Mars-Avril-Mai 1916. 

Textes et lettres de 1916 concernant la section de camouflage. Textes intégraux non modifiés, y compris pour l'orthographe et la syntaxe. Les mots illisibles ou noms propres non reconnus sont suivis d'un (?).

 
7 mars 1916 
Le commandant de l'équipe de camouflage à Monsieur Allard l'Olivier.
 
Cher Monsieur, 
 
Malheureusement, mais naturellement je n'ai aucune autorité sur la Section de Camouflage Belge, qui n'est d'ailleurs, je crois, qu'en formation et son recrutement ne se fait pas par nous. Ce serait plutôt auprès de votre gouvernement qu'il faudrait vous adresser.
Mais, soyez persuadé que, si de mon côté je puis avoir quelques renseignements, je vous préviendrais aussitôt. 
Recevez l'assurance de mes meilleurs sentiments. 
 
L'officier commandant les Équipes de camouflage
Abel Truchet (https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Abel-Truchet)
 
 
Sans date
Du même à Fernand
 
Cher Monsieur l'Olivier,
 
En attendant la réponse de Guirand de Scevola, (https://fr.wikipedia.org/wiki/Lucien-Victor_Guirand_de_Scevola) vous pouvez faire un stage à mon atelier. Vous serez ainsi au courant de certains travaux.
 
Présentez-vous donc avec cette lettre 34, rue du Plateau et demandez le maréchal des logis-chef (?, nom illisible)  qui vous donnera un vêtement de toile pour travailler.
 
À vous : Abel Truchet.
 
 
29 mars 1916
En-tête : Armée belge, parc du génie d'Armée, Section de Camouflage 
 
Monsieur, 
 
Le Lieutenant Guiraud de Scevola m'a transmis avec recommandation votre demande de faire partie de la section de camouflage belge que je dirige. Par M. Truchet vous devez connaître la nature de nos travaux qui, exécutés à notre atelier d'Amiens, doivent être mis en place en première ligne. Vous aurez donc l'occasion d'exercer à la fois vos talents de peintre à l'atelier et votre zèle et votre activité de soldat au moment de la mise en place.
La petite note ci-joint vous fera connaître quelle est la solde qui est allouée aux militaires par le Gouvernement Belge.
Veuillez m'adresser, si vous persistez dans votre désir de vous engager, une demande officielle adressée à Monsieur le Ministre de la Guerre que vous voudriez contracter un engagement volontaire pour la durée de la guerre dans la section de camouflage belge.
Allant fin de la semaine en Belgique, si vous m'adressez d'urgence cette demande, je la présenterai moi-même et tâcherai de faire le nécessaire pour qu'elle ait une suite.
Veuillez agréer, Monsieur, mes sincères salutations
L'officier commandant la section de camouflage belge
Alfred Guisar  
 
 
5 Avril 1916 
Note pour Monsieur des Ombiaux (jointe à la lettre du 6 avril) 
 
Ci-joint en retour les documents relatifs à M. Allard L'Olivier. 
 
Ses offres de service sont acceptées aux conditions ci-après : il n'est pas possible de lui conférer un grade qui ne correspondait à aucun commandement, mais il peut lui être alloué une indemnité de 500 francs par mois. il prendrait un engagement pour la durée de la guerre et serait adjoint au chef de la section. 
 
Je n'ai pu déchiffrer l'adresse exacte de M. Allard l'Olivier. Voudriez-vous vous charger de lui faire part de ces décisions et le prier de me faire savoir s'il les accepte. 
 
Le Ministre de la Guerre, Par ordre : Le Chef de Cabinet
P. d'Orjo
 
 
6 avril 1916 
En-tête "Cabinet civil du Ministère de la Guerre", lettre manuscrite de M. des Ombiaux à Fernand
 
Cher Monsieur 
 
J'ai le plaisir de vous envoyer la réponse de St Pierrebrouck.
Veuillez répondre directement au général d'Orjo (?),chef de cabinet à St Pierrebr. 
Vous n'êtes pas sous-lieutenant car le grade ne correspondait à aucun commandement, mais vous êtes adjoint au chef de la section. il me parait que c'est tout comme. 
Je suis heureux que l'affaire se soit terminée si promptement dans le sens que vous désiriez. 
Ecrivez-moi tout de suite votre décision, je vous prie. 
En toute hâte. Bien cordialement à vous.
 
M. Des Ombiaux 
 
 
11 avril 1916 
 Lettre adressée à F. Allard L'Oliver, artiste peintre, 12 rue Simon Dereure, Paris XVIIIe, à l'en-tête du Cabinet militaire du Ministère de la Guerre. 
 
Monsieur, 
 
J'ai l'honneur de vous prier de vous présenter au commandant belge de la place de Paris (Caserne de la Nouvelle-France) à qui j'ai adressé des instructions en vue de vous engager et de vous diriger ensuite sur Amiens. 
Veuillez agréer, ... Le Ministre de la Guerre, par ordre, le Chef de Cabinet ...
(signature illisible) 
 
 
20 avril 1916 (carte-lettre)
de Fernand à Juliette
 
Ma bien chère Juliette, 
 
Il est 11.10, le train est à l'heure, par égoïsme et pour rompre un temps véritablement souffrant pour moi, j'ai préféré quitter notre chère petite maison et toi et notre petit nounou. Comme Lucien n'est pas encore arrivé je tiens à t'envoyer mon meilleur baiser que tu partageras avec notre Tchamant Nou. Je vous aime tous les deux et de telle manière que si un jour il m'est permis de croire avoir fait quelque chose dans ma vie, ce jour pourra compter. 
Je vous embrasse tendrement. Il se peut que je revienne bientôt, si mon absence devait se prolonger pense souvent à moi et relis ce petit mot où j'ai mis entre les lignes toute mon âme, qui je le crois, vaut quelque chose. À vous deux mes baisers.
 
Fernand A L'o. 
 
 
21 avril 1916
De Fernand à Juliette
 
Ma chère Juliette,
 
Je suis à l'Hôtel de l'Est d'où je t'écris après m'être rendu à la section que tu sais. Je m'étais mis en quête hier, en arrivant, de trouver mon chef. Je l'ai entrevu chez lui et je puis dire que son accueil fut d'une froideur qui m'a fait réfléchir une partie de la nuit. Je m'attendais bien à quelques difficultés, mais sûrement pas à une semblable douche glacée. Ce matin même chose, après un poireau voulu et destiné à me faire sentir que je suis dans son esprit un humble et surtout un indésirable. J'ai affaire là à forte partie parce qu'elle est bornée et absolument fermée : "J'ai bien reçu, m'a-t-il dit, un vague mot vous intéressant, mais que voulez-vous que je fasse de vous ? J'ai un peintre français avec moi et ses services me suffisent amplement. restez à votre hôtel et attendez une convocation. Je vais voir Guirand de Scevola et obtenir audience pour vous."
Ainsi, me voilà consigné et fort en peine de savoir comment tout cela va se terminer. J'ai des atouts avec la lettre du ministre et je me repose entièrement sur elle et sur ma volonté de triompher de n'importe quels ennuis. C'est pour vous chers enfants, Nounou et toi, que je travaille. Ne m'oubliez pas, aimez-moi bien, en cela seulement je trouverai ma récompense. 
je vous embrasse tendrement. 

Votre F. Allard L'Olivier 
 
Inutile de parler de mes débuts embêtants hein ?...Ne te tracasse pas. Surtout si tu te tracassais le moindre peu ce serait déjà plus que moi. Je suis tranquille comme Baptiste.
 
 
23 avril 1916
De Fernand à Juliette 
 
Ma chère petite femme
 
Quelques détails sur la vie pratique. D'abord je suis consigné à l'hôtel en attendant des ordres. .. À ce propos dis à Lucien que j'avais tout prévu, sauf que j'étais soldat et que je n'ai pas pu voir ni Bruhard (?) ni Ludowsky dont j'ignore l'adresse civile. (S'ils en ont une !). Cet hôtel est heureusement devant la gare et je regarde passer les gens depuis hier à 11 heures. Toute vie s'arrête à huit heures et comme je n'ai absolument rien à faire je cherche dans le sommeil à me retrouver le lendemain que le plus tard possible. dès demain, jour de Pâques, je pourrai sortir et sortir manque de charme loin de vous deux, chères têtes aimées. D'ailleurs il pleut sans discontinuer, une pluie en rafales.... c'est froid, froid ! Et puis c'est triste. Mais ce n'est pas pour me plaindre que je t'écris. À ce qu'il m'a paru, le tourment que te cause mon départ te suffit. Pour ma part, inutile d'insister, pas ? Alors voilà. Je suis dans ma petite chambre, grande comme trois fois un lit. J'y suis bien. L'hôtel est propre et confortable et malgré la cherté de la vie, je prends pension de façon très satisfaisante à raison de 7.50 par jour, sans pourboires. Ceci à partir de ce jour où j'ai entendu nettement que je serais ici pour une dizaine de jours. Le Lt communique avec moi par l'organe de son fourrier.... tu vois comment nos rapports sont cordiaux... mais je n'ai pas dit mon dernier mot et comme je t'écrivais hier, je suis plus rassuré sur ma politique que sur les services que j'aurais à rendre. Des Ombiaux serait vraiment flatté si quelqu'un lui disait comment les artistes sont reçus ici, lui itou, et le mieux est que j'ai la certitude que le bonhomme G doit être une nullité dans la dimension de la Grande Roue. 
Je ne demande qu'à changer d'avis sur son compte. 
Je vous aime tous les deux mais je ne puis m'étendre sur ce sujet qui me gonfle et m'enlève toute virilité. 
Je vous embrasse comme je vous aime, avec passion. 
 
Fernand
 
9 h moins cinq. Je vais me pieuter dans une demi-heure, si je peux dormir. Je suis encore un heureux mortel dans la mêlée. N'oublie pas l'envoi de la pochade. 
 
