aller vous rejoindre dans trois ou quatre semaines comme convenu... Je ne reviendrai qu'à cette condition... car je te sais encore capable de prétexter mon retour pour prolonger un séjour qui me parait imprudent. pour ta récompense, je t'annonce que j'ai peut-être vendu une oeuvre de six cents francs, mais dont les picaillons hélas ! m'arriveront plus tard. je vous embrasse, ma bougie tire à sa fin et je n'en ai pas de rechange. Soyez prudents et sachez que des persiennes, même celles d'un aviateur ne sont jamais solides surtout à un rez de chaussé... Mais comme il est très difficile de rester seule avec deux enfants dans un grenier, le plus recommandable (ne va pas au métro, jamais ! ) serait chez Mme Duret. en cas  de gaz, remonter au  sixième et se tamponner la figure avec de l'eau à l'hyposulfite (produit photographique) le vaporiser même dans l'appartement. Encore mes affectueux baisers. 

Fernand 

Écris-moi ne fut-ce qu'un mot, le plus souvent possible et dis moi où en sont les finances. 

PS je rouvre ma lettre. cette exposition chez Petit est archipressé. J'ai confiance à tort ou à raison. Il faut faire bien les choses en (?). Tu t'adresseras à la coopérative dans la rue qui débouche au bas du Sacré Cœur et dont j'ai oublié le nom comme d’habitude. Là on loue des cadres de cent dimensions à raison de 5 ou 10 Fr. par mois. Muni des peintures choisies, tu les fais défiler dans le choix des cadres et tu prends du chic. Les peintures seraient donc : 

Le nu couché 1200

Le poirier (automne) 800

L'accouchée 800 (vois un peu celui-là dans un cadre noir) 

Petit nu au soleil 300

à joindre pour la tombola de la Revue Belge : ferme normande pommiers jaunes

Si les peintures sont prêtes vivement, les porter au Petit Palais, salle Duteuil

Si elle sont en retard avant le 30 mars, chez G. Petit, rue de Séze. 

Pôv Petit ! 

Pôv Petit !

Pôv Petit ... 

Vas, je ne me les roule pas non plus. 

Sans date 

D'Albert Mockel à Fernand 

Cher Monsieur,

J'ai eu le plus grand plaisir à parler de vos œuvres aux organisateurs de l'exposition des peintres belges, et mon mérite fut mince, car j'ai trouvé M. Paul Lambotte dans les dispositions les plus sympathiques.
Je puis vous assurer que vous êtes bien représenté, et très bien placé. La disposition de vos œuvres sur le panneau qui vous est réservé est très judicieux, les trois études de la maison au toit de chaume se trouvant encadrées par le panneau décoratif à droite et l'étude de nu à gauche - celle-ci, particulièrement intéressante, figurant très en évidence.
Oui, certes, j'aurai soin d'aller visiter votre atelier quand vous m'y convierez, et je vous promets un avis aussi sincère qu'il sera sympathique.
Un mot encore sur l'exposition Georges Petit. Il ne faut pas y voir un "salon de l'art belge", mais la simple réunion de quelques tableaux d'un petit nombre d'artistes choisis. Le noyau en est formé par les œuvres envoyées à l'exposition internationale de Venise avant la guerre.
Croyez-moi sympathiquement vôtre.

 

Sans date

De Fernand à Juliette 

Ouf ! Voilà un travail de fait. je rentre à l'instant ayant fini les décors que j'avais entrepris et sans prendre le temps de me débarbouiller, encore tout crasseux, je t'écris sans espoir cependant de rattraper le temps perdu, c.à.d. les deux jours où, trop fatigué, je n'ai pu t'envoyer ma pensée et mes tendresses. Il fait un froid de canard et mon moloch ne veut rien savoir, j'aurais voulu pourtant me duveter un peu pour mieux profiter de notre conversation... C'est si morne une chambre qui sent l'inhabité que je vais m'occuper du chaud compagnon de peu de devenir grognon dans mon bavardage.

J'ai soigné Moloch et ma petite personne en même temps, je reprends ce mot rasé de frais, sentant bon, grâce à la délicieuse eau de lavande dont tu m'as fait "un précieux don" et je me sens tout rajeuni. Somme toute je suis satisfait de ce travail, ma façade de théâtre est riante, les décors sont d'un esprit un peu nouveau. Le plus fort de tout c'est que ce travail plait à chacun, aux confrères et aux centaines de soldats devant qui je devais travailler puisque cette salle est en même temps lieu de réunion. le tout s'est terminé par un petit cadeau, une livre de chocolat au lait s.v.p ! et une énorme boîte de cigarettes ! de plus, j'ai renouvelé ma demande pour Robert et je te prie de croire que si la chose ne se fait pas, c'est qu'il n'y a rien à faire ou que je dois être ministre. 

