Avril – Mai – Juin 1917

Textes et lettres de 1917.Textes intégraux non modifiés, y compris pour l'orthographe et la syntaxe. Les mots illisibles ou noms propres non reconnus sont suivis d'un(?).

Remarque : les lettres d'avril notées à la réception, ne semblent pas toujours rangées dans l'ordre dans lequel elles ont été écrites

Le 2 avril 1917, à la réception

De Fernand à Juliette 

Ma chère petite Juliette, 

Quelle bonne nouvelle à t'annoncer !... mais avant il faut que je te gronde encore... pas de lettre aujourd'hui, dans deux jours je serai dans les tranchées pour une dizaine et qui sait si j'aurai de tes nouvelles avant de partir. Hier une bonne lettre dont je t'ai remerciée déjà, je crois. 

À la bonne nouvelle maintenant ! Dans huit jours tu vas recevoir un mandat de cinq cent francs. Sur ce mandat tu t'achèteras ne robe et un petit costume pour Tchaman. Une robe ou, si c'est inutile, une jolie blouse d'été et un chapeau un peu holé ! pour le retour de ton petit homme dans un mois. Tu achèteras aussi un peu de linge en prévision de la sœur Quiquine. Tu agiras bien comme tu le fais d'habitude, sans folie, mais sans économie sordide. Tu peux te débrider jusqu'à concurrence de deux cent balles... es-tu contente ? 

C'est que voilà... j'ai vendu mon grand tableau. Oui, ma chère, le dernier jour un amateur s'est présenté. "Combien ?" "Quinze cents." "Dernier prix ?" "Je ferais une diminution de deux cents..." "Je prends." Voilà donc notre compte assez triste de ma précédente lettre augmenté de treize cents francs, plus une petite peinture de cent ou cent vingt-cinq, je ne sais pas encore. En conséquence, j'ai prié mon acheteur de bien vouloir t'envoyer dans la huitaine une somme de cinq cents francs, le reliquat te sera versé mensuellement par deux cents francs. Nous voilà respirant pour un petit temps.

Je vais te le dire tout bas... Je nourris encore l'espoir de deux petites ventes. Ne vas pas faire ce que je ferais si je ne me retenais à quatre, c.à.d. la vie à grands guides ; l'avenir malgré la quiétude du moment est d'un blanc douteux... mais pour l'instant régalons-nous ensemble, ma chérie, et partage la joie avec laquelle je t'annonce que tu peux boboger pour deux cent balles. 

Hier grand dîner, nous sommes rentrés à quatre heures, et les soldats doivent être au cantonnement à 8 heures. Il y a des grâces d'état pour les (?) J'étais frais comme un beau lys qu'hélas je fais malgré tes suspicions, certains de nous étaient horriblement saouls mais je m'étais promis la sagesse et je l'ai gardée, n'est ce pas  que c'est tristement beau !

As-tu reçu mon mandat, petite fille ? Avertis-moi immédiatement dis ?

Ne perds pas le nord à propos de Robbe, il faut frapper le clou. D'ailleurs je me propose de ramener tout mon bazar pour mon prochain retour et de faire "affaires". Rien de neuf que des sifflements, de shrapnels, des boûm boûm dans le ciel d'avant d'hier, bruits qui auront eu leur répercussion dans les journaux au sujet de la malheureuse ville de Dunkerque qui se trouve cependant à 20 km derrière nous. 

N'oublie pas dans mes somptuosités d'acheter un article sensationnel pour l'adoré Tchamanou, quelque chose de bien et de solide. .. un grand chariot par exemple ou une brouette... pour les travaux agricoles. 

Je vous adore et vous embrasse tendrement. 

Fernand 

Le 4 avril 1917, à la réceptin

De Fernand à Juliette

Ma chère petite femme, 

Bien reçu ta carte (au crayon, écrite chez Jeanne). Je suis heureux d'avoir pensé à prendre le devants et de t'avoir envoyé un mandat au moment même où tu criais au secours. 

L’exposition est terminée et ce matin encore j'ai vendu deux dessins pour deux cent cinquante francs à notre lieutenant Horlait. Comme précédemment j'arrive à un total honorable, et parmi les plus achetés ce qui ne signifie pas parmi les meilleurs... mais pour l'instant je vis sans trop de prétention faisant de mon mieux sans croire faire bien dans le sens de l'art pur. J'ai donc quitté L. P. et suis à ma première étape dans une maison démolie, cambriolée de nombreuses fois et dont les rares meubles brisés bavent des papiers, des vieux chapeaux et des fils de fer tordus. Il fait un froid de loup, une tempête de neige m'a glacé les os sur la route et j'ai récolté du bois qui brûle dans l'âtre sans me réchauffer. C'est le 2 avril ! demain si le temps le permet, je m'acheminerai avec mes sacs et les "malles" vers l'endroit sensible où je me propose un séjour d'une huitaine. 

Dans la petite ville où je gite plus une maison entière déjà. J'y suis passé souvent et j'avais contre elle je ne sais quel mépris. Aujourd'hui mon goût a changé et il se peut que j'y habite jusqu'à la fin du mois pour rayonner sur le front, les tranchées au moins sur un côté étant à proximité.

Mais quel temps ! je vous en souhaite du meilleur, chers amis, afin que vous puissiez continuer à faire les bienfaisantes promenades et les magnifiques pâtés. 

Je te reparle encore de l'exposition... ce sera la dernière fois. Voilà, en faisant le calcul approximatif des ventes, nous avons constaté que la somme totale approchait bien de douze mille francs. Comme nous sommes quinze, je te laisse à juger que chacun de nous a son petit pécule. 

Je te quitte ma chérie, en t'embrassant ainsi que Tchaman Nou à grands bras. 

Accumule les lettres que je trouverai dans huit jours à mon retour ici. Portez-vous bien, et pardonne-moi si les difficultés du front m'empêchent de te donner de mes nouvelles régulièrement. Je vous adore. 

Fernand

Le 5 avril 1917, à la réception

De Fernand à Juliette

Chère petite femme, 

Quel temps ! Je n'ai pas pu me mettre en route ce matin, j'ai douze kilomètres à faire en suivant les lignes et une boue neigeuse couvre les routes, il neige sans discontinuer et le blanc manteau suivant l'expression consacrée recouvre les charmes par trop pudiques d'un printemps mort-né. Je compte partir cet après-midi et suis comme un oiseau, (un gros !) sur la branche. ce matin après une nuit entrecoupée d'alertes (cette maison est en effet cambriolée et j'ai dû dormir le revolver au poing comme qui dirait...!) je n'ai pu me débarbouiller qu'à la neige, ce qui n'est pas agréable. Malgré cela, je n'ai pas perdu mon temps et je rapporte un grand pastel qui n'est pas trop mauvais. Il y a des choses ravissantes à faire ici et à mon retour si dieu me prête vie comme au petit poisson, je compte m'arrêter un bout de temps ici. 

Un ami me rapporte qu'il est allé passer quelques semaines de convalescence à Antheor, petite page située à trente kilomètres de Toulon, vers Nice. Il payait une pension de six francs par jour et je me demandais, vu l'état de nos finances si la chose ne t'intéresserait pas. J'irais te voir là-bas. Réfléchis bien à cela, le trajet est fort long et me parait fatiguant pour ton état. En cas où la chose te conviendrait je te conseillerais de donner vacance à Honorine pour le mois que tu passerais ainsi avec Tchaman Nou au bon soleil printanier de Provence. Qu'en dis-tu ? Il est impossible en effet qu'Honorine double les frais par sa présence et son parcours fort cher... d'autre part, il faudra bien que tu lui donnes un congé avant ton accouchement. 

Tu me donneras ta réponse à ce sujet. Je l'aurai dans huit ou dix jours et nous prendrons une décision de commun accord, le mien serait que tu partes (si tu le juges utile pour ta santé morale et physique et celle de Nounou) que tu fasses là-bas un séjour d'un mois. J'irais te rejoindre vers la fin et nous reviendrions ensemble à Paris en faisant un court arrêt chez les Villain. 

Je te quitte ma chérie et t'embrasse tendrement ainsi que le petit dieu aux cheveux blonds et vaporeux. 

Ton poulet qui t'aime 

Fernand 

Chère petite, je rouvre ma lettre : je suis sur le départ, le temps est magnifique. la neige fond, le soleil, le vrai soleil de printemps réchauffe les plantes et le cœur. Et voici que jetant un coup d’œil sur le parvis de mon domaine d'un jour je découvre ces fleurs si fraîches. Je te les envoie, ce sont les premières que j'ai vu au front cette année. Au revoir ma chérie. Je t'embrasse encore ainsi que mon Tchamanou . 

Écrite le 8 avril 1917, jour de Pâques

De Fernand à Juliette 

Ma chère petite femme, 

Toujours sans nouvelles de toi depuis une grosse semaine. Je suis isolé et ma correspondance ne peut venir qu'incidemment. C'est ainsi qu'en arrivant hier je comptais que mes amis m'auraient en venant de L.P. rapporté un volumineux courrier. Il n'y avait rien parait-il. C'est long. demain lundi peut-être aurai-je meilleure chance avant mon départ. Car je pars pour quelques jours à "l'arrière". Aujourd'hui, jour de Pâques, j'ai travaillé comme un âne et le mieux est que j'ai fait quelques-unes de mes meilleures études. Je suis dans une bonne période. C'est la renaissance du soleil qui veut cela sans doute. Levé à six heures, je me suis mis à faire une nettoyage en règle de notre "atelier". J'ai fait le feu et j'ai ciré mes bottes, ce qui n'était pas une mince besogne au retour des tranchées. A huit heures et demie, j'étais installé sur une place devant le parvis d'une église complètement démolie, à peindre des chevaux douloureux qui somnolaient là dans le tendre soleil du matin. Nous reverrons ensemble tous ces endroits après la guerre, ma petite femme. Je te montrerai des places où j'ai eu "de la veine", car chacun vivant ici peut dire avoir eu de la veine une ou plusieurs fois. 

À propos, j'entends dire que les congés ne sont pas supprimés mais suspendus. J'ai donc encore l'espoir qu'ils seront rouverts pour la date où j'y aurai droit, soit le 15 mai. 

Quel singulier ménage que notre ménage de garçons, ici nous vivons à trois, et avons deux paillasses et deux couvertures le tout à terre. Nous sommes habillés et dame l'habitude petit à petit me donne une seconde nature. Il est loin mon déjeuner de grillés au dodo, près d'une petite femme sentant bon et d'un Tchaman Nou remuant et enjôleur. Que devient ce joufflu adorable, je l'embrasse de tout mon cœur et je remplis un train de baisers à votre intention

Dessin du train

Je crains que cette lettre n'arrive jamais, le dessin ci-dessus n'ayant pas été estampillé par la censure...Je joins à cette lettre une série de timbres assez rares, qui commencent la collection de Nounou. Je les ai trouvé dans une maison abandonnée, la correspondance des ancêtres ayant volé pèle-mêle dans l'arrivée d'un obus. Je te quitte ma petite femme. Je dois poser ce soir encore pour les copains, ceux-ci m'attendent. je vous embrasse tous deux bien tendrement. 

Fernand, dit le "Poulet je te prie", très gros... ma foi, cochon de printemps. 