 
24 avril 1916 
De Fernand à Juliette
 
Ma chère petite Juliette
 
Je te l'ai dit, à huit heures toute vie s'arrête et c'est pour moi un véritable soulagement. "C'est encore une qui se termine". Je veux parler d'une journée longue et fastidieuse où je ne sais quoi faire de mes grands membres. Impossible de peindre ou de dessiner en ville, mes papiers ne sont pas encore en règle et dieu sait à quels risques je m'exposerais si je dessinais une vieille toiture ou quelque pittoresque (?) de la Somme. Au surplus j'ai le cœur dans le gosier ou plutôt dans les yeux. Je sais fort bien qu'un rien suffirait que je me transforme en abondante Walhace. Ma tendresse naturelle est à rude épreuve, sans cesse je vous revois, Nounou et toi... Comme je vous aime : tâches ma chère femme de pénétrer tout ce qu'il y a dans les derniers mots, je vous aime... mais je ne puis vous le dire sans m'abandonner à une coupable mollesse. 
Comme je le prévoyais les choses semblent prendre meilleure tournure. Je t'ai dit m'être entretenu avec le fourrier hier. C'est un excellent garçon et qui semble vouloir ménager la chèvre et le chou, et qui par le fait, m'aidera beaucoup. J'ai eu la surprise de le voir arriver ce matin à mon quartier général et je sens que la situation s'éclaircit. Aussi puis-je te parler librement et sans crainte de te préoccuper inutilement. À mon arrivée j'ai tout de suite senti l'hostilité du Lt et cette hostilité s'explique du fait que la section se forme et que ces Messieurs G° T et F avaient mis en bonne place ici un de leurs amis français. C'est du moins ce que j'ai cru démêler en rapprochant leur attitude qui m'étonnait avant mon départ (tu t'en souviens) avec la gêne évidente de celui dont je dois être l'adjoint. 
À plusieurs reprises celui-ci a dit devant ses collaborateurs français "Mais je n'ai pas demandé d'adjoint. Je n'en veux pas. je vais téléphoner à St P. qui est ce monsieur "Ombiaux" ?"
Bref le tirage... J'aurais rêvé le pire accueil que j'aurais été à cent coudées au-dessous de la vérité. 
Évidemment le départ, d'être loin de vous, ma solitude complète, et par-dessus tout cela cette douche. Ce n'est pas fait pour mettre du coeur au ventre. J'ai lutté. Je lutte encore. Certes je puis aller au diable, mes tourments ne seront pas plus vifs que ceux que j'ai rencontrés en ces trois derniers jours. Mais j'ai ceci de bon. Il suffit d'un rien pour que ma torpeur tombe et la visite inopinée du fourrier m'a laissé comprendre qu'à l'armée il faut savoir attendre, patienter et composer. Il m'a donné de sages avis, m'a affirmé l'exquise bonté du chef, m'a proposé ses services. Comme je supposais qu'il était envoyé par quelqu'un je me suis tenu à qua., lui ai offert l'apéritif. S'il est venu de lui-même, c'est une aide précieuse qui me vient. S'il est envoyé, c'est un bon signe. Il parait que tout va s'arranger et que je vais toucher mon indemnité à partir du jour de mon engagement. je commence le travail (le travail ?) mardi. Demain lundi je vais voir le sergent habilleur qui doit me nipper... je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de choix dans la tôle, enfin ! Oui cette journée de Pâques avec son bon soleil m'a apporté un peu de réconfort. Comme je me couche tôt je suis éveillé de bonne heure et je musarde dans ma chambre. Je prends un temps énorme pour ma toilette et quand j'ai de la mousse au bout du nez, je songe au bon baiser que je voulais toujours fourrer à Nounou. Je tourne, je vire, je fume... Que ferai-je dehors ? Errer ? Cependant ce matin le soleil était enjôleur et je suis parti à l'aventure le long de l'eau. C'est charmant la Somme. Elle se divise en ville en cent méandres pittoresques. Des vieux ponts, de vieilles maisons dans des vieilles rues qui portent des noms baroques. J'ai parfois des envies de faire un croquis mais votre pensée est trop absorbante. Je préfère regarder filer l'eau au travers de laquelle je retrouve l'image de Tchamanout et la tienne aussi, va ! Mais après tout, que faites-vous mes chéris... Je me demande comment je suis encore sans nouvelles ? Vais-je devoir gendarmer pour avoir ce réconfort ? Mon adresse est toujours : Hotel de l'Est, Boulevard d'Alsace-Lorraine. Dans quelques jours, j'aurai mon adresse militaire et j'aurai souci de te l'envoyer tout de suite et ce sera si je compte bien quatre sous d'économie par jour. deux sous pour moi... et deux sous pour toi et Nounou. 
J'aimerai que me dises où en est ta situation première. Si Lucien t'a dit la petite combinaison au sujet des cinq cent balles en bonds... Vraisemblablement à la fin du mois je vais toucher à partir du 14 soit 250. Cette somme me servira à gagner la fin du mois suivant mais il serait bien si tu touchais de m'envoyer une petite provision d'imprévu car je sens bien que pour mon équipement j'aurai quelques frais. La ville est absolument calme. Le premier jour, de très bonne heure, j'ai entendu la canonnade, des gens des alentours ont dit que précisément on avait bombardé... X ??? Comme cela m'avait tout l'air de faire sensation, j'en ai conclu que c'était une rareté. Aujourd'hui des aéroplanes sont venus tournoyer au-dessus de la gare. Je m'attendais à de l'extraordinaire... En fait ces oiseaux-là sont comme ceux de Paris. J'ai de plus en plus idée qu'il y aura moyen de t'avoir avec Nounou de temps en temps. Il doit y avoir un tuyau pour cela car je vois pas mal de poilus qui entre deux tranchées s'arrangent pour se faire venir embrasser. 
Bien des amitiés à Lucien et à Jeanne. Est-ce que la charmante Baballe s'entend bien avec Tchamant Nou ? (N.B. Jeanne est la soeur de Juliette, Lucien son mari et Baballe leur fille) Et toi es-tu contente petite femme d'avoir la maison et sa solitude ? Et notre ami Robert, l'as-tu vu samedi ? Est-il toujours aussi noir qu'un Fouchta (?) ? Est-ce que son Lamda lui a donné réponse ? Je serais bien heureux de le savoir hors Ballot. Si les amis se plaignaient de mon silence, dis leur que j'ignore encore mon adresse et que dès qu'il me sera permis de la leur donner je le ferai. 
Je vous embrasse toi et Tchamant Nou, de toute la force de mon coeur. 
 
Fernand
 
Parle lui souvent de son papa dis... et toi chère jeune vieille amie, songe souvent à ton poulet dont tout le bien est dans votre coeur à tous les deux. 
 
 
26 avril 1916 
De Fernand à Juliette
 
Ma chère, très chère Juliette,
 
Ta lettre pleine de vous deux est un réconfort et l'appui moral de la classe 33 est précieuse. Merci vous êtes gentils tous les deux et je vous adore mieux que je ne puis le dire. Tu me demandes de te dire tout, ma pauvre femme ! À quoi t'exposes-tu ? Si tu m'aimes, tu pénétreras certaines des blessures douloureuses que j'ai ressenties et à quoi bon souffrir à deux, alors que je puis le faire seul. Ah mon amie, ma chère femme.  Je te raconterai par le menu, plus tard, les difficultés de toutes sortes que je rencontre... Si je m'en tire, tu pourras prétendre avoir un homme, car j'ai affaire ici non pas à la difficulté qu'on rencontre face à face, mais plutôt à celle qu'on sème derrière soi avec mépris quand elle est vaincue et enfin considérée. Je ne sais comment t'expliquer cela. C'est tellement embrouillé. D'abord, d'une part tout un personnel où à part une ou deux exceptions, je ne compte que des sympathies parce que de même sang, d'autre part une puissance (lieutenant) ballottée, faible, qui se laisse conduire par un usurpateur solidement soutenu qui fera tout pour se maintenir. Comprends-tu ? Plus tard je t'expliquerai les choses plus nettement. Je ne puis maintenant. Mes sympathies auraient quelque poids si elles n'étaient obligées de composer, de ménager les apparences par suite des distances, mes ou plutôt mon antipathie agir avec une insolence que je n'ai jamais rencontrée dans ma vie, cependant riche en difficultés. Cette insolence est appuyée bien entendu et par qui ? Par ceux sur qui même je comptais et dont j'aurais pu obtenir ma mise en route. Heureusement, une montée est toujours compensée par une descente : j'ai rencontré un collègue de James (son frère), résolu et capable de plus, ami de James. J'ai rencontré aussi un ou deux sous-ordres qui travaillent pour moi : ils sentent qu'un jour le vent soufflera dans mes voiles et ils posent de timides jalons. C'est un appoint que je ne néglige pas. Aujourd'hui j'ai lutté par la grève des bras croisés, je n'ai pas pu voir mon chef. Demain, j'aurai sans doute encore à jouer de toutes mes forces contre l'humiliation que publiquement on veut me faire... Mais, je te l'ai dit, je tiendrai bon et si je lâche, c'est que le serpent avait un venin trop sûr. Je vais te demander dare-dare deux services : un mandat de 200, dès que tu le pourras- adresse- Hotel de l'Est- Bd d'Alsace Lorraine-secundo, l'envoi immédiat recommandé de la lettre du Roi et les cartes postales du "Don Quichotte", des "Baigneuses", ainsi que le n° du Roi des Annales. J'ai eu tort de ne pas avoir ces quelques documents.
D'autre part, je n'ai toujours pas vu Bouchard et je fais le nécessaire pour le trouver. A-t-il répondu à Lucien et se trouve-t-il dans la clique contre laquelle je dois lutter ? Tr G.d.S... J'étais fort sot de m'étonner de la froideur qui a accueilli ma nomination. On me dit que mon compétiteur a eu une longue conversation téléph... et je crois que Tr. ne me porte plus précisément dans son cœur. Je me moque de tout cela. Mes batteries maintenant vont agir. Ou je serai à terre, ou les autres le seront. Je renonce toujours à l'appui de Des Omb. (Des Ombiaux) Je ne puis me permettre de de lui donner le fil à retordre avec moi... et puis je compte toujours sur l'arrangement à l'amiable. Dès que tout sera arrangé si cela s'arrange, tu viendras t'installer ici en me laissant une large latitude. Je compte même que d'ici un mois, ou je serai à Paris, ou tu seras ici. Quel bonheur si tout marchait à nos souhaits. C'est tout un avenir qui se joue. Le sais-tu bien ? Fais toutes mes amitiés aux amis ma chère femme, mais ne laisse rien transpirer de nos inquiétudes... à Lucien peut-être... il me connaît, connaît les hommes à qui j'ai affaire et peut-être pourra-t-il me donner un conseil ou me faire aides par Bouchard... si il le pouvait donne lui mon adresse afin qu'il la donne et que ce dernier vienne me voir à moins que je n'aille moi-même à sa rencontre. Ce qui ne serait que juste, vu son talent... Mais avant, que Lucien sache bien si Boudard est pour ou contre Pinchon le compétiteur en question (N.B. peut-être bien lui, le créateur de Bécassine. https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Pinchon)
Ainsi ma chère femme, j'occupe cinq pages d'une idiote question et le principal, notre Tchamanout, n'a pas encore été cité. Cependant c'est de lui que je tiens d'avaler les turpitudes et de nourrir l'espoir de m'en rendre maître. Je l'aime. Je vous aime. Vous êtes mon tout, et je vous embrasse de toute la force de mon amour. 
 
