1926

De Fernand à sa mère 

Lodz, 20 septembre 1926

Ma chère petite mère, 

je suis bien arrivé à Lodz après un très confortable voyage. Les confortables voyages offrent le désagrément pour les jeunes d'être dépourvus d'aventures, à mon âge on les préfère ainsi. Les amis chez qui je suis sont attentifs, charmants et pas bêtes du tout, ce qui ne gâte rien. La conversation est animée, agréable : elle fait mon éducation concernant le pays si nouveau dans lequel je vais vivre et vais peindre pendant quelques semaines. Hier dimanche nous avons fait en auto une randonnée d'une cinquantaine de kilomètres dans la steppe. Nous avons trouvé plusieurs villages par un beau soleil clair qui faisait chanter les tons vifs du costume national. Ce costume est fort beau et je suis dans l'enchantement à l'idée qu'il me sera permis de trouver des modèles. M. Saladin m'affirme qu'il m'en procurera dans les plus beaux costumes : jeunes filles ou vieilles femmes polonaises, peut-être des juifs à longs cheveux et à lévites qui ont des tronches invraisemblables. (...) J'ai hâte de me mettre à la besogne. En cas de mauvais temps, j'aurai à proximité de ma chambre un atelier fort confortable. La maison est grande et la place ne me manquera pas si les portes et les fenêtres devaient, par infortune, demeurer bouclées.  ma santé est parfaite et j'espère ma petite mère que ton séjour à Ostende t'aura rendue à cet état heureux de bon fonctionnement. Madame Saladin part ce soir en France avec sa fille et son fils. Nous allons être garçons Saladin et moi. Il vient de me faire faire la visite de l'usine qui est bien ce que j'ai vu de plus colossal jusqu'ici. J'ignore encore si ce voyage profitera à ma bourse, mais il est certain dès maintenant qu'il me profitera au point de vue artistique. L'Allemagne que j'ai traversée d'un bout à l'autre m'a vivement impressionné par sa grandeur, son travail, et la beauté de ses grandes villes. Je commence, ayant déjà vu pas mal de pays, à pouvoir les évaluer par comparaison. L'Allemagne, on a beau dire, doit être un fameux pays. Au revoir ma petite mère, porte toi bien, n'ai nulle inquiétude à mon propos. je suis soigné, dorloté, et le vrai déchirement que je ressens maintenant à chacun de mes départs a fait place au plaisir de vivre dans la nouveauté et la diversité des choses et des gens.

Je t'embrasse de tout mon coeur 

Fernand