J'ai écrit hier à Semeliez, quai Malaquais en le priant de m'expédier une commande. j'ai oublié de demander des brosses (dessin) une dizaine de cette dimension et quelques grosses. 3 pinceaux marbre. Si tu avais touché les cinq cent balles dont je t'ai parlé tu pourrais payer Semeliez. J'aurais aimé plus vite ma commande qui étant assez considérable pourrait le faire hésiter à cause du paiement toujours aléatoire. Si tu ne pouvais passer chez Semeliez le jour même ou au plus tard le lendemain du reçu de cette lettre, je craindrais bien que ta commission ne devienne inutile.... et je suis archi-pressé de mon envoi. 
Merci mon ptit loup

FALO 

 

Le 10 avril 1917, à la réception

De Fernand à Juliette 

Chère petite, 

Me voilà rentré et je suis à la première étape dont je t'ai envoyé deux fleurs en partant. J'ai retrouvé ici trois camarades de la section, l'un au moment où je t'écris joue une cavatine de Raff au violon (https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Joachim_Raff), un autre écrit à sa folle amante et le troisième prépare une feuille de papier, le bourreau, parce que ce soir je suis modèle. Une véritable déception pas une seule lettre, j'espère encore qu'un retard de toute la correspondance militaire en est seule cause, et que à la prochaine occasion venant de L.P. j'aurai tout un paquet de tes chères lettres. Mon séjour aux tranchées s'est fort bien effectué comme tu le vois, et avant peu je crois bien en avoir la nostalgie. Je rapporte tout un bagage de documents et des souvenirs profonds pour longtemps. Quel bon bain en rentrant ici après êtres resté cinq jours sans retirer mes culottes et avoir fait des quarante kilomètres ! - oui ma chère, il est ici un homme ingénieux dont la baignoire est restée intacte, dans une pièce à ciel ouvert et dont les murailles sont criblées d'éclats d'obus, et cet homme ingénieux exploite sa baignoire en y mettant vingt fois par jour deux seaux d'eau chaude pour quarante sous ! Il est vrai q'uil risque son matériel et sa peau à ce métier-là... un métier qui n'irait pas fort à Debleu (?), dis ? J'ai vu je te l'ai dit le cousin Lagage et après-demain je vais habiter près de lui, à l'échelon de la batterie, et dans un lieu de repos tout à fait paisible. Je resterai là quelques jours pour des études d'hommes et de chevaux... peut-être vais-je avoir l'occasion de remonter sur mon vieux dada le cheval. À cette idée j'ai un trac assez bêbête dont je voudrais me débarrasser le pied à l'étrier. 

En revenant sur cette longue route qui côtoie une grande partie du front belge, je me suis fait photographier en vrai poilu, boueux, crotté de mon séjour là-bas et si cette photo est réussie je te l'enverrai. As-tu reçu ma photo près du Roi ? As-tu reçu le flot de bonnes dernières nouvelles, les ventes ? Par exemple je dois t'en donner une autre moins chic... les congés sont suspendus. Pour combien de temps ?... J'attends avec impatience ta décision au sujet de la villégiature proposée. Il faut que tu me dises immédiatement quand tu auras reçu les cinq cent balles annoncés. 

Et Tchaman Nou comment va-t-il ? Promenez-vous beaucoup ? il le faut. Songe à lui et à Quiquine, à toi aussi ma chérie, les bonnes promenades feront le plus grand bien. Allez prendre le bateau, descendez à Bellevue, rejoignez Suresnes, par ce temps de printemps cela doit être exquis, paisiblement. À quand la classe ? Je songe qu'à cette époque je prendrais mes dispositions pour le séjour à la mer... peut-être me trouverais-je en état de fortune pour prendre un modèle et ce serait la fête. et je fais des ruines, des soldats dans des casemates de trois pieds, enfumées, brunies, puant le pied et la boue gluante. Enfin ! Quand je songe aux héroïques malheureux de ces temps je rougis de me plaindre. Il faut voir ces admirables soldats sur place, grognant et marchant toujours comme ceux du premier Empire. 

Je vous embrasse tendrement mes adorés

Fernand qui doit "poser pour les copains" 

 

Ecrite le 12 avril 1917

De Fernand à juliette

Ma chère petite femme,

Depuis que je suis ici à l'échelon de batterie je suis tiraillé de droite et de gauche par le cousin Lagage, aspirant officier qui m'héberge. Très inconfortablement installé, mouillé comme un toutou amoureux au printemps, je vis dans une stupide moisissure. Je couche à terre depuis bientôt quinze jours et si mon corps s'est fort bien habitué aux petites misères du sac à paille, mes pieds, eux, ne veulent rien savoir et restent obstinément gelés. Le temps d'ailleurs est particulièrement odieux, il neige en rafales et la nuit tout gèle solidement. je suis dégoûté d'autant plus que je suis toujours sans nouvelles de vous. Par suite de je ne sais pas quelle malchance vos lettres sont restées en souffrance à La Panne, au lieu de me suivre comme je l'avais demandé. je tente une dernière chance près d'un courrier qui va là-bas et si ma tentative fait brosse (?) je retourne moi-même en plantant tout là. Ne cesse pas de m'crire cependant il faut que je sois abondamment récompensé d'un coup de cette longue et inquiète attente. 

Ma santé est bonne, il fait un temps à crever et je n'ai pas le moindre rhume. et je travaille sérieusement, faisant des études tassées dans lesquelles je me retrouve un peu. Dès que le soleil sera là et que je pourrai travailler en plein air, je crois que cette fois je pourrai m'apercevoir d'avoir sérieusement progressé... en dessin, en fini et en liberté... surtout en liberté. 

Je n'ai plus reçu de nouvelles de l'acheteur de mon tableau mais c'est un garçon sérieux et fortuné et je crois bien que tu auras reçu la somme annoncée. On raconte ici que les Boches font évacuer Tournai et que plusieurs endroits de la ville sont minés. Je songe avec tristesse à mes pauvres parents qui paient les joies de notre belle avancée dans ces jours-ci. La fin de la guerre approche à pas de géants. L'entrée en scène de tous ces états américains va forcer les états centraux à découvrir leur misère intérieure et peut-être tendront-ils les pouces beaucoup plus vite qu'on ne le croit. Espérons. 

Et ta santé ma chérie ? Et celle de notre petit bonhomme ? il me tarde de vous embrasser et cependant si tout va bien et si les congés sont rouverts, ce ne sera que vers le 15 mai que j'aurai ce bonheur, encore un grand mois ! 

Pendant que j'écris, le temps semble se remettre au beau, peut-être n'est-ce qu'un bain qui chauffe, et malgré que j'ai peine à tenir cette plume dans mes doigts gourds, je vais faire une tentative pour achever une étude commencée en plein air. Je vous embrasse encore tous deux et soeur Quiquine... à l'embouchure. 

Fernand 

Ce soir si j'ai tes lettres, j'essaierai de trouver un moment pour y répondre

Sans date, annotée 1917 en haut à droite (probablement le 12 avril également)

De Fernand à Juliette 

Ma chère petite Juliette

J'ai réussi à avoir ma correspondance. Je te disais ce matin mon ennui et mon espoir de la recevoir par un intermédiaire. C'est chose faite : j'ai quatre bonnes lettres de toi et je te sais au courant des dernières nouvelles nous intéressant. Aujourd'hui, j'ai fait deux bonnes études de soldat et la vie me parait relativement bonne. Il fait moins froid et ma plume ne se refuse plus comme ce matin. Naturellement je suis au café, où veux-tu que je sois, hein ? et c'est d'une table basse, dans une grande pièce dallée de bleu que je t'écris, à ma droite pendu au mur se trouve un tableau "God ziet my (dessin d'oeil), hier vloekt men niet" ce qui signifie "Dieu me voit, ici on ne jure pas" , le tout est madré de fleurs et d'anges brodés. C'est du plus mauvais goût mais c'est touchant, ne trouves-tu pas ? Et je bois un grand demi après une bonne journée. Malgré le temps les esprits sont à l'espoir, le communiqué devient le grand événement du jour et chacun songe sérieusement qu'il se pourrait voir qu'on avance... pourvu que ce soit au-delà de Tournai et que l'Escaut ne soit considéré par les Boches comme une défense possible. 

Sais-tu bien que tu vas me gâter avec tes déclarations. Est-ce que je vaux vraiment bien ce que tu penses de moi... ou ce que tu me dis ? Dans tous les cas je fais mon petit possible mais j'ai mes petits défauts, zul ! Je me demande quelle est la surprise que tu mijotes de me faire... N'oublie pas que ce n'est pas avant le 15 mai qu'il faut m'attendre et ce sera peut-être me faire patienter longtemps pour savoir. Je pense pour ma part que c'est une transformation radicale dans notre intérieur... N'ai-je pas deviné ? 

Dans quelques minutes Lagage va s'amener et avec lui les bruyants copains. Il se peut que ma lettre se termine un peu brusquement et tu peux me pardonner, je prends les devants en t'embrassant tendrement ainsi que mon Tchaman Ti Nou. Comme c'est curieux il y a quatre jours je lui faisais un train, alors qu'il t'en demandait un. N'est-ce pas un miracle de l'amour paternel, hein ? Je te le demande un peu. 

Je me régale des magnifiques jardins que je vais lui tracer. 

Tu ne dis rien à propos d'Hanteor dont je te parlais. Sans doute es-tu plus raisonnable que moi. As-tu reçu le gros mandat annoncé ? 

Ah j'ai des nouvelles fraîches de Londres. J'ai vendu à la reine Alexandra, au Gouvernement Belge et à un particulier, le tout représente la modique somme de 645 fr soit deux louis de plus que je ne pensais. 

Je vous embrasse de toutes mes forces. 

Fernand

Dans deux jours je fous l. c. d'ici et retourne dans ma petite ville du front dans ma grande maison obusée. je compte rester là quelques jours et visiter les tranchées environnantes. 

Le 18 avril 1917, noté à la réception

De Fernand à Juliette

Ma chère petite femme, 

Deux jours sans t'écrire mais par raison supérieure. Je suis bien arrivé chez mon ami Peltzer qui me reçoit dans sa cagna de tranchées d'une façon sommaire mais charmante et sympathique. Le temps s'est mis au beau et je travaille comme feu nègre lui-même. Que de choses vraiment belles a conçu cette misérable guerre. Les coins les plus idiots prennent un caractère grandiose emprunté soit à l'ambiance mortelle soit à de vrais lois de beauté. je te laisse à penser que comme logis ce n'est pas somptueux, de la paille, un abri et je suis déjà un privilégié. Certains doivent s'étendre d'abord sur le sol et pénétrer ensuite dans leur abri. Comme le parterre est couvert d'une boue gluante, nos pauvres et braves soldats dorment dans une carapace de croute boueuse. Et leur moral est bon ! je suis allé en tranchées de première ligne et les hommes de factions qui me regardaient, loin de m'envier, m'auraient fait des avances pour que je revienne parce que ainsi leur temps passe plus vite : et dire que pendant ce temps un pauvre garçon, ici depuis quinze jours à peine était tué d'une balle de shrapnel à cent mètres de nous. Je m'aperçois qu'il est plus difficile de t'écrire que je ne le pensais : impossible de s’intérioriser, l'abri est tellement petit que nous sommes les uns sur les autres et que les conversations particulières prennent le pas sur celles que je comptais avoir avec toi. 