Fernand
 
P.S. Qu'est-il advenu du voyage de Duret à (? illisible) ? Je suis heureux de savoir madame Durand si attentive à te rendre la solitude supportable- remercie-la en mon nom personnel. C'est une bonne amie dont j'apprécie l'amitié. Honorine a-t-elle écrit . Et Murette (?) et sa gogorge... Je pense à tout ce que j'ai quitté, va ! 
 
 
27 avril 1916  de Fernand à Juliette
 
Ma chère petite femme, 
 
Aujourd'hui encore, grève des bras croisés. Au secteur nous recevons la visite de G.d.S. et de ses seconds. Je me suis mis à l'écart et j'ai attendu. La visite terminée, je fus appelé et j'ai eu un entretien particulier avec G.d.S. Il s'est montré aimable contrairement à mon attente ; pour ma part j'ai fait toutes mes réserves, considérant que mon mandat me mettait au-dessus de l'attitude qu'en temps ordinaires j'aurais dû avoir vis-à-vis d'un homme de ce talent. La conversation a pris par la suite une tournure assez amicale et en partant il m'a offert la main... mais... Il y a un mais que j'étudie et ce n'est pas une mince affaire à résoudre. Ayant eu cette entrevue avec le grand manitou, je n'ai pas tardé à en avoir une autre avec mon lieutenant. Je dois dire que ses sentiments ont changé. On m'a tant répété que c'était un brave garçon que j'en suis à me demander si la proposition amorcée par G. de S. d'abord, expliquée ensuite par le lieutenant, n'est pas un traquenard. En fait, voici : "Ici votre indemnité est supérieure à la mienne : je voudrais accroître l'importance de mon secteur et vous mangez une part considérable de nos fonds. Votre talent mérite cette indemnité, mais les travaux inférieurs que vous auriez à faire ici ne peuvent recevoir un salaire aussi important ; nous avons ici des peintres d'un réel mérite (en fait il n'y en a qu'un) et qui se plaindraient. Faites-nous un mot que nous allons transmettre au Ministre M., G. de S. et moi, avec avis favorable et vous obtiendrez une situation qui vous donnera toute latitude d'exercer vos talents." Voilà le problème. J'ai demandé quelques jours de réflexion, admettant bien en fait que la situation serait intenable ici ayant sur le dos et les chefs et une catégorie (naturellement la moins intéressante) du personnel. En conséquence, je vais prendre un peu de liberté et me commander un équipement convenable. Je vais réfléchir et envoyer dare-dare un mot à M. D. O. Peut-être pourrait-il m'éclairer. Pour te donner une idée de l'extraordinaire pouvoir de celui que j'aurais dû remplacer, c'est que Boudard, l'ami de Lucien, a renoncé à me donner rendez-vous pour ne pas se créer des ennuis. Ainsi je suis parfaitement seul, ne pouvant accueillir sans réserves les minauderies de certains. Si il a quelqu'un ici c'est l'ami de James, le cousin de Marissal... Celui-là est franc et d'une pièce et c'est un bon camarade.  Je te le disais précédemment, je recueillerai un bénéfice sérieux de toutes ces misères... c'est d'en avoir fait l'expérience. Je ne sais rien de plus odieux que ce ramassis de cancans, de petites histoires rapportées commentées qui m'entourent, m'assaillent et m'étouffent. Je plains les hommes politiques qui vivent dans ces promiscuités douteuses et auxquelles il faut faire aimable figure. Et que faire ? Quelle situation ! Je te le dis encore, je m'attendais à du tirage, mais certes non ! à rien de semblable. Et vous êtes loin de moi, chers enfants, avec quel bonheur je reposerais ma tête pleine à éclater contre la votre. Si je ne vous avais pas, il y a beau temps que j'aurais demandé mon envoi immédiat sur le front où j'apprendrais sûrement à me servir de n'importe quel outil ! 
Mais je suis ainsi fait, chère petite Juliette que le niveau de mon espoir et de mes défaillances et d'une grande instabilité, ce qui me permet au cours de cette lettre d'un ton plutôt maussade de reprendre courage en souhaitant de ne pas t'avoir trop ennuyée. Je vous embrasse de tout mon cœur toi et mon cher Nounou adoré. 
 
Fernand
 
Ce matin nous avons eu une visite... bruyante. Le ciel était tout marqué de petits flocons blancs significatifs et j'ai au milieu des bruits sourds distingué nettement un claquement sec. 
 
 
27 avril
de Fernand à Juliette notée, vendredi, Amiens 
 
Ma chère Juliette
 
J'ai reçu ce matin ta bonne lettre si tendre. Combien je suis fâché des tourments affectueux que je te cause en te décrivant mes ennuis. Hier surtout je t'ai écrit d'une façon tellement découragée que j'en ai des remords. Et par-dessus tout te voila sans le sou. Bientôt je vais me trouver moi-même dans l'embarras car si on me demande une provision sur la commande d'équipement que je vais faire je vais faire une sale tête. J'ai revu ce matin mon Lt. C'est en fait un excellent homme qui préfère la tutelle d'une chose sûre que les ennuis d'une entreprise nouvelle avec mon concours. Il est bouleversé, d'autant plus qu'il me sent énergique et appuyé par la force de mon apport. Il me donne quelques jours de réflexion pour donner suite à la proposition qu'il me soumet. Je puis compter sur son appui ou sur celui de G. de S., tout disposé paraît-il à me servir d'appui pour se servir lui-même (en fait). En somme, si l'affaire proposée réussissait ma situation s'embellirait et tu peux être entièrement rassurée sur mon sort. Ce qui m'inquiétait par-dessus tout, c'était de ne pouvoir toucher personne, chacun se défilant dès que je me montrais pour éviter toute explication. C'était un moyen pour eux, mais pas une solution, je m'en suis heureusement rendu compte et j'ai opéré dans ce sens. La carte de L. est l'expression juste de la situation. Il écrit en clair pour ne pas se compromettre et il garde ainsi une autorité que plus personne ne garde, j'ai pu m'en rendre compte. B. lui, l'a signifié à celui que j'avais envoyé vers lui.
Ainsi donc je vais me balader trois ou quatre jours et réfléchir en tout liberté. J'aurais préféré, et tu le comprends, pouvoir travailler. Le travail fait passer la tristesse de me sentir loin de vous et je n'ai même pas cette ressource. Je m'étais proposé d'écrire mes réflexions sur tout ce que j'ai vu mais je ne puis m'y mettre : votre chère pensée transparaît derrière mes turpitudes comme un cher visage dessine une violette de crêpe. Je vous embrasse de tout mon cœur mes chers deux. 
 