Lucien m'écrit, il s'habitue de plus en plus à venir ici (j'te crois !) et me demande de l'appuyer... or je considérais mon rôle comme terminé... que vais-je pouvoir faire encore ! ? 

 

 

Date illisible

De Fernand à Juliette 

Chère petite, 

Mon silence doit t'étonner, une seule lettre depuis huit jours. C'est peu. Mais aussi dans quel désordre ai-je vécu. Parmi ma correspondance se trouvait un mot du proprio de mes quatre malheureux meubles. Ceux-ci doivent partir aujourd'hui même et j'ai dû pour les remplacer, rafistoler des trucs en planche, ce qui donne à ma chambre l'inexplicable aspect de nos "bazars égyptiens" de jadis. De plus, considérant que la chambre de Wagemans est plus gaie et aussi plus à l'abri d'un éventuel obus que la mienne, j'ai déménagé. Ce faisant, j'ai été atterré  de l'énorme quantité de petites saletés que j'ai accumulées depuis que je suis ici. Le pis est que je ne parviens pas à m'en faire quitte et que mon temps s'est passé sur les escaliers, grimpant et descendant avec tantôt trois pinceaux ou quelque vieille chaussette dépareillée. En réalité je vis un peu dans le rêve : rien de ce que je fais à l'heure présente ne me paraît positif. J'ai la hantise de tout ce que je viens de quitter de bon et heureux. Cependant nous avons eu de quoi être rappelé à la dure vie du moment : à 30 mètres de chez moi un obus malheureux a fait soixante cinq victimes parmi lesquelles vingt et un morts ! Salve de triste rentrée. Je suis allé à V. pour mon installation Je vais vivre assez tristement là-bas, seul, avec mes souvenirs. Le pis est que je me sens perdre pied dans cette formidable entreprise. Une fois de plus j'ai eu de l'appétit au delà de mes forces. Ayant sous la main mon projet et mes études, j'ai de funestes pressentiments sur la réalisation. Quand donc serai-je guéri de ces primesautières fantaisies qui me coûtent ensuite peines, tracas et qui jouent avec ma naissante réputation ! Enfin je pars lundi et je pense que je me ressaisirai dès que j'aurai commencé. J'apprends incidemment que le gros manitou dans cette affaire de l'appui Belge est une richissime Américaine... peut-être cela va-t-il me réussir : le travail quand il est bon vaut mieux que lettres et recommandations.... or l'exemple de mes camarades Bastien, Wagemans serait assez fructueux à suivre. J'ai oublié je crois de signer mes aquarelles destinées à Mlle Glandzer et qui doivent être déposées comme convenu chez Lucien. Signe-les mon petit, tranquillement, je te passe procuration. On m'apprend que mon client anglais est allé chez Wyseur pour prendre mon tableau qui n'est pas arrivé. Genval qui s'était chargé de l'envoi est atterré et moi aussi.... Six cent balles ! ... C'est fâcheux. J'espère encore qu'on le retrouvera quelque part ce tableau. La lettre anglaise qui m'attendait ne me demande que l'adresse de Bastien. 

J'attends de vos nouvelles avec impatience. Je voudrais que vous fussiez tout à fait bien portants et prêts à partir. Sans être pessimiste il me parait nécessaire outre votre santé de prévoir toutes éventualités. Je suis soucieux néanmoins de vous savoir assez serrés de galette... Enfin ! ... dans un mois nous recevrons sans doute le reliquat de mes allocations militaires. 

Au revoir ma petite femme aimée, je t'aime tendrement. Mes baisers les plus fous pour vous trois. 

Fernand

Donne-moi souvent de longues lettres et de nombreux détails sur votre santé. 
Amitiés à Lucien, Jeanne et Baballe. 

 

Home du Soldat, Wulverdinghe, le 9 juin 1918

De Fernand à Juliette 

Ma chérie, 

Il est de grand matin, la campagne dort encore toute entière sous le voile gris de protection dont elle s'est enveloppée hier soir contre les avions. Mon lit de sangle est dur et sans joies et mon travail avance vite du fait qu'il m'absorbe seul et que dès potron minette. Je suis perché dans mes échafaudages. 

Mes précédentes lettres t'exprimaient mes craintes pour vous et mon désir toujours plus vif de vous voir partir vers le grand air et le calme des champs. Je te parlerai aujourd'hui de ma vie ici et de la manière dont je me tire de cette décoration pour laquelle j'ai fait vraiment une neurasthénie de trois jours. 