Donc, ma chère petite, reçois mes baisers bien tendres ainsi que mon gros et charmant Nou. 

Fernand 

Samedi je quitte ces lieux à la fois sympathiques et inhospitaliers et vais rejoindre à l'échelon le cousin Lagage qui est venu me voir aujourd'hui. je vous embrasse encore

FALO

Écrite le 18 avril 1917

De Fernand à Juliette 

Chère petite, 

Quel bon petit mari je fais ! Je suis t'ici dans mon atelier, seul sous la lampe, ayant terminé une notable partie de ma correspondance et ma lettre de ce matin ayant raté le courrier, pour t'en dédommager je pense à t'écrire une fois de plus. N'est-ce pas tout plein mignon ? Avoue ? Je sais que tu vas te dire immédiatement "Je vais lui répondre du tac au tac et lui écrire deux fois par jour" Je t'en prie : non ! ma petite femme, ne fois par jour régulièrement me suffira.. N'abuse pas de la poste... Elle me boude déjà depuis trois longs jours, quelles infernales mistoufles ne me ferait-elle pas si ta ponctualité devenait bi-quotidienne ? !

Et bien, madame, pour vous punir de vos cruels silences je mijote de revenir le 15 mai pour vous fesser d'importance !... Oui ! On dit que... les congés vont se rouvrir dans quelques jours ! là !... Vive la joie ! C'que j'vais vous chahuter tous les trois ! et acheter du Byrr et de la Bénédictine et des chaussures et des corsages et du homard et des colifichets  et des chéris bobogeants et des fôôôôrmes et automobiles etd es dentelles...S'qu'on va se la faire se la prou dans las vallons vallonants ! "Garçon ! trois vermouts, deux pour moi, un pour madame et une grenadine pour le morpion". je me doute déjà qu'il fera chaud, que mes totos auront joué de la fille de l'air, même en souvenir, qu'on sera à la veille de rentrer à Tournai et que la guerre sera sur le point de se clôturer.  V'la que je vais faire mon deuxième chevron (https://fr.wikipedia.org/wiki/Chevron_de_front), savez-vous madame ! Un cq (?) ne se porte pas, mais si j'en avais cinq ! Ah si j'en avais cinq, eh bien ! je mettrais une clef de sol dessus et la note "la" avant de tirer ma révérence à toutes les peintures militaires du ciel des mers et des terres guerroyantes. 

Quel beau petit mignon d'atelier j'ai ici. Je l'ai paré, on m'a remis ma carpette, on va me faire des rayons en bois. J'ai passé mes chaises (2) à la cire, j'ai pendu mes dernières productions à la muraille et quand je bavarde comme ce soir avec toi je suis presque bien. Par exemple la petite secousse fait totalement défaut, et c'est pitié de voir un pauvre grand corps si amoureux s'endormir seul en tortillant ses jambes... pour l'illusion impossible. 

Voilà les bêtises que je voulais te débiter parce que j'étais heureux de l'annonce concernant les congés. Puisse demain ne pas apporter le douche d'un bruit contraire. 

Je vous adore et vous embrasse tendrement tous les quatre. Toi pour deux puis Tchaman et soeur Quiquine. 

Fernand

Le 21 avril, à la réception

De Fernand à Juliette

Chère petite femme,

Pour faire suite à la promesse que je te faisais hier matin en t'écrivant rapidement deux, je me suis installé l'après-midi et j'ai pondu une longue lettre de quatre grandes pages, serrées, serrées, serrées. Cette lettre est dans ma poche et je ne te l'expédie pas, tant elle est idiote. il y a des jours où on est vraiment C... et sous couleur de t'intéresser je te compte mille incidents falots avec force détails. À quoi bon ! Près des événements actuels, des morts, des souffrances, les choses les plus vécues doivent être parfaitement écrites ou rester dans le sac aux souvenirs. J'ai vécu à l'échelon d'où je t'ai écrit l'avant-dernière fois, une vie assez peu intéressante. le cousin Lagage est gentil, mais cela ne suffit pas. Quand je cherchais un refuge, un coin de feu contre le mauvais temps constant, j'allais dans un petit café dont je te parlais et à peine étais-je assis, réchauffé et prêt à t'écrire, à me recueillir un peu ou achever un croquis incomplet, une oud eux arrivées bruyantes, assoiffées m'enlevait les moyens. Je suis en général assez bon vivant, mais cette qualité ... ou ce défaut s'exaspère vite de l'habitude et c'est ainsi que malgré un petit dîner charmant qui m'a été offert et la bonne convivialité de ceux que j'ai rencontré là, c'est avec satisfaction que j'ai quitté ce milieu. Rentré dans la petite ville d'étape dont je t'ai parlé, je me suis aperçu là en me déshabillant pour la première fois depuis quinze jours que j'étais habité. Des totos, mon enfant. des affreux totos blancs pris dans la paille des tranchées où je logeais. Tu penses si j'ai fait vinaigre pour regagner L.P. , changer de linge et porter mon sale et mes vêtements à l'étuve de désinfection ! Je suis débarrassé maintenant et malgré mon désir de reprendre mes tournées, je suis cloué ici par le mauvais temps, vraiment décourageant. Un froid de loup, de la pluie à seaux et de la neige pendant quatre jours sur ces sept derniers. J'ai naturellement pincé un rhume plus embêtant que douloureux en m'obstinant au travail de plein air. Et mes deux premières journées de retour se sont passées à la réfection de mon atelier assez mal arrangé par mon sculpteur d'ami, Berchmans. Il fallait un nettoyage à fond, et cela prend plus de temps qu'on ne pense, ça distrait aussi et c'est ainsi que j'ai laissé se passer deux jours sans t'écrire. De ton côté tu ne me gâtes pas, ce n'est plus tous les deux jours que tu m'écris, mais tous les trois, et sans t'en faire des misères, je t'xprime le souhait d'être plus gâté. Inutile de songer à un congé maintenant, ils sont fermés. Quant à employer le système de la "mission", c'est quasi impossible. certains de nous ont abusé et tu sais que pour ma part j'ai été gâté coup sur coup. J'enrage un peu - beaucoup et mijote quelque chose pour le  du mois prochain, à moins que l'"AVANCE " ne rende la chose impossible... et ce serait mieux si l'"AVANCE" doit hâter la fin de cette trop longue guerre. Comme je te le disais hier, De Sejournet (?) s'est hâté d'écrire, tu feras un reçu. C'est malheureusement plus en retard que je ne te le disais, mais tu auras mis mon conseil à profit avant même de le recevoir et tu auras tapé Madurant. fais lui mes bonnes amitiés entre parenthèses. Hier j'ai payé ma facture chez l'encadreur, somme assez coquette, trois cent soixante cinq francs ! Ça me faisait assez gros coeur de débourser presque instantanément une lourde part de ce que je venais de toucher de Londres.  T'ai-je dit que le montant de Londres s'élevait à 665 ? 

J'ai reçu une longue lettre de Robert qui se plaint d'être versé dans l'arme la plus dure ! (évidement) et de Jeanne Fichelle qui s'étonne que Marc Poutrain reçoive huit cartes de son père en trois semaines et que les miens depuis plus d'un an sont silencieux : serions-nous mis au ban de notre famille ou celle-ci se trouverait-elle si malheureusement touchée qu'on préfère nous le laisser ignorer. Je le crains, d'autant plus qu'on raconte que la population civile de Tournai rive gauche est évacuée, et que maints endroits de la ville sont minés, prêts à sauter en cas de retraite. Que de malheurs à craindre de ce côté ! 

Et toi ma chérie, et le Tchaman ? Dites-vous bien que mon temps ici serait assez morne s'il en s'éclairait au fur et à mesure que les jours s'allongent de la perspective d'aller vous embrasser. Et alors ! que de se (?) ..; dans le clair soleil et la verte campagne, et els magnifiques jardins, donc ! car je ferai des jardins de toutes sortes pour le Bien Aimé. Et la sœur Quiquine.... tu te souviens quand j'écoutais remuer Nounou ? Autant de plaisirs que la sacrée guerre m'enlève. Evidemment ces temps sont épiques de côtoyer quotidiennement le danger fait gagner en énergie et en qualités morales, mais la molesse et la quiétude des temps de paix a du bon. on a le temps d'embrasser les siens et aussi de faire des peintures dans de bonnes conditions. 

À part cela, je suis content et bien portant et c'est dans cet esprit ma chère petite maman que je vous embrasse, vous et le Tchaman, lui et soeur Quiquine en confections (?) 

Fernand 

Le 23 avril 1917, à la réception

De Fernand à Juliette 

Ma chère petite femme, 

Deux jours sans t'écrire. C'est peu et cela me parait une éternité. C'est que vois-tu, j'ai bien pris l'habitude de ce petit bavardage quotidien. C'est d'ailleurs la seule habitude que je ne condamne pas, y compris les "secrètes". Me revoici déménagé, réinstallé dans la petite ville que tu sais, et dans la maison en démolition dont je t'ai déjà parlé. Les camarades et moi nous nous sommes partagés les pièces et j'habite au premier dans une chambre choisie parmi les moins encombrées de plâtras et les mieux garnies en carreaux de vitre. Je suis venu ici en bécane et immédiatement je me suis mis à l'ouvrage pour le nettoyage et l'installation sommaire. D'un volet de grenier arraché je me suis fait une table, dont un des bouts repose sur l'appui de la fenêtre, l'autre sur un pieu de fil de fer barbelé. Deux caisses clouées à la muraille deviennent d'admirables armoires que j'ai recouvertes d'une toile à ramages découvertes dans les décombres. Au mur, palettes, esquisses, panoplie d'armes et de vêtements. L'ensemble n'a pas mauvais coup d'oeil et quoique ma paillasse de paille soit dure, j'ai passé une nuit réconfortante. Dans un instant je pars à Hoog. voir le cousin Lagage, qui fiche le camp à l'école d'officiers et qui m'invite à dîner pour ses adieux au front. Dès demain matin, je commence à arpenter les routes et je me propose pour mes débuts d'aller au village si ravagé  dont je t'ai envoyé jadis une petite image de sainteté : de là aussi j'ai extrait les carreaux de Delft que j'ai rapporté à ma perme. je vais voir là le Commandant Thomas et peut-être resterai-je quelques jours avec lui. 

Je viens d'être distrait par un bonhomme jardinier de son état qui voit les choses en noir quant au temps. C'était hier nouvelle lune et le temps marque mal, nuageux et froid, il semble s'obstiner à vouloir faire le mérinos et pisser encore un long mois. S'il en était ainsi et c'est probable, les cultures s'en ressentiraient et ce sera non plus la vie chère mais le vie coûte que coûte. Comment allez-vous chère petite famille ? Aussi bien que moi j'espère. La vie de grand air me fait un bien extrême, le matin dans l'air frais dans l'herbe, je me mets à poils et me lave à grande eau.... J'ajoute à cela un peu de gymnastique suédoise et je te promets que l'entretient physique est en même temps l'entretient moral. Je sifflote les mains en poches, en vrai soudard et je serais le plus heureux des mortels si j'avais la joie de vous avoir et de recevoir des nouvelles de Tournai. 