Fernand 
 
 
28 avril 1916,
de Fernand à Juliette notée vendredi matin 
 
Ma chère petite Juliette
 
Je ne veux pas attendre ce soir pour t'écrire.
Je viens de recevoir la lettre du Roi et les documents. Merci ma chère petite pour ta bonne lettre. Je me représentais vos visages aimés dans un demi-sommeil quand le facteur a frappé. Vivement j'ai sauté de mon lit et j'ai signé en fou volant. J'espérais aussi l'argent mais je me doute des ennuis que cette question te cause. Voici pourquoi j'en demande : il me faut un costume, le Lt m'en a donné sinon l'ordre du moins le conseil et hier je suis allé m'informer des prix. 130 la tunique et la culotte. Bottines et bottes : 60. Baudrier et ceinturon 30 fr, casquette convenable 10 à 12 francs, soit deux cent cinquante francs au bas mot. Si je touche lundi mon indemnité qui court du 14 ce sera mangé entièrement par mon équipement qui, ainsi sera encore incomplet car il me faudra un imperméable, des cravates. Sans compter qu'un jour tout cela devra exister en double. Quelqu'un me disait ici qu'il fallait être riche pour être soldat et je commence à le croire. Ah si j'étais dans quelque trou perdu comme Fécamp ou Auvours je m'en ficherais, mais ici c'est plein d 'Anglais qui font des marques et la section belge doit être à la hauteur. Et puis rien ne dit que je rentrerai, il est même plus que certain que dans un mois je serai au front, mais rassures-toi, dans des conditions vraiment particulières.
Dans la lutte au finish qui a été entreprise à mon arrivée, j'ai, je crois, gagné la première manche, lundi nous entamerons la seconde. Voici exactement, vu ma résistance, ce qu'on me propose, après avoir au préalable essayé de me faire sauter de différentes manières (je t'expliquerai plus tard tout cela). Ma résistance étant nette ainsi que celle du G.Q.Gén., M. G. de S. m'a parlé fort aimablement, je te l'ai dit, et de fil en aiguille m'a fait une proposition transactionnelle à propos de laquelle mon lieutenant m'a donné des détails. Ils veulent me faire nommer peintre officiel aux armées, ce qui, en cas de réussite, me donnerait en Belgique une situation de premier ordre. Ils auraient bien fait la demande à ma place, s'ils ne s'étaient brûlés en haut lieu, je le sens par leurs tentatives malheureuses contre ma nomination. Aussi me demandent-ils de faire la requête moi-même, cette requête ils l’appuieraient de tout leur pouvoir. C'est à ce propos que j'ai demandé à réfléchir et en réalité j'attends tranquillement la réponse de Des Ombiaux à qui j'ai écrit. Car ne va-t-on pas me taxer de légèreté ? Je prends sur moi de laisser entendre qu'une autre place me conviendrait mieux, alors que je me déclare envers et contre tous absolument compétent dans celle qui m'a été donnée (j'ai pu me rendre compte de tout et ce n'est pas sorcier va !) De plus, que deviendrais-je en cas de non-réussite ? Aurais-je encore assez de crédit pour renoncer à toutes ces compromissions et rentrer paisiblement près de vous que je regrette ? D'autre part, je ne puis faire cette démarche à l'insu de celui qui m'a guidé dans la bonne voie, ne crois-tu pas ? Je lui demande le secret absolu, soucieux de ne causer aucun ennui au lieutenant, brave homme je te l'ai dit, incompétent et par le fait horrifié à l'idée de ne plus avoir à compter avec ceux qui jusqu'ici lui ont tenu la main. Ah ! si ma demande réussissait, quel bénéfice ! Liberté absolue, droit de pénétrer partout. Quelle œuvre intéressante à réaliser en tant qu'artiste ! Pour l'homme que je suis, bien entendu, j'aurai toujours le scrupule d'être au danger en dilettante et non en service utile. Et puis, une petite ombre... la question dépenses qui, je le crains, seront au moins aussi élevées que celles que je fais provisoirement ici, étant encore campé et indécis. Encore une fois, si l'affaire réussissait, c'est une place officielle et un nom que je me crée. 
Malgré les difficultés que tu dois avoir, pauvre petite à faire tout ce que je te demande avec Nounou, veux-tu voir Lucien et le mettre au courant de la chose, lui demander son avis et m'envoyer réponse pour dimanche matin ?  
 
Embrasse mon Tchamant Nou, dis lui que son papa a le cœur sensible et que s'il ne s'étend pas sur son sujet c'est qu'il craint de perdre le bon courage qu'il lui faut pour supporter Amiens. (tu verras qu'il ne comprendra pas ! )
Je t'embrasse aussi, chère femme et sache qu'en toutes circonstances que votre chère pensée ne me quitte jamais. 
 
Fernand
 
 
29 avril 1916,
de Fernand à Juliette
 
Ma chère petite femme,
 
Ce matin, autre surprise du facteur. je venais de me retourner dans mon lit et de regarder l'heure, 6 h moins vingt, quand on frappe durement. Il était en réalité 8 heures : ma montre s'était arrêtée et je me figurais bénévolement qu'on avait remis en pratique "l'heure horaire". Ce qui prouve, ma chère femme, qu'en dépit de tous les embêtements, Morphée ne perd pas ses droits. Je dors comme un gosse après m'être farci le crâne de mille ennuis durant une longue journée. Cependant peu à peu, la philosophie militaire me pénètre et le "y a pas lieu de  s'en faire" s'appliquerait volontiers à mes ennuis si vous étiez auprès de moi, toi ma chère femme et toi mon cher Nounou. Si j'avais pu prendre mon service ici en toute quiétude, je vous aurais eu près de moi et ne vous aurais quittés que pour faire de rapides voyages au front. Avec la nouvelle orientation, je crains bien que la chose devienne impossible... mais nous verrons. D'ailleurs, les choses sont loin d'être arrangées. Je compte beaucoup sur les conseils de Des Ombiaux. Mais me les donnera-t-il ? Je lui ai bien dit que c'était à titre privé que je lui écrivais et que c'était uniquement un conseil d'ami que je lui demandais... Élevé au sérail, il en connaît les détours et son conseil me sera précieux. On me dit que le fourrier viendra tantôt me remettre mes émoluments jusqu'à ce jour ; ainsi, je bouclerai mon budget obéré par la commande que j'ai dû me résigner à faire d'un équipement complet- à savoir - tunique et culotte -130 - casquette 15 fr-imperméable ( de toute urgence, pour les pluies n'ayant pas de vêtements en double -65). Je ne me suis pas encore informé des chaussures et des bottes ni du ceinturon baudrier. Pour ces différents articles il faut compter 100 fr soit 310... Comme tu le vois, il faut être riche. Si Louise ne payait pas, je demanderais à Blondel mille francs que je lui remettrai par la suite. Qu'en penses-tu ? Il ne faut pas, ma chère Juliette, que tu vives avec Nounou en peluche tandis que Bibi se la coule heureuse- Dès que mon affaire sera réglée nous verrons clair dans le budget et nous l'établirons au mieux de tout. Pour l'instant, je réfléchis au moyen de mêler mes conseillers intéressés d'ici à mon affaire. Si je prends le parti de renoncer par lettre à la charge qui m'est confiée, il faut qu'on sente là-bas que j'ai eu l'épée dans les reins pour cela... Comprends-tu ? Cependant, je suis bien tenté par les propositions qui me sont faites... je te l'ai dit je crois... mais voilà... en cas de non-réussite, ne reviendrais-je pas ici avec la solde maigre, les aléas et l'humiliation de revenir par la petite porte ?... En attendant, je me remets au dessin et à la peinture. Je fais ma gueugueule consciencieusement, pour pratiquer... et c'est curieux la foi que je retrouve en moi quand j'ai en main les instruments qui me valent ce que l'on veut m'enlever. Je te quitte ma chère femme, je vais bouloter... C'est cher ici mais je mange comme un ogre. Ayant droit à un certain programme je ne laisse rien passer et je mastique longtemps... pour gagner du temps et entretenir ma faculté de dormir que je garde heureusement. 
Je t'embrasse de tout mon coeur, comme j'embrasse mon cher Tchaman Nou, je vous adore tous les deux : vous êtes mon tout et moi votre "vieux poulet". 
 
Fernand 
 
Est-ce que j'enverrais un petit mot à Louise ? Je serais fâché que Lucien soit dans l'ennui à mon propos. Il est regrettable que tu n'aies pas agit. Comme je le disais à Lucien, tu disais simplement à Louise que nous avions quelques fonds en bons et que tu te trouvais dans l'obligation de changer m'ayant remis tout l'argent liquide... Enfin ! ... 
 Je vous embrasse
 (ligne de barres verticales)
 autant de fois qu'il y a de petites barres
 
 
30 avril 1916
de Fernand à Juliette
 
Ma chère Juliette, 
 
Je vais avoir cette après-midi même une conversation soignée avec mon Lt. Toute cette nuit s'est passée pour moi en réflexions et en résolutions de fermeté. J'ai un mandat et je vais le faire voir après tout ! Si je compose et suis trop coulant je suis foutu, tout simplement. Or comme c'est presque notre vie à tous trois qui se joue, je suis prêt à l'assaut. je viens d'écrire à Louisa en la priant de te remettre des fonds. Je lui dis que je te mange énormément d'argent pour mon équipement, ce qui est vrai et que je crains de te voir seule sans une somme liquide raisonnable. Je la prie de m'envoyer deux cent francs directement. Car si je ne touche pas demain matin ma première quinzaine d'indemnité, je vais me trouver dans l'ennui à la réception de ma tenue. 
Ce mot pour t'avertir tout simplement. j'en profite ma chère femme pour t'embrasser tendrement et pour savourer en pensée les baisers fous que je dépose sur le "crâne tant aimé" de Nounou. 
 
Fernand Allard L'Olivier
 
À ce soir de te dire comment cela s'est passé avec G. 
 
 
 
sans date : de Maurice des Ombiaux à Fernand :
sur papier à en-tête du Cabinet civil du Ministre de la Guerre
 
 
Cher Monsieur
Vous avez été désigné au service de camouflage par décision du Ministre de la Guerre à la suite d'une demande adressée par vous avec pièces à l'appui. J'ai su, par la visite d'un membre de service, qu'on était furieux contre vous au camouflage et qu'on se proposait de vous le faire voir. J'ai dit au visiteur que vous n'aviez rien à vous reprocher et que ceux qui vous adressaient des reproches s'insurgeaient contre l'autorité du Ministre. J'avais cru, à la suite de cette conversation, que l'affaire en resterait là. Je m'aperçois qu'il n'en est rien.
Je ne puis admettre, quant à moi, que vous consentiez à écrire la lettre qu'on vous suggère. Vous indisposeriez ceux qui ont jugé à propos de vous désigner.
Que votre Commandant prenne la responsabilité de son initiative. S'il y a une modification à apporter, il faut que la proposition émane de lui et non de vous. Qu'il le fasse avec votre assentiment, c'est une autre question, mais il ne faut pas que vous donniez l'impression de quelqu'un qui ne sait pas ce qu'il veut.
Je vous autorise à montrer cette lettre à votre Lieutenant.
Je pars dimanche pour le Ministère de la Guerre à St-Pierrebrouck, où je parlerai de l'incident et, puisque mes conseils à l'envoyé du camouflage n'ont servi à rien, de la visite que j'ai reçue et je crois bien que le dernier mot restera à l'autorité exercée par des officiers fermes et consciencieux.
Veuillez croire à mes sentiments les meilleurs
 