Seul, il m'a fallu d'abord tracer un cintre immense de quatorze mètres environ à une hauteur de cinq à six mètres. Ce travail matériel sans l'outillage nécessaire m'a valu des émotions et je me suis rappelé la construction héroïque de la soupente à Montparnasse... Maintenant le grand bazar dont tu connais l'esquisse est entièrement ébauché, certaines figures même sont achevées et vraisemblablement fin de la semaine prochaine je pourrai aborder mon autre panneau. 

Inutile de te dire que les nuits sont loin d'être calmes et que même je n'ai jamais, jamais entendu un tel vacarme d'avions dans la nuit : le ciel est comme une gare active où les trains arriveraient à toute vapeur. 

Si je dors relativement mal, je me rattrape sur la bonne chère. Pour cela c'est merveilleux. Celui qui s'occupe de moi prétend avoir des ordres précis de sorte que devinant mes goûts, le Pommard et le Moulin à vent alternent leur présence à nos repas... C'est charmant et je me laisse doucement faire me donnant l'illusion d'être reçu en temps de guerre par quelque puissant Seigneur de la zone des armées. 

T'ai-je dit mon ennui, au sujet du tableau vendu à cet amateur anglais ? Genval s'était chargé de l'expédier à Londres voici deux mois, remis à un officier qui s'y rendait, on n'en a plus aucune nouvelle. 

C'est six cents balles et un tableau intéressant qui passent à l'as. On fait bien entendu les recherches susceptibles de nous remettre sur la piste de ce chèque égaré. 

Demain matin je retournerai à L.P. et trouverai peut-être de vos nouvelles qui me manquent tant. Sais-tu que je suis sans rien de vous, si chers, depuis notre baiser à la gare du nord. Deux longues semaines alors que je vous quittais fatiguée, eux convalescents ! J'ai rêvé de Hou Quinette, elle était devenue énorme et ressemblait à l'enfant bien gras que je me mets dans les bras de ma Wallonie. (voir Tosca) "O deux beautés égales !"

Au revoir, chère petite femme. Je t'embrasse comme je t'aime, follement. J'embrasse en même force Tchaman et Hou. 

Fernand 

 

Le 18 juin 1918

D'Elie Moroy à Fernand

Cher Monsieur,

Comment vous remercier de votre aimable lettre et du don splendide que vous nous faites pour notre livre. Cette aquarelle aux colorations somptueuses va illustrer à merveille la biographie que nous écrirons sur vous. Et elle enrichira notre volume charitable d'une belle page de plus en s'ajoutant aux dessins et aux tableaux que nous avons déjà reçus des autres artistes belges : Théo van Rysselberghe, Victor Gilsoul, Opsomer, Sterckmans (?), Jean de Bosschere, etc. Je puis vous dire avec joie que cette publication consacrée aux arts et aux lettres de votre immortelle patrie s'annonce fort bien et que dès maintenant nous sommes à peu près sûrs de recueillir, par sa vente, les sommes nécessaires au but bienfaisant que nous nous sommes proposé. Nous publierons ce livre en édition de grand luxe à tirage limité (probablement deux cents exemplaires à cinq cents francs, plus une dizaines d'exemplaires plus chers auxquels seront joints des textes et dessins originaux. Ainsi nous pourrons, je crois, réunir pour notre œuvre des fonds assez importants. Nous avons été très touchés, mon ami Douvier et moi, de voir avec quelle obligeance la plupart des peintres et écrivains de Belgique ont bien voulu collaborer à notre élan ; en outre, quelques peintres et écrivains de nos amis, dès qu'ils ont appris l'effort charitable que nous préparions, ont tenu à se joindre à nous et à contribuer à cette œuvre en faveur de votre pays en nous envoyant des toiles, des dessins, des poèmes, des pages de prose consacrés à la Belgique. Nous pourrons donc reproduire en tête de notre livre toute une série d'illustrations de Le Sidaner, Brangwyn, René Ménard, Roybel, Pontelin, Bartholomé, Friant, Henri Martin, Collier, Robidan, Giris, Dauchez, Harrison, ainsi que des textes de Henri de Régnier, Pierre Loti, Barrès, Lavisse, Rosny aîné, René Boylesve, Fabié, Rameau, Saint-Saëns, Paul Margueritte, Camille Mauclair, Vittorio Pica, André Gide, Maxim Formont et des pages musicales de Déodat de Séverac, Dukas, Erlanger.
Je vous soumettrai dans quelque temps les lignes de biographie que nous aurons composées sur vous afin que vous puissiez les lire avant leur publication dans notre ouvrage. Et d'ailleurs j'espère, dans la suite, au cours de mes travaux de critique d'art, m'occuper encore de votre œuvre et lui consacrer un jour une longue et consciencieuse critique. Croyez encore, cher Monsieur, à toute ma reconnaissance et à mes sentiments les plus dévoués.