Je vous embrasse tendrement. 

Fernand 

Cher petit Nou, je t'aime beaucoup. Je caresse tes chers cheveux et en pensée je fais mains-dos-des dessins-la lûûne, Blebleu. HHôônorine et des crânes. je t'embrasse

Dessins de crânes, train 

Le 28 avril 1917, à la réception

De Fernand à Juliette 

Mon petit Loup chéri, 

Je reçois ta lettre marquée mardi... mardi ? Mais lequel ? C'est la seule lettre qui me soit arrivée depuis que je suis ici, soit une semaine. Cependant, je ne t'accuse pas parce que je viens d'avoir avis que trois lettres sont en route pour me rejoindre et que vais recevoir demain sans doute. T'ai-je dit que les congés sont rouverts ? Je jubile. J'ai décidément de l'étoile (je touche du bois) et maintenant je suis sûr de rentrer le 15 mai, à moins que d'ici là, ce ne soit refermé. Le pis est que je ne peux pas le prendre avant, on devient extrêmement difficile, impossible de voir le grand chef en personne, il se laissait parfois toucher et pour en finir il a condamné sa porte à tous les demandeurs. Je suis donc à la merci du bon ou du mauvais vent. Il y a quelques jours, j'ai cassé mon verre de montre, tu parles si j'ai sacré... puis à la réflexion je me suis dit que le verre blanc portait bonheur... pour faire suite à cet incident sans doute, j'ai reçu ce matin avis que deux toiles nouvelles étaient vendues, trois cent vingt cinq francs qui rentrent à nouveau. C'es gentil, dis mon petit ? Il nous faudrait cela maintenant tous les mois jusqu'à la fin de la guerre qui sera encore longue, tu peux m'en croire. je suis d'avis même qu'en juin nous fassions rentrer un peu de charbon. Tandis que j'écris les amis font de la musique. Bach, Beethoven, les gros lascars sont un peu là ! Et bien joués zul ! je regrette maintenant d'avoir été un fameux cancre au piano, j'aurais pu accompagner mes deux violonistes car nous avons l'instrument en question. La caisse est bien un peu amochée par la guerre mais l'intérieur fonctionne encore parfaitement. 

J'ai reçu ce jour un mot de College (?) qui prétend me taper d'un dessin, il m'indique le sujet. "La neuvième statue"  – "celle de Liège qui comme vous le savez est oubliée parmi celles qui décorent la place de la Concorde"... car Liège, je dois le savoir, est une ville française ! Ce petit énergumène commence vraiment à m'em... Ici aussi ma chérie, il fait un froid de canard. j'ai dû aujourd'hui me résigner à travailler à l'atelier. À ce propos j'ai fait hier une rapide pochade de ce lieu charmant, dont je te ferai don. j'espère que tu auras reçu maintenant la bonne galette... tu en as ne l'oublie pas jusqu'au 15 mai, au bas mot madame.

Tu fais bien de faire jouer Nou le plus possible dehors. Je veux lui voir de splendides couleurs pour mon retour, des couleurs en rapport direct avec ta taille que je me figure ou essaye de me figurer déjà assez importante. Ne t'inquiète pas pour la date de l'accouchement je sais que je serai là, sauf accident car pour les grands cas il existe ce qu'on appelle les congés d'urgence et à ce moment, j'en obtiendrai un. J'ai hâte encore une fois de te savoir pourrie d'argent. Je ais que le nécessaire est fait, mais je ne serai tranquille que quand tu me l'auras annoncé. Dis à p'tit Nou que je pense beaucoup à lui et que hier encore je montrais son portrait avec fierté. C'est mon meilleur tableau ce gosse-là !

Je t'embrasse et t'embrasse tendrement. J'embrasse aussi la soeur Quiquine ... à sa porte. 

Fernand Poulet – Kaki

Et Lucien ? Et France et Baballe et Madurant ? Amitiés à tous. 

Le 1er mai 1917

De Fernand à Juliette

Ma chère petite femme, 

J'ai ouvert ma fenêtre toute grande. le soleil entre à flots et avec lui la joie du cœur, la joie fraîche comme les robes blanches des petites communiantes. Une rumeur égale douce pénètre partout. C'est celle qu'on entendait à Vaucottes à Penmarc'h, la mer qui chante au soleil ou qui bavarde sans interruption sur un sujet connu : la joie de vivre : cette joie de vivre pénètre tout et s'augmente d'une nouvelle nouvelle. Je te disais hier ma peine, les congés étant fermés. Il n'en est rien parait-il et aujourd'hui même mon lieutenant posera ma candidature pour le prochain afin que si... me voilà donc ce premier mai, jour de muguet aussi heureux qu'on peut l'être quand on est loin de ceux qu'on aime. je te demandais dans ma précédente lettre de t'occuper des cadres. Je réfléchis qu'il vaut mieux que je m'en occupe : je réussirai ainsi je crois à réaliser une petite économie. En attendant mon retour je soigne mes fringues, il était temps, mes genoux s'apercevaient à travers le tissu en charpie de mes culottes. j'en ai touché de magnifiques et j'ai fait retourner ma tunique de travail, de sorte que je suis habillé de neuf avec sur le chef une nouvelle casquette impressionnante de raideur. Il est regrettable que je ne puisse aussi retourner ma vieille peau qui commence aussi à s'user. Je pars, soit ce soir soit demain matin pour la batterie de 75 où j'ai travaillé assez longtemps l'année dernière. J'espère que j'y serai reçu avec la même cordialité. Ne crois cependant pas que c'est au même endroit que je retourne, les emplacements ont changé depuis et c'est vers du nouveau que je vais. 
Je vous embrasse tendrement tous trois. 

Fernand 

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Retour en permission

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Le 19 mai 1917

De Fernand à Juliette

Ma chérie, 

Le temps, le milieu concourent à des émotions bien diverses. Ce soir le temps splendide invitait les soldats au repos, à des jeux de plein air et je me suis amusé comme une petite folle à les regarder. Ce sont de grands enfants, certains étalés dans des poses extraordinaires, malcommodes, font semblant de s'intéresser aux journaux, d'autres jouent au saut de baudet et font des culbutes mirifiques, ceux-là font des sauts en longueur et s'étalent de même, tandis qu'un groupe attentif surveille d'une façon maternelle les ébats d'un chien minuscule. Longtemps je suis resté à ma fenêtre, la mer était phosphorescente et les larmes roulent des ors vers. En regardant de l'autre côté des éclairs zèbrent l'horizon et un roulement lointain rappelle la guerre. Pour mieux la rappeler, une sonnerie annonce "les gaz asphyxiants". Chacun revêt son masque, on réveille les dormeurs qui grognent et font de la rouspétance contre les ignobles manières boches.... Il y a de quoi ! par une si belle fin de journée ! Il s'en est fallu de peu que ce mot ne te soit écrit par ton poulet en grosses lunettes. Parions que cette lettre aurait été drôle tant je suis comique avec ce machin sur le blair. Et cependant je n'ai guère envie de rigoler : un mal de tête sourd m'empoisonne en s'alliant à mon rhume et à l'espèce de dégoût que j'éprouve pour mes productions. ne t'effare pas ! C'est une crise annuelle. Je sais par expérience que ça passe très bien et cependant j'en souffre à chaque fois comme si le mal était définitif. j'ai travaillé toute cette journée près de Furnes où je me rends à vélo dès matin et je travaille en apprenti, en passant la langue pour mieux m'appliquer. Quel foutu métier que celui-ci pour que Nou le professe, il faudra joliment qu'il ait du goût, car je m'arrangerai à dessein pour lui en montrer tous les ennuis plutôt que les joies. 

Dans quelques jours, si le beau temps continue, je présume que mon rhume sera terminé et alors j'entame de gros boulots. J'ai reçu je te l'ai dit je crois le grand colis de chez Semeliez. C'est bourré de merveilles en couleurs, crayons, gommes et papiers : il ne me reste plus qu'à faire une commande de génie... oh très peu, pour une petite bourse ! 

Comment vas-tu ma chère grosse petite maman, soeur Quiquine cakewalke-t-elle toujours ? Et notre grand polisson... Quelle mine a-t-il fait quand je me suis défilé dans le "crain" ? Quel sacré cafard j'avais !! Que j'ai encore, je l'avoue... À cette époque en temps ordinaire on préparait la paisible retraite d'été après le coup de collier du "salon". Reverrons-nous ce temps ? je lis dans une interview de Painlevé "qu'on ne peut prévoir la fin". Sœur Quiquine marchera comme tu le disais... 

Je vous embrasse de tout mon cœur, chères têtes aimées. 

Fernand 

Le 3 juin 1917, à la réception

De Fernand à Juliette

Ma chère petite, 

Tu dois m'envoyer à tous les diables et trouver que je suis un bien vilain dab... Je ne suis pas un bien vilain dab et tout au contraire je travaille comme un charmant petit ange dabeutique. Presque tous les jours je me rends aux tranchées et quand j'en reviens à la tombée de la nuit, je suis positivement éreinté. Je tombe comme une grosse masse et je dors jusqu'au matin toujours trop tard à mon gré. Donc le temps de me débarbouiller, de frictionner  vigoureusement les différentes parties de mon adonysante académie et je file pour être vers huit heures au travail. Le soir, si j'ai quelque velléité d'écrire, je fais comme hier, je descends dans la chambre commune (à cause du luminaire) muni de papier et du nécessaire pour écrire et je reste, incapable d'être autrement, à bailler aux corneilles ou encore à écouter quelque concerto de Bach ou quelques sonates de Beethoven. Cette musique, c'est du petit lait pour moi. J'en ai été privé pendant si longtemps ! Après la guerre nous irons aux concerts classiques, zul ! 

Ma santé est bonne, mon rhume tourne au gras (!) ( pardon !) et je le traite par l’indifférence et l'homéopathie. C'est ainsi que toutes ces dernières nuits je les ai faites au plein air, sous la tente. Des camarades ont dressé une belle grande tente dans le jardin et comme ils sont absents je m'y suis installé. On dort là-dedans comme un petit roi et on s'éveille joyeux et la bouche fraîche. J'adore ça et je rêve pour plus tard de faire des camping. je rêve de beaucoup de choses d'ailleurs et entre autres de vous rendre tous bien heureux. Sais-tu que ça devenait une hantise pour moi de ne pas arriver à pouvoir t'écrire ! Le moindre souci que je pourrais provoquer m'inquiète, me turlupine. Ainsi il est parfaitement inutile de me gronder moi, j'ai toujours ma punition au revers de mon péché. 