M. Des Ombiaux 
 
 
30 avril 1916
de Fernand à Juliette : dimanche soir
 
J'ai bien reçu ta bonne lettre. Évidemment, Lucien a raison, je dois maintenir tous mes droits et si ces messieurs veulent me faire un sort meilleur, qu'ils s'en occupent. Dès demain, je vais au secteur et vais parler nettement au commandant, il verra que je suis résolu à piétiner mes sots scrupules de faire quelque peine à ceux qui m'en font à plaisir. Je suis d'autant plus convaincu de ce que je vais faire que je sens en moi une confiance inouïe suggérée par une lettre de Des Ombiaux. La lettre qu'il m'a fait tenir me révèle des faits importants, à savoir qu'un envoyé secret est allé lui demander quoi à mon propos, qu'il l'a envoyé balader, lui disant notamment que je n'avais rien à me reprocher et que, d'autre part, c'était se rebeller contre l'autorité supérieure que de me causer des ennuis. Le messager lui aurait dit qu'on était furieux contre moi à la section et qu'on me le ferait bien voir. C'est fait et le restant de scrupules que j'avais à propos du chef tombent devant ses moyens déloyaux. D'autre part, Des Om. termine sa lettre en me disant de tenir bon à moins, comme le dit Lucien, qu'on ne me débarque avec mon assentiment et surtout dans un port meilleur. "On verra, dit-il enfin, qui aura raison ou l'entêtement de W.G. ou la décision raisonnée des officiers supérieurs probes et consciencieux qui ont estimé vos documents à leur valeur." Ainsi je vais faire un coup de force et dès que j'aurai mes vêtements, soit jeudi, je m'impose pratiquement après avoir posé mes jalons dans mon triste équipement (qui me lâche d'ailleurs par les doublures).
Je me suis acheté croquenots et ceinturon. J'ai fait ma carme hier soir. Il me reste 125 fr. si je ne touche pas mon indemnité demain lundi je suis foutu sous le rapport pécunes. Si tu n'avais rien reçu de Louisa, il me parait que tu pourrais lui dire que m'ayant remis le forte somme pour mon équipement, tu ne serais pas fâchée etc etc. cela n'a aucune importance car à tout prendre, elle doit aussi connaître ces ennuis et les comprendre. Cela te permettra de remettre à Lucien de m'envoyer une petite provision s'il y a lieu pour jeudi (ce dont je t'avertirai pour mardi soir) et d'en conserver une pour vous. Pauvres chers, je mange tout votre avoir, hélas, les sympathies de deuxième ordre m'ont coûté quelques bocks mais c'était nécessaire- nous rattraperons tout cela après. Car si tout marche bien, je vous installerai ici ou la ville est bien tranquille mais où je le serais moins à cause de tous les beaux officiers madame. Cette après-midi je suis sorti en C° de Debuisson et d'un élégant Écossais. Tu pourras dire à Mme Durand que je potasse mon anglais et que je retrouve une partie de ses précieuses leçons. Les Écossais prononcent d'ailleurs l'anglais d'une façon si flamande que je me suis rajeuni de 15 ans... (18 ans malheureux !) me reportant à l'âge soi-disant heureux où j'usais mes fonds de culotte à l'école. dire que notre Tchamant Nou lui aussi en usera... Quels vieux boboges nous ferons alors. Chère amie !... J'ai pu constater en faisant ma bobine que le temps qui ne respecte rien de ce que l'on fait sans lui, ne respecte pas plus ce que l'on fait avec lui... j'ai des rides, des trous, des bosses, que c'est est une bénédiction...Enfin tu verras cela. 
J'ai reçu une lettre de Marissol me remerciant, une autre de Robert réclamant des nouvelles. Je comprends ton émoi pour répondre à une lettre ayant autant de caractère voulu que celle de madame Loumaye. Ta petite réponse est bonne. Mais tu aurais dû dire selon moi "que je serai plus heureuse" et non "que nous serons plus heureux". Cela n'a au trou du cul d'importance. Maintenant comme dit la chanson, mon cœur à vous, mon âme au camouflage. Je vous embrasse de toutes mes forces. Parle moi à Lui que j'adore et fais le parler de Moooâ. J'en vaux bien la peine, ne trouves-tu pas ? 
 
Fernand PoiluKaki. 
 
 
2 mai 1916
de Fernand à Juliette
 
Ma chère Juliette, 
 
Je viens décrire à des Ombiaux fort longuement et ce petit mot pour toi sera forcément bref étant serré par l'heure du courrier. J'ai bien reçu ce matin ta bonne petite carte et l'écriture de notre Tchamant Nou.... J'ai failli pleurer. il est de fait que j'ai du mal à me retenir de le faire longuement... Et cependant cela me soulagerait. La lettre si personnelle (?) et si généreusement amicale de Des Ombiaux m'avait donné hier une assurance qui m'a permis de dire bien des choses au Lt. Mais je me heurte à un entêtement qui ne reculera devant rien pour m'abattre. Je suis une mouche qui tombe dans le lait et je fais, à mon sens, peur de différentes manières. Incompétence ? ... Droit de vérification ? Hier on a cherché à m'arracher un aveu d'incompétence et j'ai dit "Vous ne me ferez jamais avouer cela". J'avais la lettre violente de Des Ombiaux en poche, et il m'avait dit "Vous pouvez la montrer". Je ne l'ai pas fait mais je compte bien m'en servir mieux à propos. La dernière proposition est celle-ci "N'écrivez pas cette demande... puisque vous refusez. Mais en principe acceptez que je l'écrive, je vous donnerai lecture du rapport."
Je vais voir cela demain, il s'agit, je te l'ai dit, de m'emballer peintre officiel aux armées. J'en ai averti Des Ombiaux qui voulait prendre l'initiative de la proposition. Si je suis attaché au secteur et que je puis de loin en loin rendre un service pratique, mes scrupules d'aller en dilettante à la mêlée vont se dissiper, sinon... quel ennui que cette situation, quelle épreuve pour ma conscience, si vite troublée. Sous quinze jours je serai fixé, et qu'est-ce que quinze jours, rien et un monde pour moi. Seul, sans vrai camarade à qui verser le trop-plein de mes peines. Je vous aime tellement mes chers enfants. Je pense sans cesse à vous. Si je ne vous avais pas, il y a huit jours que je serai dans l'active combattante. 
 
Fernand 
 
 
Sans date
de Maurice Des Ombiaux à Fernand sur papier à en-tête du Cabinet civil du Ministre de la Guerre
 
Mon cher Monsieur, 
 
Rien ne sera changé à la décision prise, telle est la réponse qui m'a été faite avec une fermeté toute militaire. 
Je vous autorise à montrer mes lettres à votre lieutenant. Dites lui que je lui conseille avant d'entrer dans une voie périlleuse de s'adresser à Saint Pierrebrouck. 
M Neuray vous a écrit à Amiens pour vous remercier mais la lettre lui est revenue. Je vais lui donner votre adresse exacte. 
Je serai repassé par Amiens, mais j'ai du rentrer au Havre, pour un travail urgent. 
Tenez-vous en à la décision ministérielle, n'acceptez de prendre aucune initiative, elle vous serait néfaste. 
Bien cordialement à vous
 
M. des Ombiaux
 
Tenez moi toujours au courant. 
 
 
3 mai 1916
de Fernand à Juliette
 
Ma chère petite Juliette,
 
Je viens d'adresser mon rapport à Maurice Des Ombiaux. Rapport assez succinct. Les affaires paraissent meilleures. J'ai su le nom de celui qu'on avait envoyé au Havre pour me blesser dans le dos. On aurait pu faire un choix meilleur : ce n'est pas un phare. À la suite de la conversation que j'avais eue avec le lieutenant, je t'ai écrit suivant mon état d'âme. J'étais bouleversé, indécis et surtout découragé. Rien n'est pire que l'entêtement imbécile ou intéressé, il est imbattable ! Qu'allais-je faire ? Incidemment, j'ai su dans la journée que le lieutenant était appelé à Gravelines, G.Q.G., à mon propos. C'était la visite de Des Ombiaux qui faisait son effet... Pauvre type, me suis-je dit, il est bête mais peut-être pas méchant. Il faut que je le mette loyalement en garde contre toute boulette, et je me suis mis à sa recherche et l'ayant trouvé en compagnie de deux assez falots fils à papa, je l'ai prié de m'accorder un entretien et je lui ai donné en lecture la lettre de Des Ombiaux (celui-ci m'avait autorisé à la montrer). L'effet a été foudroyant, j'ai enfin vu ses yeux qu'il s'obstinait à me cacher : c'étaient deux pauvres yeux de chien battu. Il me faisait peine, mais malgré cela, j'ai profité de la situation favorable dans laquelle j'étais pour le mettre en demeure de m'accorder satisfaction. Il est parti, je crois, dans d'assez bonnes dispositions. Je resterais adjoint avec mon indemnité et je serais envoyé en mission à .. x ? ce qui me permettrait de remplir, sinon tout mon mandat, mais au moins une bonne partie. Ainsi je ne serais pas le militaire sans emploi, embusqué, fade et élégant que je craignais de devenir. Enfin, la seconde manche du match paraît engagée favorablement pour nous. Je m'aperçois aussi que de cette manière, il me sera aisé de te voir plus souvent. Si tout va bien, il me faudra revenir à Paris pour différents achats de matériel. J'ai reçu ce matin deux cent francs de la prime Boët, il est probable que de ton côté tu auras eu le complément ainsi que je le demandais. De Louisa, pas un mot. Tu ne m'as rien dit concernant le voyage de Duret et j'étais embarassé en lui écrivant. Dans trois jours, je vais toucher 183 fr 33 centimes, indemnité calculée sur la date de mon ordre de marche. À la fin de ce mois-ci je toucherai 500 f intégralement. Cependant je n'ai encore rien fait... Ainsi vont les choses.
Je ne puis me rendre compte de ce qu'il me faudra dépenser là-bas. Si c'était nécessaire, je maintiendrais ma situation et ne craindrais pas d'emprunter dans ce but. Il faut savoir semer pour récolter, ne trouves-tu pas ? Nanti d'un mandat officiel assez important, je
 ne puis donner l'impression de besogneux si ma vie s'étale publiquement. Ah ! si j'ai ici un point d'attache, ce sera une autre affaire. Nous nous organiserons et la vie sera bonne....Mais puis-je espérer t'amener au front ? Je ne le pense pas - petite pécore- Je crève de ne pas vous avoir là ! J'ai parlé trop tôt de mon appétit et de mes bonnes nuits. Je mange avec dégoût souvent et je me retourne deux cent fois dans le plume avant de trouver un sommeil rarement calme. 
Cher petit Nou, comme je vous aime ! D'être loin de vous, n'est-ce pour vous le montrer un peu... Car j'aurais pu vivre paisiblement à vos côtés et voilà que maintenant je mets en pratique la fable des deux pigeons... Mais je compte bien ne pas rentrer "blessé tirant de l'aile". 
Vendredi... équipement et peut-être Paris, rapidement. Tout cela dépendra de la manière dont le Ct aura reçu sur les doigts. 
Je vous embrasse tendrement. 

Fernand 
 
 
4 mai 1916
de Fernand à Juliette
 
Ma chère petite femme
 
Rien de neuf. Le Lt n'est pas revenu encore. Je pense qu'il s'en tiendra au juste milieu que je lui proposais, c.à.d. m'expédier en mission pour se débarrasser de moi. Dans ces conditions je me rendrais à Paris d'abord, sous prétexte d'achats ou bien je m'arrangerais pour que tu viennes ici avec Tchamant Nou pendant deux ou trois jours. Quels frais cela vous causerait-il ? Une cinquantaine de francs, nous valons bien cela... ne trouves-tu pas ? Des moins fortunés que nous le font, et j'en ai eu des preuves par les soupirs, les mots tendres et précis dont ma vertu s'est offensée cette nuit par la faute de mes voisins. Je paie cette vertu par un bouton de fièvre qui me rend fier tout en m'embêtant beaucoup. 
Je serai équipé demain. 
Je meuble mon temps en faisant de petits portraits et je gagne petitement ma journée. Hier j'ai fait une petite fille de 7 ans, et le père enchanté m'ayant invité à dîner m'offre des bottes anglaises d'une quarantaine de francs. La patronne de l’hôtel m'a commandé son portrait également ce qui me fera deux ou trois jours de pension gratis. Business is business. Naturellement je ne pourrai pas faire cela en temps ordinaire et même il est préférable de ne pas en parler, mais je suis soldat et il n'y a pas bénéfices, dis ? 
Comme je suis heureux des sollicitudes de Tchamant Nou... qu’il m'écrive souvent... Plus tard il en gardera le souvenir. 
 
Ma chère femme, j'ai été interrompu par une glorieuse partie de dames. Manquant totalement de distractions, tu m'excuseras de t'avoir quittée un instant. Naturellement je les gagne toutes, bien que les différents joueurs soient toujours certains de me rouler....et je tremble toujours de l'être... C'est en ça comme en beaucoup de choses plus sérieuses, je n'ai pas assez de confiance en moi, et on me bluffe aisément. Qui aurait cru que j'étais un modeste ? Ainsi je prends ma solitude plus en paix, car j'ai la certitude que nous nous reverrons avant peu. Je t'embrasse comme j'aurais souhaité le faire cette nuit particulièrement et j'embrasse notre Tchamant Nou aussi vivement mais d'une autre manière bien entendu. 
 
Fernand
 
 
5 mai 1916
de Fernand à Juliette
 
Ma chère petite femme, 
 
Depuis quelques jours, rien de neuf. Je prends philosophiquement les choses en patience. Je te l'ai déjà dit, le Lt est parti et d'ici son retour je joue la fille de l'air, c.à.d que je travaille pour moi : mes petits portraits ont un succès tel que j'en fais à tour de bras. Hier, deux encore, ce qui explique le retard de ce mot. J'ai d'ailleurs fait connaissance d'une famille bien agréable qui s'est fait un plaisir, un devoir dirait-on de me trouver des distractions. puisque les cafés sont fermés à 8 h. nous montons tous dans la même chambre et près du chanteur (?) payé toujours par mes hôtes nous disons mille bêtises. Je me retrouve encore plus triste je crois quand je suis rentré dans ma petite chambre, ...(?) de mes peines et des regrets que votre absence me cause. Chère petite femme, crois bien que si tu te sens seule par instants, je suis, moi, doublement seul, n'ayant pas le Tchamant Nou bien aimé pour me consoler. De temps à autre, je te l'ai dit, je fais une partie de dames. Hélas, c'est bien platonique, et ce qui était si bon à Vaucottes est devenu bien moins intéressant, ie. 
Tu vas chez (? illisible) me dis-tu. Je lui ai envoyé un mot lui disant qu'étant assez occupé je n'avais que le temps de philosopher avec Raoul Bèbre qui d'ailleurs était assommant. Très finement il me répond : vous avez des désillusions ? Et pourquoi ne pas me les raconter ? Au fond, n'aurai-je pas ces désillusions que B. m'aurait parlé de la même façon vu mon caractère. 
Je suis navré que F. Poutrain ait parlé de mon engagement en Suisse aux (? illisible) En effet on aura beau dire qu'il n'y a aucun danger pour moi, mère va se faire du mauvais sang. Mais c'est trop tard pour en parler et arrêter le train de l'indiscrétion. 
Je suis impatient d'embrasser notre chère tête blonde qui s'exprime si bien... Je m'attends à le lire, sérieusement, un de ces quatre matins. Des compliments aux amis, ma petite femme. Embrasse-toi dans la glace de ma part, et fais le bien ! 
Embrasse tendrement Nounou et parle lui de PoiluKaki.
Je suis ton poulet 
 
Fernand
 
 
9 mai 1916
de Fernand à Juliette
 
Ma chère petite femme, 
 
Je viens d'écrire une longue lettre à D. OM. ; Mes ennuis que je croyais en passe de finir ne font que commencer. Un rapport est parti à mon propos et s’échafaude sur des inexactitudes intéressées. J'ai vu mon chef et lui ai fait sentir que si satisfaction pleine et entière ne m'était pas donnée avant quinze jours, je prendrais toutes dispositions nécessaires et conformément aux règlements. La discussion a été orageuse et d'autant plus que j'avais eu l'occasion le matin de faire quelques observations justifiées pour être dans mon rôle strictement. Enfin ! Laissons pisser le mérinos : je serais bien parti au front hier pour une quinzaine mais je crains qu'on ne profite de mon absence pour me balancer. Je tiens bon et je deviens enragé maintenant. 
 
Je vous embrasse de tout mon cœur, mes deux chers petits oiseaux
 
Fernand 
 
 
10 mai 1916
de Fernand à Juliette
 
Ma bien chère femme, 
 
Il est trois heures, dans deux heures je partirai pour Calais. Je viens d'écrire à Des Ombiaux pour le mettre au courant comme il le demande des procédés qu'on emploie pour me mettre hors d'état de nuire. Les choses ont changé. D'incompétent je suis devenu trop compétent et il faut m'éloigner sans doute en aurai-je pour longtemps. le travail qui m'est donné et qui est en dehors de mes attributions est un travail de roulement dont on me relèvera ... à Pâques ou à la Trinité pour me mettre sur une autre tâche de même nature. À moins que réponse ne vienne au rapport qui a été fait à mon propos et ne remette les choses en place. Bien entendu j'obéis à un ordre et j'ai bien fait remarquer que je ne prenais pas la responsabilité de cette dérogation à mon mandat. Car il serait simple après s'être débarrassé de l'empêcheur de tourner ne rond d'établir que ses humbles fonctions sont en dessous de ses indemnités. J'ai fait remarquer tout cela à Des Om. 
Enfin je pars avec quelques hommes et probablement pour deux ou trois semaines à Calais. Si on s'informe de moi, dis que j'ai pris mon service et que je suis content. Dès mon arrivée là-bas je te donnerai mon adresse, afin d'avoir ma bien-aimée, le réconfort de tes lettres. ici je m'étais fait deux ou trois copains, là-bas plus rien, les hommes qu'on me donne ont été triés sur le volet pour que je ne puisse rien sur eux. ce sont des fl. un peu balourds, et je devrai me contenter de converser avec Raoul Bèbre. Je quitte ma chambre sans regret, j'y ai trop souffert. Demain sans doute une lettre viendra de vous chères têtes aimées et je serai parti. Veux-tu écrire à Mme Warnes, patronne de l'hôtel en lui mettant un timbre pour qu'elle te réexpédie la correspondance ? Et comment vas-tu chère petite ? Comment va notre cher fiston ? Comme je vous embrasse, chère, trop chère famille... je dis trop chère, car ma pensée, mon cœur vont avec une telle précision vers vous que les larmes m'en viennent aux yeux d'émotion. 
Je te supplie de ne te faire aucun tracas pour moi. Les choses s'arrangeront d'elles-mêmes. Je suis maintenant parfaitement assuré en ce qui concerne l'affaire et si on voulait me casser il faudrait m'entendre et j'ai de quoi dire. Je te garantis bien que je n'ai pas perdu mon temps mais combien cela est fâcheux, devoir batailler quand il y aurait tant à faire. Il est vrai que les temps sont propices à cela. 
Et notre bôôône fille. va-t-elle mieux ? 
Et Honorine est-elle rentrée ? Je le souhaite car tu as dû te trouver plus d'une fois dans l'embarras pauvre petite. J'aurais aimé vous revoir avant mon départ mes chéris, vous embrasser comme je le fais chaque soir en pensée, et voila que la distance s'accentue et que dans quinze jours je serai probablement au bon endroit. 
Ne te fais aucune inquiétude je tiens note des conseils de Lucien et ne suis pas zouave. 
Je t'embrasse ainsi que Nounou de toute la force de mon âme. 
 