Pour ma part je reçois tes lettres très irrégulièrement. Elles me parviennent toutes mais en faisant maints crochets. Je suis si heureux quand j'en reçois une, de tes nouvelles, de celles du très Chamant. C'est le ciel dans toutes ces ruines, dont j'ai jusque là ! Voilà deux jours que j'assiste coup sur coup à de bien tristes scènes de guerre, à cent pas de moi deux hommes sont tombés et l'un d'eux ne survivra pas sans doute. Comme la vie est précaire et compte peu ! Il faut avoir entendu le sifflement définitif, formidable et autoritaire d'un obus pour apprécier la rapidité de la pensée, son émoi, et son apaisement immédiat presque instantané. Je compte reste encore une huitaine ici, après quoi j'airai au repos à L.P. où je mettrai au point ma récolte déjà assez sérieuse. As-tu reçu le papier concernant l'achat de l'État, où en sont tes finances petite fille ? Sois économe pour vous, pour toi, et un peu pour moi aussi car je me verrais forcé à des restrictions difficiles ici si nous ne nous organisons pas. Tu as très bien fait de téléphoner à Robbe, il faut qu'il rende. Je m'étonne qu'il n'ait pas écrit non plus à propos de l'auto. Je suis fort curieux de voir "Louisa, marchande d'antiquités" (ne trouves-tu pas que ça sonne comme un titre de roman ? après tout ce titre en cache peut-être un).

Je bize le Tchaman Nou en vibromant sérieusement. Étudie-t-il toujours ses lettres ? Je pense que les lourds travaux de l'été lui font un peu abandonner l'étude et c'est très bien. Compliments aux amis, à Madurant, aux Gérard. pour toi, mes tendresses, chère petite femme aimée. Et la sœur Quiquine remue-t-elle toujours comme un diable ? je suis pressé de savoir comment tu as résolu la question sage-femme. c'est un peu loin pour moi en discuter et je m'en remets entièrement à ton habituel bon sens. Je t'embrasse tendrement. 

Fernand 

Le 6 juin 1917, à la réception

De Fernand à Juliette 

Ma petite chérie, 

La bonne surprise de quatre de tes lettres m'attendait ici. Je viens en effet de rentrer à L.P. pour quelques heures. c.a.d. pour repartir demain après une bonne nuit de reposant plumard. J'ai en effet profité de l'auto venue à l'improviste là-bas pour venir chercher du linge frais, des matières premières et la distraction de quelques demis avec tziganes (!) Voyez tziganes (!)... avec un peu de bonne volonté et d'imagination on arrive à tout avoir dans la pire indigence et la fade bière je la prends pour le plus capiteux des pernods, le jeûne aidant. J'ai lu et relu tes bonnes lettres et je vous vois vivre : l'image de Nou, de c noceur de Nou poussant dans l'atelier en regardant les nuages m'a mis en dig-dig Iterre. (?) Le jeu des petits papiers qui s'obstinent à coller malgré son désir de faire comme papa... Si tu lui enseignes le truc... je te maudis... tout simplement. J'espère ma petite femme que l'argent récupéré sur le charbon récalcitrant de Robbe ne s'en va pas à la dérive... Je te le dis la vérité, notre fortune entière ne se monte qu'à la modique somme de 750 francs, en plus de ce qui te reste. Les pélots de Lucien vont venir bougrement à point pour l'accouchement. Répète de temps à autre que tu comptes dessus, ainsi les bonnes intentions ne partiront pas à vau-l'eau. 

Tu t'inquiètes de mon rhume, rassures-toi il semble enfin vouloir me quitter, mes mouchoirs durent plus longtemps et ma toux du matin un peu moins. Cependant, il faudra que j'ouvre l'oeil à l'avenir, une rechute s'éternisant d'avantage encore et je n'ai aucun goût pour ressembler à un notaire fusse même par le quéqué (?). 

J'ai rapporté ici une grosse partie de mon travail et sans être baba je m'aperçois ne pas avoir chômé. Je te donne absolument raison dans ce que tu me dis concernant mes réflexions sur le jeune peintre que tu sais, non seulement je n'ai jamais en idée de vivre sous son influence mais encore je suis beaucoup revenu de mes idées premières. Ce jeune homme très doué n'a pas encore eu le courage d'aborder les grandes difficultés ou peut-être les ignore-t-il encore et grâce à cette ignorance il marche à pleines voiles en veinard parmi les récifs. C'est très beau, et les marins prudents un peu babas ne peuvent que lui souhaiter d'accomplir comme eux le voyage entier. (Quelle belle image !)

Si je n'étais soldat je ferais cette réflexion qu'en ce moment la guerre est une chose vraiment dangereuse. Avant hier soir une bombe est tombée dans les cabinets en face de chez nous : elle y a explosé bien entendu et je te laisse à penser l'odeur abominable qui en est résulté. Un des nôtres en a mis son masque, ce qui lui donnait un aspect assez réjouissant, attendu qu'il était pieds nus et en liquette. Cette alerte bruyante n'était qu'un intermède à la canonnade terrible que les anglais provoquent à nos côtés, sans répit. Ce roulement continu s'oublie par moments dans d'autres il exaspère. Les nerfs sont tendus et j'admire la robustesse de l'homme qui engendre et sait subir de tels éléments. 

Je vous embrasse tendrement

Fernand 

Le 6 juin 1917, à la réception

De Fernand à Juliette 

Dix heures et demie déjà ! Le jour vient à peine de tomber et avant qu'il s'achève j'ai fait avec les camarades une promenade inoubliable. Le temps était splendide et plutôt que de t'écrire, j'ai eu la faiblesse et la sagesse d'aller faire cette promenade rince l'oeil. Comme cette campagne flamande est belle dans ces fins de journée. Nous ne la connaissons pas mon amie et je viens d'apprendre la manière d'employer son temps. Plus tard nous ferons cela, c'est exquis... Figure-toi que tu sors de table et qu'au lieu de flâner placidement le derrière rivé sur une chaise dans quelque café, figure-toi qu'on se dise "si nous allions à Suresnes ou à St Cloud ?" Cela parait fou et cependant grâce à la magique bécane le chose est possible. cet ustensile que je détestais va devenir une nécessité pour moi, toujours prête au service, docile et souple, elle est la dispensatrice des rêveries campagnardes et des sommeils reposants et joyeux. Tu feras de la bécane mon amie ou nous divorcerons. C'est entendu n'est-ce pas ? 

Ce soir j'ai reçu la visite de mon ami De Mot, quel charmant garçon. J'habite à cinq kil de sa position. J'ai passé cent fois près de chez lui et toujours je remettais d'aller lui serrer la main... cause... toilette... sauvagerie... travail... etc. Maintenant c'est fait je vais déjeuner demain chez lui. Mais dans quel état ! Une chemise huit jours, un costume tâché de couleurs et des croquenots qui baillent devant et derrière. je présume qu'il ne sera pas très fier de mon équipage quand il me présentera aux officiers de son mess. Je lui ai d'ailleurs donné un aperçu de mes moyens précaires en lui faisant visiter ce que je nomme pompeusement mon atelier... Au moment où il pénétrait dans cet enchanteur séjour ma paillasse m'est apparue tout à coup telle qu'elle est et comme je ne l'avais jamais vue. C'est à dire grise d'une poussière obstinée et émaillée de taches de boue ou d'huile... Sur cette paillasse pèle mêle une couverture, une toile de tente, une vieille culotte, une bougie, des pantoufles, des chiffons de couleurs, un morceau de pain, un ou deux mouchoirs... Je commence à en avoir assez physiquement autant que moralement de mon séjour ici et je pense bien que d'ici huit jours je trouverai un prétexte urgent pour regagner mon vrai atelier et me reposer. Là j'aurai tes lettres régulièrement et je pourrai t'écrire de même. Il m'en coûte, je t'assure de ne pas  te donner ma lettre quotidienne. Je goûte un véritable plaisir à bavarder un peu en amitié... Mais pour y arriver quel tintouin... Ainsi je viens de m'interrompre aller chercher l'encre qui se niche Dieu sait où dans ma chambre où je ne puis écrire à cause de la lumière qui sort à flots par mes carreaux absents. Si j'ai enfin trouvé un refuge, un coin grand comme ça où déposer mon papier, ce sont les copains et ils sont nombreux actuellement qui tour à tour viennent me distraire. Nous sommes ici huit peintres dont Huygens avec qui je fais toutes mes randonnées. ce gros et bon homme ne boude pas à la besogne second levé sinon premier il faut le voir donner du coton (?) quand nous filons aux tranchées ! Wagemans est ici aussi. On me signale un nouvel arrivant à la section : Paulus. Celui-là même comme dirait Franconi qui eût le prix de Wallonie quand j'étais le filleul de Bernier. Ce matin il me semblait qu'il y avait une éternité que je ne vous avais vu, et je réfléchissais au long temps qu'il faut encore patienter pour aller vous embrasser et je n'ai plus sû quoi faire de mon cafard : c'était dimanche et j'ai laissé filer le temps sans travailler ce qui m'aurait perdu pour quelques jours si je n'avais tout à coup eu l'idée d'un croquis à exécuter : ce que j'ai fait et m'a réamorcé. Cette petite crise n'avait duré que quelques heures et j'en ai un peu honte, l'objet autorisait plus d'effet... Car je vous aime de telle sorte que je me demande parfis comment je peux vivre et travailler si loin de vous. À ce propos j'annonce que mon rhume se clôture et que ma santé par le fait devient un assez joli point de comparaison pour la votre... prenez-la en exemple mes chers amis, soyez heureux, mangez bien, et aspirez l'air de toutes vos forces ! 

Je vous quitte, chère petite famille et vous embrasse comme je vous aime, toi ma chérie un peu partout, et lui le Tchaman de Tchaman Nou sur sa chère nuque "voilée de folles mèches" 

Fernand, lyrique et filandreux

Le 8 juin 1917, à la réception

De Fernand à Juliette 

Ma chère petite femme, 

Je viens d'arranger ma petite chambre-atelier. Elle est vraiment coquette, toute rose sur rose. Comme une chambre de jeune fille moderne, fraîche mais connaissant la... chose. La mienne, hélas, ignore la... chose, elle serait parfaite si elle était ainsi et si le visage de la femme aimée y apparaissait parfois. Le "noceur" aussi y serait le bienvenu. En cas d'avance et si L.P. devenait lieu sûr et autorisé ma foi, je vous convierais bien à occuper ce coin pauvre mais coquet. Je ne vois pas encore ce moment et en attendant dès on retour pour quelques semaines ici je me propose de faire une série d'études de mon intérieur à titre de souvenir. Par ma fenêtre je vois la mer et les soldats se baignant, j'aurais matière à faire là un grand tableau de nus... militaires. Toutes mes excuses sont bonnes pour trouver sa joie de peindre. 

Cette nuit a été un peu agitée. Je comptais fort sur le charme de mes draps propres, outre une canonnade violente qui a duré une grande partie de la nuit, nous avons eu une alerte de gaz encore. Ces boches sont des damnés toujours debout et usant toujours de tous les moyens extrêmes. J'étais si bien plumé, entortillé dans mes draps frais... ! Mon masque était resté à L. et il a fallu que je m'en procure un, dont je ne me suis pas servi au surplus. C'est donc en pestant que je me suis rendormi et j'ai rêvé de tous les malheureux qui moins chanceux auront terriblement souffert et d'autre chose que d'une nuit troublée.