Fernand
 
 
11 mai 1916
de Fernand à Juliette
 
Ma chère petite femme
 
Je suis rompu. 12 heures de travail et le rapport en fin de journée. Et moi qui plaignais Robert ! C'est ce qui s'appelle travailler pour la patrie. Aussi ne suis pas trop mécontent bien qu'encore une fois je ne sois pas dans l'exercice de mon mandat. Les hommes que j'ai avec moi sont navrés il est de fait que la vie est dure. Cependant j'évolue avec assez d'assurance dans les difficultés qu'on me sème avec une inlassable constance.... plus c'est dur et plus je suis content semblerait-il. J'habite Hotel Léon, Bd de la Gare et j'ai bon espoir de ne pas y moisir et que nous irons faire un tour au nord d'ici peu. Cependant ne t'inquiète pas et ne crois surtout pas parce que je te mets au courant de mes misères que je suis malheureux. La seule peine c'est de n'être pas près de vous, de ne pas vous chérir corps à corps : de ne pas vous embrasser. Je pense que tu auras fait ce que je te demandais dans ma précédente lettre et que tu as reçu ma correspondance en retour. Tu pourras m'écrire ici je pense mais plus après lundi car à partir de ce jour, dame !... 
Mes yeux se ferment, chère petite, le copieux repas du soir m'incite à dormir, excusez-moi et embrasse frénétiquement le Tchamant Nou que j'adore et auquel je pense sans cesse... et toujours en même temps que toi, va ... Baisers tendres
 
Fernand
 
 
14 mai 1916
de Fernand à Juliette
 
Chère petite femme, cher Nounou, 
 
Ne croyez pas que je ne pense pas à vous parce que mes lettres sont plus rares, au contraire l'isolement dans lequel je suis par suite d'absence de vos nouvelles donne la même adresse à toutes mes pensées. C'est la vôtre, chère petite famille que j'aime et que j'ai quittée pour combien de temps encore ! J'écris plus rarement par force. Ma journée ici commence à 6 ½. Comme j'ai une demi-heure de route, je me lève à potron-minette. Le soir, harassé, je rentre à 7h et j'ai juste la force d'avaler une bouchée, de me raser et tout cela en dormant déjà. Ajoute que j'ai en plus le rapport à faire et que je considère comme un devoir de donner l'exemple du courage à la besogne. Ainsi tu devines ce que j'en donne. J'ai rencontré hier un soldat de Tournai surveillant en temps de paix à l'Académie. Il m'a reconnu malgré que je sois bien changé dit-il. Je ne le connaissais pas mais la connaissance a été vite faite. Cet après-midi dimanche, congé. Nous irons voir la mer que je n'ai pas vue depuis notre voyage de 1913. Comme les temps ont changé ! Nous attendions Nounou, tout était beau, bon, agréable, l'argent roulait et n'ayant plus que quelques sous en poche (je vais toucher lundi probablement l'arriéré du mois dernier) je me fais du mauvais sang en pensant au peu que tu as de ton côté. Je désire que tu me dises cela dans ta prochaine lettre. Je pense avoir fini ici mercredi ou jeudi. Écris à Mme Warnez (?) , Hôtel de l'Est pour Allard L'Olivier à remettre à mon retour. car je ne sais pas où j'irai en quittant d'ici. Je vous embrasse de tout mon coeur
 
Fernand
 
 
18 mai 1916
Texte de Fernand écrit à Calais
 
Étude préparatoire et susceptible d'être améliorée dans l'exécution
 
1° - Prendre un dessin exact du canon à déplacer. Poser sur affût de fortune un tronc d'arbuste écorcé, l'évider à l'extrémité, le colorer exactement et l'entourer des branchages qui avaient été disposés par les canonniers pour dissimuler la pièce enlevée. Je pense qu'il serait aisé de découvrir sur place les moyens de fortune pour l'exécution du camouflage. Roues hors de service et pièces destinées à exécuter le châssis qui, recouvert d'une toile ou d'un carton peint, simulera la plaque de blindage. Ces canons de camouflage une fois créés et dans de bonnes conditions, pourraient resservir par la suite après réparation sur place. Il serait donc nécessaire, pour que leur emploi soit
efficace, de prendre un temps raisonnable pour conception, soit deux ou trois jours d'étude et de travail avec le concours de manœuvres : charpentier et forgeron. Je puis me charger de rendre ce simulacre conforme aux apparences du réel grâce au secours des formes et des couleurs dont je prendrais note scrupuleusement suivant mes capacités de dessinateur et de peintre.
2° - Pour simuler les haies, deux moyens pourraient être employés : l'un long à exécuter, mais de durée, l'autre plus rapide mais éphémère. Je considère le premier moyen comme plus susceptible de rendre les services exigés. Celui-ci consisterait à accrocher sur de vrais branchages réunis pittoresquement sous mon contrôle et conformément au modèle nature, un feuillage artificiel. Cette opération peut se faire rapidement, sur place, dans une matière pouvant résister aux intempéries. Je propose le linoléum (toile cirée) peint dans la couleur déterminée. Cette matière est relativement peu coûteuse, souple et résistante (sous réserve d'étude). L'ensemble du travail serait fixé sur une planche de bois perforée à différents endroits pour être enclouée hâtivement sur le sol par des tenons solides préparé contre l'humidité par un brûlage superficiel. N.B. : croquis à l'appui.
Une autre manière correspondante à celle-ci serait d'établir sur lacis de fil de fer la verdure et les branchages de manière à former comme une souple étoffe de verdure et de branches qui serait déposée ensuite sur un bâtis mobile (N.B. : croquis à l'appui).
Le dernier moyen consisterait à employer une haie sciée avec soin et de la "repiquer" sur une planche mobile, pour la déplacer de la même manière que dans le projet n° 1. Ce moyen n'est pas très praticable en cette saison, où la verdure dépérissante serait vite observée.
Pour l'étude parfaite de ces travaux, il serait nécessaire de recueillir sur place tous les renseignements que l'expérience a donnés aux chefs intéressés. Tel ou tel détail peut devenir, par ce fait, d'une importance capitale et perfectionner les manières préconisées plus haut.
3° - Les marins emploient un moyen assez simple pour se repérer près des côtes. Ils visent trois objets : maison, arbre ou pointe de colline. Ces trois objets, en se superposant dans leur rayon visuel, leur permet de dire avec précision : "voici la ligne sur laquelle je me trouvais hier." C'est en pratique, en somme, la mire posée sur les armes à feu (N.B . : croquis à l'appui).
De même, dans le cas qui nous occupe, il suffirait en déplaçant des haies, de calculer une distance de trente ou quarante pas par exemple. De cette distance, tel angle de haie rencontre tel point de repère, tracé au préalable et ce point de repère doit en rencontrer tel autre (N B. : croquis à l'appui).
Ces travaux devant être exécutés de nuit, une ficelle tirée d'un point à un autre donnera le résultat cherché mieux que l’œil ne le ferait.
 
F. Allard l'Olivier
Adjt au Ct de la section de camouflages

Calais le 18 mai 1916
 
 
 
19 mai 1915
de Fernand à Juliette, lettre à l'en-tête du café-Hôtel-Restaurant LEON à Calais
 
 Mon cher petit Loup
 
Plus rien de toi, cependant avec quel plaisir je te lirais... Il est vrai que de mon côté je ne me suis pas montré très bon correspondant. mais voilà ! Douze heures dans les guêtres tous les jours... alors quand je rentre éreinté, je reste devant un verre, les yeux papillotants et la bouche ouverte. Je ne crâne pas. Encore un mois comme ça et je suis mâté. Mais heureusement cela va prendre fin d'ici quelques jours je serai ou à Amiens ou au front. Le Ct m'a fait appeler, s'est déclaré d'un voix sévère satisfait de mes services et prend sur lui me dit-il de m'envoyer au Gl de la X division qui aura recours à mes services. c'est en somme la meilleure solution car ainsi je rentrerai entièrement dans l'exercice de mon mandat. Cependant le Lt a dû flairer la chose car je l'attendais aujourd'hui en tournée d'inspection. le Ct devait lui dire la combinaison et personne. Viendra-t-il demain ? Est-il retardé par les suites que M.D.O. a données aux différents rapports que je lui ai fait tenir de la situation ? Le vent semble tourner une fois encore en ma faveur. Je te dis et te répète ma chère femme de ne jamais te faire de mauvais sang à mon égard, ma santé altérée légèrement ces jours derniers par les coliques du genre Vaucottes (N.B. Allusion à des vacances prises à https://fr.wikipedia.org/wiki/Vattetot-sur-Mer) est parfaite maintenant. Mon humeur est excellente, mon entrain inaltérable. Tous les membres de la section sont mes amis. Ils viennent me faire visite à mon dur travail quand ils passent pour aller au front. Ils me donnent tous renseignements susceptibles de déjouer les tours qui me sont préparés et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. 
Je pense tant à vous dès que j'ai l'esprit libre, toi, Nounou. Vous êtes le fond de toute ma vie, de toutes mes œuvres et vois jusqu'à quel point c'est avec indifférence que je laisserais ma vie pour la vôtre. Figure-toi que ces derniers jours un furieux cafard m'a saisi à propos de Nounou. J'ai fait, je te l'ai dit le portrait d'une magnifique enfant de 7 ans à Amiens. Belle santé, belle mine, le fourrier passe avant-hier et me dit qu'elle est morte. C'est affreux et mon cœur de papa en est stupide. Comme un enfant est fragile... fais bien attention ma chère Juliette. Veille bien, à la moindre indisposition, vite au médecin, dis. C'est toujours mieux, l'argent n'est rien, on en trouve toujours. 
Tu peux toujours m'écrire ici ne serait-ce que pour me donner de vos nouvelles qui me manquent. Si je partais j'écrirais à l'hôtel pour faire suivre. 
Hier on a bombardé en J...(?) ce que l'on lui a mis ! Il n'a pas été atteint malheureusement. 
Malgré une demi-heure de rabiot (c'est samedi) je sens mes yeux qui papillotent. Demain lever à 5 ½ comme chaque jour et toilette à fond pour être au boulot à 8 h. J'aime mieux cela que d'aller à la messe. j'ai écrit chez Louisa, chez Lozet. Dis toujours partout que je suis fort occupé, ce qui est exact et que je suis content, ce qui est exact également. Dans un mois et demi et peut-être plus tôt, j'aurai le plaisir d'aller vous embrasser pendant six jours. En attendant je le fais de pensée et de cœur. 
 