T'ai-je demandé ma petite femme de me recopier "Le Joueur d'accordéon" de Gauchez ? Je retrouve sur ma table un mot où il me demandait d'urgence copie de ce poème. Envoie-moi cela le plus vite possible, voilà plus de quinze jours qu'il attend. Nous avons oublié la chose que ce soit toi ou moi, c'est embêtant. J'ai l'air de m'en ficher ou de l'avoir égaré. Je t'écris en bouffant des crottes de chocolat, petite dépense irrésistible après être resté longtemps sans sucreries. C'est bon, mais j'ai soif et l'heure du demi est proche. Je vais retrouver les amis et nous bavardons comme des commères ce que je ne m'accorde qu'ici et encore, quand je suis de passage car je te l'ai dit, le bavard que j'étais tourner au silencieux. Est-ce mieux ? N'est-ce pas un signe des temps comme la patte d'oie qui forme des lignes blanches dans ma figure bronzée ? Bientôt tu ne pourras plus m'appeler ton "vieux poulet" sans que je m'en vexe, ça devient trop vrai. 

Embrasse bien le noceur pour moi, j'apprécie infiniment ses commissions : en voici une que tu lui feras et qu'il écoutera de ses yeux rêveurs. "Mon ptit Nou Audrouzeski mon ami (?) je t'adore fais manido avec tata, lala, le petit Duret mange du chocolat et moi aussi, les tranchées sont profondes et les obus lourds sur les pieds, je t'embrasse." Et toi, petite maman viens ici tout contre ma pensée que je savoure tout ce que tu me donnes de bon dans la vie... 

Fernand

Le 11 juin 1917, à la réception

De Fernand à Juliette

Ma chère petite Juliette, 

Un camarade qui revient de congé et qui est passé par L.P. me rapporte les deux bonnes dernières lettres du 9 et du 5 juin. Je suis heureux de toutes les bonnes nouvelles. Y compris la chute du Tchaman. Cette chute prouve qu'il est vaillant au jeu, puisse -t-il se faire de nombreuses marques effaçables bien entendu, de la passion et de la virilité aux... plaisirs de son âge. Les bobos sont choses bienfaisantes. Ils forment l'adresse, le raisonnement et les muscles... ainsi parlait Zaratoustra. Les nouvelles relatives à l'étuve de la soeur Quiquine me remplissent de joie, item... très bien pour le charbon, on applaudit à l’extrême gauche, au centre et à droite. Je vais écrire à Robbe qui d'ailleurs a l'air de s'en fiche. Peut-être va-t-il être fort embêté... il en sera quitte pour m'acheter quelque chose. On prépare activement l'exposition de Genève. Ça va-t-il rendre ? J'expose dix grandes aquarelles et peintures et j'espère bien que quelques-unes resteront là-bas. Aucune chance avec l'exposition belge. J'entends que plusieurs confrères ont vendu au Danemark, mais il n'est aucunement question de la même veine pour moi. Je travaille solidement, étant dans un état de santé parfait (je touche du bois). Hier j'ai fait une tournée assez sensationnelle dans un poste avancé et j'ai vu des choses inouïes, merveilleuses, des masques de vrais guerriers aux aguets. J'ai fait plusieurs assez mauvais croquis, mais le souvenir est là (ce n'est plus que professionnellement que j'ai de la mémoire) et tu sais que c'est la meilleure manière pour moi de rendre une émotion. C'est ainsi que je viens de mettre debout une toile qui me plaît assez. J'ai vu tomber récemment, je te l'ai dit, quelques malheureux et j'ai assisté à leur enlèvement. C'est
cette scène, exprimée par l'attention des autres soldats qui se penchent pour "voir" que j'essaye de rendre. Je place la scène dans son milieu historique. Car immédiatement après l'affaire, je me suis mis à dessiner l'endroit qui se prêtait admirablement à un tableau. Au hasard de la "promenade" j'ai trouvé hier des tombes fraîchement remuées par des torpilles et entre autres un de boches reconnaissable aux bottines plutôt qu'à leur contenu. J'ai fait à ce propos une série de réflexions intérieures qui, pour être toujours les mêmes et un peu "lieux communs", n'en sont pas moins troublantes quand l'orage gronde encore. Que dis-tu de l'offensive anglaise ? Je te disais dernièrement l'infernal potin auquel nos voisins se livraient... et voilà que trois ou quatre villages belges sont repris. De la crête reprise, par temps clair, on peut voir Tournai ! On espère... malgré que les congés soient refermés une troisième fois, dit-on. Dans huit jours, je quitte décidément ce secteur pour rejoindre L.P.,où j'ai un grand tableau-excuse à faire là. Comme je vais savourer mon lit après deux mois de paillasse ! 

T'ai-je demandé de me recopier le poème intitulé "Le Joueur d'accordéon" ? Je te plains, c'est long et fastidieux ce sera une corvée pour toi. 

Ne te tracasse pas pour moi au sujet de la galette. J'ai emprunté cent fr à un camarade et je m'en suis tiré jusqu'ici, dans une dizaine de jours je toucherai le reliquat du grand tableau. Je suis un peu ennuyé que tu n'aies pas payé Semeliez. Tu as cependant bien fait de payer pour le Vesinet (?) (Cependant je ne m'explique pas le cas bizarre qui se présente). 

Je t'embrasse de tout mon coeur de poulet, je bize tendrement le fiston sur ses gnons. 

Fernand

L'ami Berchmans me demande de lui procurer des timbres à 3 sous français, peux-tu en envoyer pour trois francs en deux fois ? 

Le Joueur d'accordéon de Maurice Gauchez (https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Gauchez)

Au peintre Allard l'Olivier,
son admirateur

Le joueur d'accordéon
Assis dans l'herbe, au soir mauve,
Le front penché, coiffé de vent
De ses doigts assouplis dicte à son instrument
Les rythmes de la chanson.

Le soir est mauve.
L'été flamboie encor dans les cendres nocturnes.
Une étoile s'allume et rit aux tours de Furnes.
Les rumeurs,
Les lumières et les lueurs,
Tout se fond dans l'écho des canons,
Chanteurs élyséens chaussés de cothurnes
Pour accompagner de leurs roulements
Le rêve doux et lent
Du joueur d'accordéon.

Il est assis
Et l'herbe autour de lui
Déferle et moutonne
Comme un peuple vert
De minuscules danseuses.
Il est assis
Et les soldats de la batterie, en rond,
Écoutent, comme s'ils la regardaient,
Féminine et frôleuse,
L'ariette de son accordéon.
Son corps suit la cadence,
S'incline et se balance,
Et se redresse parfois
A l'accord frémissant qui précède un point d'orgue
Comme si la note elle-même, sonore,
Obéissait soudain à l'effort de sa voix.

Le joueur d'accordéon
De ses doigts assouplis dicte à son instrument
Les rythmes de la chanson.

Elle dit,
La chanson de ce soir avec ses lentes phrases
Et ses verbes naïfs et ses mots sans emphases,
Elle dit
Le rêve de chaque nuit,
Le songe qu'aux plaines de la Flandre
L'homme sent naître en lui
Comme une fleur des jours passés et tendres
Refleurissant un renouveau.
Elle dit
Les visages
Qu'encadrait l'autrefois,
Les yeux de tendresse,
Tous aimés et tous beaux,
Les images
Des sites et des gens du temps de la jeunesse
Et elle dit encore et surtout
La simplicité
Et la tranquillité
De ces soldats groupés non loin de leurs canons
Autour du rythme doux
D'une chanson.

Le joueur d'accordéon
De ses doigts assouplis
Rythme une chanson.

Le soir est mauve.
La ferme en ruines se voile d'obscurité :
Les pans de murailles,
Les toits de tuiles ou de chaumes, crevés,
Vêtus des nocturnes grisailles,
De temps en temps éclairés par la lune,
Profilent
Des figures de cauchemar.
Autour du musicien
Penchant leur tête blonde ou brune,
Épris d'art,
Les canonniers, semeurs de mort, briseurs de villes,
Créateurs du Néant et du Rien,
S'estompent dans la brume
Où seuls, mélancoliques ou radieux,
S'allument leurs yeux.

Le joueur, coiffé de vent,
Habillé d'ombre,
Poursuit tout doucement,
Atome de la Guerre (?) au mirage des Nombres,
Les notes, les accords et les sons
De sa chanson.

Chacun rêve
Des soirs d'autrefois
Où pour clôturer les ducasses, les kermesses,
Aux parvis des beffrois,
Adam et Eve
Éperdument dansaient,
Valsaient et tournaient,
Tourbillonnaient
Et s'enlaçaient
Le cœur ivre d'amour et l'âme ivre d'ivresse...
Ah ! les beaux soirs de fête et de splendeur,
Les soirs rouges et bleus
Des villes et des villages
Farandolant, cramignonnant, gais et volages,
A l'heure de l'entre chien et loup
Où pleuvent les baisers doux !

Tandis que les canons,
Soixante-quinze et cent-vingt longs,
De leurs gîtes sous terre,
Continûment,
Font siffler dans l'espace
Et le vent
Leurs obus, messagers de carnage et de mort,
Dont le sol tremble et se crevasse,
Le joueur d'accordéon,
Avec autour de lui
La nuit
Et toute la batterie en rond,
Chante au gré de son humeur dolente
Le regret du pays et la valse enlaçante
Des lointaines amours ;
Et il pleure, sans qu'on le remarque
Deux larmes tièdes qui marquent -
Point d'orgue final.
Le soufflet de l'instrument
Que le vent
Gonfle
Et dégonfle
Pour l'accord,
Disant, mélancolique, en un dernier effort,
La mort
De l'essor
De la naïve
Et fugitive
Chanson.

Le 13 juin 1917, à la réception

De Fernand à Juliette 

Ma chère petite Juliette, 

Je reviens fort fatigué d'une journée bien employée et malgré que le soir nous réunit tous dans l'unique pièce éclairée et que les discussions qui vont leur train me distrayent, je ne puis laisser passer le temps davantage sans t'écrire. Tu dois te demander ma petite femme, pourquoi je suis si irrégulier dans ma correspondance. Si tu me voyais à l'ouvrage, tu m'excuserais. Je t'ai dit qu'il se fait de la musique le soir, des soldats-artistes accomplis se trouvent précisément ici et profitent de la présence de notre ami de Thoran(https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Corneil_de_Thoran), le chef d'orchestre de la Monnaie de Bruxelles qui tient le piano (réquisition de guerre) pour donner de véritables auditions où le choix des morceaux ne cède en rien à la manière dont ils sont joués. Alors je suis pris sous le charme, je me couche à des heures impossibles, oubliant chaque soir que je suis peintre et que le lendemain, le jour et le service m'appellent. Et ed lendemain je bourre ma journée faisant dans les courts instants de repos ce qu'en bon peintre je devrais faire la nuit tombée, nettoyage des brosses, mise en ordre de la chambre etc. Maintenant je fais un effort pour écrire, malgré que le charme de la musique qu'on fait en ce moment me remue profondément et me rapproche plus encore de vous, chers aimés. 

Parti de bon matin aux tranchées, je viens de rentrer et cette journée peut compter parmi les meilleures.... j'ai en effet vu deux combats d'avions et tous deux en faveur des alliés. je ne puis te dire combien c'est impressionnant, grandiose. C'est une bataille de dieux en plein ciel. je te raconterai cela en détail à mon retour... si tu es bien sage et que tu me donnes l'impression d'être attentive (!) Je sens que je vais me faire enguirlander dans ta prochaine lettre dis ? 

Oui, cette journée est bien remplie. Vu le Roi en première ligne, l'ami Huygens qui m'accompagnait et qui précisément se trouvait sur sa route tandis que je travaillais lui a serré la main... la section artistique est connue maintenant  même du grand Chef. 

Je me suis interrompu pour entendre deux choses épatantes et épatamment jouées, l'aria de Bach et la cavatine de Beethoven. C'est merveilleux ! Les mots ne viennent plus. je sens des choses inouïes à votre adresse et ça me dégoute décidément de vous écrire mes pauvres choses. perversion par l'art 

Je vous embrasse tendrement

Fernand 

 

Je t'annonce une grande chance sur laquelle je m'étendrai plus longuement dans une prochaine lettre : il me semble avoir découvert la peinture depuis deux jours. Enfin, j'en éprouve un peu de satisfaction ! Outre le grand portrait de Madame Tack enlevé, je te l'ai dit, au fil de l'épée (c'est la guerre !), j'ai commencé un portrait d'ami, venu dans les mêmes conditions. C'est large, plus coloré en même temps que plus sobre que tout ce que j'ai fait jusqu'ici. Pourvu qu'il n'entre pas un obus là-dedans ! Je voudrais bien expédier à Paris une grande partie de ce que j'ai ici et surtout cette toile qui est, en plus complet, ce que promettait Don Quichotte à qui elle fait penser.

Le 16 juin 1917, à la réception

De Fernand à Juliette

Chère Petite, 

Je me suis levé tard et n'ai pu partir au travail, c'est une trahison de ma montre qui retardait de trois heures et marquait cinq heures quand il en était huit, qui me vaut cela. Je viens de terminer une étude de tête que j'avais commencée et me voilà libre pour un quart d'heure, et dans des dispositions favorables pour t'envoyer ma pensée affectueuse. Hier soir je t'écrivais pendant qu'on faisait de la musique, et j'étais à tel point troublé que je me rappelle à peine ce que je t'ai dit comme sottises. Je n'ai pas d'excuses aujourd'hui et je vais commencer cette lettre par une dissertation sérieuse. J'ai retrouvé dans mes souvenirs l'origine du mot "cavatine" qui sert de titre à plusieurs morceaux de musique et précisément d'un de ceux qu'on a joué hier et qui m'a remué à un point inouï. La "cavata" écoute bien est une feinte d'escrimeur par laquelle on tente son adversaire, de là à croire que cavatine signifie "séduction" il n'y a qu'un pas et Daudet a employé ce mot de "cavata" à propos d'un de ses héros de roman. Voilà il fallait que je t'écrive cela... Je croyais me rendre intéressant et maintenant que c'est écrit je me demande pourquoi je l'ai fait... peut-être parce que je rêve de faire une "cavatine" en peinture, que je la ferai si la guerre finit un jour et que d'ici là ma pensée en condensera les éléments. Oui ! Du nu ! Plus de ruines ! Plus de soldats en pain d 'épices ! 

Il fait un temps admirable, nostalgique, plein d belles promesses et le canon tonne terriblement jour et nuit presque sans arrêt. Les anglais font de la bonne besogne et les espoirs renaissent chez les plus découragés. Ceux-ci sont peu nombreux d'ailleurs et le moral des troupes est vraiment bon. J'ai travaillé hier aux tranchées et tu aurais dû entendre les réflexions de tous ces braves de trois ans d'une guerre inactive... gaies, toujours gaies malgré l'infortune. Le mauvais moral siège autre part qu'au font, les Colley. les Berb. et leurs pareils en ont le monopole. 

Ma santé est bonne et je ne puis que vous en souhaiter une semblable. T'ai-je dit que j'avais vu (quel coq à l'âne) deux combats d'avions... oui je me souviens. Que te dirai-je ? Que je pense à vous, que je vous adore, cela vous le savez... Je croyais vendre à Bask en Anglet. où une exposition avait lieu, j'ai fait chou blanc parait-il. L'argent de De Séj. ne rentre toujours pas, nous allons, je le crains nous trouver dans l'embarras. Pourvu que Lucien tienne sa parole ou gare à la ceinture (ce qui serait calamiteux vu ton état plutôt rondouillard). 

Embrasse le Très Charmant, excite le au jeu, aux exercices violents, il aurait une tendance à être prudent, on doit être très imprudent à son âge... j'en parle à mon aise, n'ayant pas à le surveiller. 

Pour toi, chère Juliette, l'expression de ma vive tendresse. 

Fernand

Amitiés aux amis, à Madurant, rappelle-lui que... la marraine, quoi... ferma ça, polisson ! 

 

Le 19 juin 1917, à la réception

De Fernand à Juliette 

Ma chère petite femme, 

Je suis retourné à L. ce matin pour y rechercher mes bagages que je ne pouvais emporter en bécane. C'était un véritable déménagement, le lit, les toiles, et les mille petits objets qui, à la mine de rien vous accompagnent petit à petit et vous encombrent. L'auto était pleine et je riais sous cape de voir Horlait qui s'était joint à l'expédition disparaissait presque totalement sous leur flot.  L'orage d'hier a éclaté seulement cet après-midi et s'il a rafraîchi l'atmosphère ce ne fut que pour quelques instants. Je t'écris ce soir ma fenêtre ouverte et dans le même costume qu'hier (voir précédente lettre pour le détail). il fait au front un calme plat et ce calme ressemble précisément à celui qui précède les grands orages. Lis les journaux et tu les trouveras instructifs dans une quinzaine de jours. J'ai bon espoir que de grands changements vont s'opérer et qui nous rapprocheront de la fin et de la fin souhaité. Voilà de l'optimisme à répandre. Je n'ai pas encore pu me remettre à travailler sérieusement. je flânoche, fume des cigarettes et sans argent je vais prendre un bon demi. Sans argent ne signifie pas que je suis extrêmement démuni. j'ai sur moi le nécessaire... mais je veux dire plutôt que cette dépense pourrait être considérée comme inutile vu les difficultés que j'ai à faire rentrer certaine bonne galette qui viendrait bien à point. On avait parlé d'un portrait à faire, un enfant chez des gens fortunés d'une commune célèbre par son importance et son éloignement du front. J'ai ahuri les braves gens par mon prix cependant modeste (cinq cent), ils s'attendaient à quelque chose comme 28 fr avec le cadre ou 23.95 sans cadre. Ils vont me donner la réponse... mais je la vois d'ici. d'autre part un Lt m'avait écrit pour un dessin, 100 fr, prix convenu, je pédale et reviens ici en nage pour être exact à son rendez-vous, je fais dans une chaleur torride 34 kilomètres sans boire sans boire, sans boire, et point de "lieutenant". mauvaise ! Le pis est que j'ai dû taper dans nos derniers pelots et que j'ai une kyrielle de petites dettes embêtantes qu'il va falloir boucher lors de la "rentrée" de De Séjournet.... Et j'offrais à Robert ! et celui-ci ne manquera pas de taper à sa perme ! ... le première vente que je fais... eh bien ! je la consacre à l'achat d'un manuel pour vivre dans l'économie, dût-il coûter la somme entière... et nous nous donnerons la lecture, à tour de rôle. 

Comment va le Très Tchamanou ? Attrape-t-il des coups de soleil ? J'entends les bons, ceux qui tannent le cuir sans douleur ? Pour ma pars j'en ai un cuisant dans le cou et je n'ai plus rien du poulet ! Plutôt ressemblerais-je insexué et noir, à une vieille poule de Houdan. je bize le Tretchaman et lui promets puisqu'il est sage de lui refaire le tour des bouts des papier à mon retour, et des constructions, des ponts, des gares, des cubes... et puis maindo avec Tata, Lala et Cleblé, là.... Je vus adôôôre tous les trois, l'un dans l'autre. Comme je regrette de ne pouvoir vernir mon oeuvre de décembre ! Que de bonnes choses qui se perdent à cause de cette guerre... Je ne crois pas hélas aux économies et ce qui est perdu est bien perdu, va.... 

Je vous embrasse de toutes mes forces. 

Fernand

Reçu poème "accordéoniste", me rappelle te l'avoir dit, reçu les timbres aussi. 

 

 

Le 21 juin 1917

De Fernand à Juliette

Chère petite Juliette

Tu es souffrante et j'en suis tout cafardeux. J'ai du vague à l'âme, envie de vous revoir, de vous embrasser, de te soigner. Tu dois t'ennuyer dans le pieu pauvre petite... J'espère au moins que tu ne me trompes pas et que c'est bien une grippe sans conséquence, pas grave. Soignes-toi bien surtout et sois calme, ne te laisse pas trop attiger par le môme Tchamamn. Envoie le promener avec Yjine, c'est ce qu'il y a de mieux pour ton repos et ta santé et celle de la sœur Quiquine. La journée s'est passée entrecoupée d'orages, avec des ondes de chaleur et de fraîcheur. En ce moment, 9 heures, il fait exquis, la nuit tombe doucement et une rumeur joyeuse envahit tout. cependant je n'ai pas le courage de sortir... qu'irai-je faire dehors, traîner une mélancolie, envier, vaguement ceux qui ont une amitié, ou mieux et puis rentrer encore à plat, seul et lointain. Non. J'aime encore mieux t'écrire et avoir mis ainsi avant d'aller au dodo le trait d'union... à défaut de l'autre. Les distractions ne manquent pas cependant ; sans m'arme de ma jumelle, j'ai un vis à vis dans le genre de celui que j'avais à l'atelier, une voisine de marque, grande dame, 20 ans, jeune mariée. C'est charmant, mais tout à fait néfaste pour ceux qui la voient et qu'elle ne perçoit même pas. le peintre se régale car elle est admirablement faite, quant à l'homme, lui, il rêve ; il rêve bien sagement, sans goût pour tenter l'impossible, et trop amoureux de vous surtout, Madame Gros Boulot. 

J'ai reçu une lettre de Poncelet il me donne quelques renseignements sur Tournai, des prix entre autres et aussi le détail de la maigre ration qu'octroie les cartes des services. Le café, par exemple, est à 28 fr le kilo et le tout à l'avenant. Je plains mes pauvres parents qui souffrent de la guerre, autrement que nous, et qui peut-être, hélas, en souffriront peut-être d'avantage encore. 

Toujours pas d'argent, mon acheteur est malade et attend lui-même une grosse rentrée depuis quinze jours. puissiez-vous ne manquer de rien et prendre patience. je travaille sérieusement depuis ce matin après deux jours de tire au flanc, peut-être vais-je recommencer le travail assommant des ombres. Cette épopée se joue et rejoue avec succès sur tout le front et jusqu'à Calais presque, et voilà qu'en grande pompe on en donne une séance dimanche pour le Gr de la division, actuellement au repos. de plus il parait qu'un éditeur se propose. Tout cela c'est très joli mais mon apport me parait tellement faible que j'en ai honte. Chaque fois que je suis obligé d'assister à une séance, les gens qui applaudissent sont sans goût ou d'une généreuse indulgence, à moins que ce ne soit la musique qui est fort belle qui les emballe... ce qui me parait le plus vrai. 

La nuit tombe et j'écris à l'aveuglette. Je vais me couler dans le dodo. Donne-moi demain de meilleures nouvelles, petite chérie. Je t'embrasse de toutes mes forces et dans la même étreinte le Tchaman Nou de mon cœur. 

Fernand 

Le 23 juin, à la réception

De Fernand à Juliette

Chère petite femme, 

Pas de lettre aujourd'hui. c'est assez normal puisque tu m'écris tous les deux jours, et cependant je suis inquiet : pourvu que tu ne sois plus souffrante, chère petite. Ta dernière lettre ne parlait pas d'amélioration, loin de là, et dans ton état, cette grippe est vraiment fâcheuse ! Soignes-toi bien surtout et fais-toi bien soigner aussi, ne néglige rien pour cela. Je vais dès cette lettre écrire, réclamer une fois de plus à De Séjournet. Bien que tu ne me parles par d'argent je flaire que tu dois commencer à en sentir le besoin. je me fais du tracas à ce propos. Comme il nous faut des fonds coûte que coûte, j'ai accepté hier d'aller évaluer le coût d'une copie à faire. c'est un travail bien emm... et que je croyais bien ne plus avoir à faire de ma vie, mais voilà : c'est la guerre. En même temps, j'ai parlé pour commencer éventuellement un portrait non payé mais qui me plairait beaucoup à faire pendant mon repos ici. Il s'agit du portrait de Mme Tacke fort connue dans l'armée pour son séjour prolongé aux tranchées où sans crainte elle a habité fort longtemps loin de tout. Cette vieille dame qui a une tête épatante habite actuellement ici et n'est jamais vue dans les rues qu'à âne. Tu vois d'ici quelle belle grande toile il y aurait à faire avec elle. En attendant je retouche mes travaux et j'en exécute d'autres et mes journées sont assez bien remplies, suffisamment pour en bannir le cafard. 

Mon ami Pierre De Mot vient me voir de temps en temps, il sort précisément d'ici. C'est un homme charmant, et qui en ce moment est dans le trouble et la joie. Sa femme est ses enfants sont en Hollande, prêts à passer en Angleterre. Après deux ans ½ de séparation, comment vont-ils se retrouver ? Que de bizarres situations aura créé la guerre. 

Le pauvre Robert tombe bien mal pour sa perme. A-t-il retrouvé la charmante Bretonne si accueillante ? Comme c'est bête hein, que nous n'ayons pas eu notre congé ensemble ! J'espère qu'à paris comme ici, la chaleur s'est un peu modérée, ici à certains moments il fait presque frais. 

Je suis bien privé du Tchaman, je suis sûr qu'il aura allongé et maigri par ce temps. Pense-t-il beaucoup à son papa d'Ahite ? celui-ci a du vague à l'âme quand il entend les enfants qui jouent dans la rue. Comme c'est bête que vous ne puissiez habiter ici... D'autre part ce serait fou et chanceux les accidents de guerre ne sont pas des choses rares et, dame, je serais plus à mon aise dans n'importe quelle situation au front que d'être avec vous ici. 

Je vous embrasse tendrement en faisant mille souhaits pour ta santé, petite femme bien aimée. 

Fernand (vendredi) 

 

Juin 1917, sans autre précision

De Fernand à Juliette 

Petite femme aimée, 

Avide de nouvelles je suis allé guetter le facteur et j'ai ainsi un peu plus de temps à disposer entre le reçu de ta lettre et la réponse qui doit partir au prochain courrier. "Kif, kif" tu dis, pauvre petite ! Toi qui ne te plains jamais, tu dois être bien souffrante quoique tu cherches à me rassurer. Comment as-tu attrapé ce froid ? Il avait fait si bon ces derniers temps ! Moi aussi je suis pressé de savoir ce que dira Monnier. Si tu le juges nécessaire, n'hésite pas à faire selon ma lettre de dimanche, tant pis pour le service, le lieutenant, les camarades et le boulot en train. Tu es ma grande mon unique amie et tout peut arriver sauf que tu te tourmentes à on propos. J'écris de cette plume à Blondel, tu ne peux rester sans argent. Immédiatement au reçu de la somme de mille francs donc je vais le taper, tu me feras le plaisir de renvoyer 150 fr à Robert et de payer Semeliez si tu ne l'as pas fait. Tu mettras toutes choses en ordre, régler Louisa aussi, je déteste ces petites dettes criardes. Inutile de dire à Lucien ni à Jeanne (Jeanne la soeur de Fernand, et Lucien son mari, https://fr.wikipedia.org/wiki/Lucien_Brasseur) d'où vient cet argent, ils pourraient se figurer que je puis taper là inépuisablement et tu sais ma chérie, combien il m'en coûte de le faire. Au besoin, si l'agent t'arrivait et et pourrait donner des indications trop visibles sur ses sources, tu dirais que c'est un virement de fonds entre De Séjournet qui m'a acheté un tableau et la maison Blondel, pour éviter les pertes lourdes en mandat franco-belge. Compris ? Je compte absolument sur toi mon petit pour tout régler comme je te le demande. Ces dettes m'empoisonnent au moins autant que la nouvelle que je contracte forcément. Je commence aujourd'hui même les études pour le portrait dont je t'ai parlé, celui de Mme Tack, jeune veuve de 82 ans. Juchée sur son âne, c'est une personne de la guerre, ayant vécu trois ans dans les tranchées, ayant sa villa bombardée. J'ai le cœur battant comme celui d'un gosse à qui on offre un jeu splendide, peut-être vais-je faire un bon portrait. Naturellement c'est à mes frais que je l'entreprends et ce sera assez lourd, attendu que tout coûte les yeux de la tête, châssis, toile, couleurs, et que je vais faire un grand boulot : sans doute grandeur nature. Mais reparlons de toi, chère petite : fais un effort et donnes moi des nouvelles précises, prie Jeanne de m'écrire même si tu souffres et que tu ne peux t'en occuper. 

Je relis ta lettre, ne te préoccupes pas pour moi, j'emprunte régulièrement, et si même je me trouvais sans le sou, j'ai du crédit ouvert un peu partout. d'ailleurs dans quelques jours je toucherai le reliquat de De Séjournet ce qui me permettra de régler mes dettes à moi, qui petit à petit forment boule de neige. 

Je m'égare encore sur d'autres sujets que le tien. Ne vas surtout pas te frapper si tu avais une petite bronchite, bien soignée cette maladie est assez bénigne et c'est en somme ce que j'ai eu durant tout cet hiver avec cette différence que je n'étais pas dans ton état (bien entendu grande bête) et que je pouvais pas me soigne comme il aurait fallu. Ainsi donc, si tu es raisonnable, que tu ne fais pas la blague de sortir trop tôt de crainte d'une rechute, ta bonne santé habituelle aura vite fait de te rendre ton aplomb. Tâche de manger et pour cela mange autant que possible des choses qui te plaisent bien, soigne bien ta petite (?) et n'oublie jamais que ton appétit règle celui de la sœur Quiquine, qui doit être à l'instar du Tchaman, que j'embrasse tendrement comme toi-même, cher petit loup adoré.

Fernand 

Merci et amitiés aux amis. 

Le 30 juin 1917, à la réception

De Fernand à Juliette

Chère petite Femme, 

Je continue à t'écrire comme je te l'ai promis ce matin malgré qu'il se peut que je sois à Paris avant cette lettre. C'est ton télégramme qui décidera de cela, dès son reçu et s'il est positif, je file au G.Q. muni du certificat et de celui que mon lieutenant me donnera. Les choses ainsi ne traîneraient pas. Dois-je le souhaiter ? D'une part je le souhaite et tu le sais avec quelle ardeur, inutile de t'en dire les raisons, te voir, t'embrasser, te soigner un peu, embrasser le Tchamant et me retrouver un peu dans la paisible atmosphère saine et reposante de notre petite maison. D'autre part et ce n'est pas sans raisons tu le penses que je suis hésitant comme le lieutenant. C'est la courte durée de mon séjour là-bas, (trois jours je crois, le temps de reprendre la bonne vie et de la requitter ce qui est pénible) la grippe à coup sûr au milieu de plusieurs boulots sérieux, ce qui ne serait rien encore, mais surtout le prochain congé qui devra bien, vu les circonstances être un peu perturbé. Je te l'ai dit que plusieurs des nôtres avaient un peu abusé, sans respect pour les légitimes droits des autres et qu'à la suite de ces incidents des punitions récentes avaient troublé le bon équilibre... alors les consciencieux écopent et c'est le cas précisément. Au lieu de me donner huit bons jours nécessaires on parle de trois et on dit "est-ce bien urgent" ? Et je ne sais plus. Je deviens inquiet, je me demande : "Est-ce que j'agis bien ? Que dois-je faire ? C'est en somme ta lettre, arrivée le lundi qui a tout mis en déroute en me rassurant un peu. Et voici comment : j'étais le dimanche si bouleversé de ta lettre où tu me réclamais et parlais de ma télégraphier que je n'ai pu cacher ma peine. Le lendemain le lieutenant et sa dame, s'intéressant en toute amitié à ta santé m'ont demandé de tes nouvelles. J'avais ta lettre en mains et je dis :" je suis content ça va mieux". Et dès que ce mot a été lâché, j'ai pensé trop tard que ma lettre contenant les tuyaux était partie et que tu t'en servirais et que ton télég. n'aurait plus la même portée, vu le mieux dont je venais de parler imprudemment. C'est ce qui est arrivé. Si je ne pars pas, c'est maintenant une déception pour moi comme pour toi et c'est un regret d'une chose presqu'eue et que je en songeais pas à désirer qui va se coller là et nous tracasser. 

Mais tout cela ne te dit qu'en partie mon inquiétude et mon désir de savoir ce qui en est exactement de ta santé. J'espère, ma petite femme, que le sens de mes lettres te donnera idée de m'écrire quotidiennement malgré mon retour éventuel. je suis pressé d'être à demain pour savoir ce que Monnier aura dit, pressé aussi de savoir ta réponse à Horlait. 

Pour compléter l'aperçu de ce que je pense, de ce que je fais, voici quelques nouvelles brèves. Une petite commande, portrait d'enfant, prix fait deux cents ! Où sont mes portraits à deux mille ! Une grosse commande, celle que je me suis donnée, l'âne portant le bonne vieille madame Take. "L'Héroïne des tranchées de l'Yser". Je travaille activement et j'ai là deux bonne études venues dans le feu, si je continue ainsi, j'ai là un tableau sérieux. en train, qui marquera dans ma vie. N'est-ce pas une veine de sentir que je me rattrape après avoir battu l'eau pendant près d'un an !?

La guerre ?... On s'attend à de grandes choses par ici. Il y a des promenades de gros pépères dans les airs, tant qu'ils sont destinés à des cités avoisinantes (voir journaux dans quelques jours) les bons égoïstes que nous sommes tous après tout ne s'en énervent pas trop, mais cela va-t-il prendre fin ? Et comment ? Je suis très curieux et voudrais que tu le sois aussi. On reparlera de l'Yser et de notre front. je t'embrasse, ma petite malade chérie, tendrement, de tout mon amour et toi Tchamant à la face maligne et rubiconde, je t'étreins en vibromant. 

Fernand 

Retour de Fernand à Paris pour quelques jours, Juliette étant hospitalisée pour une pleurésie.