Fernand 
 
Compliments à Honorine
 
Tapote le crâne de la chère convalescente.
 
 
Sans date
De M. Des Ombiaux à Fernand 
 
Cher Monsieur 

J'ai fait connaître à qui de droit la visite que Ougé ou Hougé m'avait faite à votre sujet au nom de son service. Je crois qu'il trinquera sérieusement. Vous avez bien fait de parler à votre nouveau chef. Hougé avait proféré à votre égard des menaces devant témoin, c'est-à-dire que nous avons été deux à les entendre, M. de Barsy et moi. Je croyais l'avoir ramené à de meilleurs sentiments, mais puisqu'il n'a pas tenu sa promesse, je livre sa conversation à l'autorité militaire. Ces gens avaient fait croire que vous ne comprenez pas que vous ne pouvez pas rendre de service. Les menaces d'Ougé feront voir le rapport sous un autre jour.
Cordialement à vous.
 
 
23 mai 1916
De Fernand à Juliette
 
Ma chère Juliette
 
Depuis une semaine plus rien de toi. Que se passe-t-il ? Es-tu souffrante ? Nounou le serait-il ? Je me perds en suppositions et je suis inquiet, très inquiet et je te supplie de me donner de vos chères nouvelles sitôt le reçu de ce mot. Je reste ici jusqu'à la fin de la semaine, tu as donc tout le temps de m'écrire encore à l'hôtel Léon près de la gare. Nous rentrons tous à notre centre dimanche, tel est le nouvel ordre reçu. J'ai revu le Ct après la visite que lui a fait dimanche mon Lt. Son estime pour moi n'a fait qu'augmenter me semble-t-il. Cependant il ne peut rien ainsi qu'il semblait le désirer en ma faveur. Il a catéchisé mon chef et crois que doucement justice me sera rendue et que mes talents seront enfin employés comme il convient. Si ce n'était la question d'amour propre chatouillé j'aurais tort de me plaindre, tout va bien et je ne suis nullement malheureux comme tu pourrais le supposer. Certes les journées sont rudes présentement mais c'est si bon d'être bien las quand on se couche. Je fais des nuits magnifiques et je mange comme un ogre. Je dors ma fenêtre ouverte comme jadis et au petit jour les petits oiseaux s'arrangent pour me réveiller. Ce serait délicieux si j'avais la faculté d'aller vous embrasser comme bon me semble. Il ne se passe d'heures que je ne ressente le pincement au cœur de vous savoir à la fois si près et si loin. As-tu vu ce qui se passe à Dunkerque ? Ici nous sommes tranquilles et j'entends qu'on profite de mon séjour ici pour arroser Amiens. Hier je suis allé à Gravelines, joli petit patelin à 25 km d'ici. Comme je n'avais plus de train, j'ai pris place dans un gros camion belge et la promenade à raison de 15 km à l'heure  dans cette auto a été un véritable charme. La mer ne me fait pas la même impression que dans le civil. Elle était tout et la voilà devenue un accessoire ; je me suis essayé à une petite peinture dernièrement, ça n'a pas marché. La brosse que je manie journellement n'est pas faite pour me mettre en performance. Parle moi de Tchamant Nou, écris-moi longuement, détaille moi tes journées, ceux que tu vois et ceux qui viennent te voir. Je t'embrasse de toutes mes forces ainsi que Tchamant. 

Fernand
 
 
24 mai 1916
De Fernand à Juliette
 
Ma chère Juliette
 
J'ai pris la glorieuse habitude de faire ma petite correspondance à l'atelier. J'ai amorcé les hommes sur le travail et quand celui-ci n'est pas pressé, bonsoir, je me défile. Mon installation de bureau est sommaire et tu rirais de me voir... en bleu, sale, et plein de couleurs. La table est formée de deux tréteaux et d'une grosse planche. Devant ce papier deux vieux chiffons qui ont dû en voir de grises ! En-dessous un morceau de verre, à ma droite une bouteille de jus... et partout des croquenots, plein de croquenots plus ou moins malodorants. Demain je retourne à Gravelines ainsi la semaine se tirera ; je me suis remis au dessin et n'ayant rien à faire j'ai fait le portrait de mes hommes d'équipe, ce qui leur a fait du bonheur à bon compte.
En revenant le soir, la bonne surprise de ta lettre. Comme j'étais heureux ma chère femme ! Et comme les indiscrétions de Tchamant Nou m'ont été agréables ! Vous êtes bien portants... J'étais  inquiet. Très inquiet. Pourquoi ne recevais-je plus rien ? M'abandonnais-tu ou bien quelqu'un de vous était-il souffrant ? Et j'étais seul coupable par étourderie car t'ayant demandé d'écrire à Amiens, j'aurais dû pour le moins m'en souvenir. Je suis heureux que Louisa ait soldé le compte. Te voilà riche et capable d'attendre un moment, ce qui ne me sera pas désagréable car il me reste différentes choses à acheter pour mon équipement. Je me fais faire un costume à l'ordonnance en drap de soldat pour le déplacement et le travail. De plus il me faudra une capote. Ce n'est pas avec l'indemnité de 280 fr qu'on peut s'équiper je t'assure. Ainsi la pauvre fillette a une rechute. Si elle doit souffrir ainsi de vétusté il vaudrait peut-être mieux... qu'en penses-tu ? Je me demande mon petit loup si tu ne pourrais pas venir me voir à Amiens avec le Tchamant des Tchamants ? Et cela pour deux ou trois jours. Je vais m'informer de la chose dès mon retour. Amitiés aux amis et pour toi et Nounou mes meilleurs baisers. 
 
Fernand
 

Carte postée le 25 mai 1916

Ma chère petite femme, 

Oui, je suis content de toi, tu as agi avec beaucoup de finesse en faisant tout à mon nom. Je viens d'écrire à Mockel pour le remercier. J'avais écrit hier à Lobert (?) et ça tombait à pic puisque avec une pointe d'amertume je lui disais q'une longue habitude habitude de l'obli des miens m'empêchait d'avoir dans la circonstance le même étonnement que lui. Donc maintenant, petite femme ce que tu va faire pour ton homme, tu vas aller un vendredi chez Robinot ou tu lui écriras à Fontainebleau. Tu lui demanderas quand tu peux faire retirer mes tableaux au Grand Malais (c'est là que tu verras Robinot). De là tu donneras un coup de téléph. à Bédel pour qu'il les apporte à l'atelier où tu les entasseras tant bien que mal en attendant les événements. En passant par St Sulpice, tu pourrais entrer chez Bouane qui est un petit vieux très propre et très aimable, tu lui montreras la photo de mon B. Dieu Consolateur et si il s'y intéresse et je le crois c'est 200 balles au minimum qui rentre. Tu pourrais transiger à 150 f. plus 10 f. au mille pour cartes mortuaires et sur les grandes estampes, telles que le format original. 0.5 par n° vendu. Voici le rpix des peintures : 1200 les grands nus – 250 les panneaux n° 3 – 950 la grande maison aux pommiers rouges, avec prière de transmettre toutes les offres. Je vous embrasse tous deux avec passion. 

Fernand 

à Barasse, dis que je suis mobilisé que j'ai dû planter là mes projets d'estampes et que s'il veut tirer parti de la chose...laisse le venir.  

 

 
 
Brouillon du rapport écrit par Fernand, probablement vers le 30 mai 1916.

Je me suis engagé le 14 avril, suivant les propositions ministérielles, après une note remise par moi et appuyée de documents.
Arrivé le jeudi 20 à Amiens, je me mets à la recherche du commandant de la section, le lieutenant Grisar. Je trouve et immédiatement, je perçois les difficultés qui vont m'être créées.
Je n'ai pas demandé d'adjoint. C'est M. Pinchon, délégué français, qui s'occupe de la partie artistique.
Le 21, sur rendez-vous, je me rends au Bd Baraban : "Restez à votre hôtel en attendant les ordres."
Le 22, le fourrier m'écrit et me demande un supplément de papiers que je ne puis lui donner. J'accompagne le facteur à la section et l'on me donne rendez-vous "pour me mettre au courant" pour le mardi 25. Je demande la possibilité d'entrer dans les fonctions qui me sont dévolues. Je présume que la note ministérielle doit faire l'objet d'un rapport aux hommes du service. On ne les a pas avertis de mon mandat.
Le mercredi 26, visite officielle de Guirand de Scevola. Je me retire afin d'éviter au mandat que j'ai reçu l'humiliation qu'on cherche évidemment à me donner. On m'appelle et je converse avec de Scevola. Il m'engage vivement à demander une place de peintre officiel aux armées. Je fais valoir mes scrupules à faire face à un semblable engagement moral. "Qu'est-ce que cela peut faire ?
J’appuierai votre demande et votre lieutenant également." Je demande trois jours de réflexion et j'écris à M. Maurice des Ombiaux.
Le jeudi 27, le lieutenant paraît s'humaniser, il compte évidemment sur la demande que je vais faire sous l'inspiration du chef du C.F. Il me signifie la défense absolue de dessiner, de peindre au front.
Les 28 - 29 - 30, je réfléchis. Le Lieutenant est à Paris : il m'a autorisé à ne pas donner le spectacle de mon inaction aux hommes et je reste chez moi. Le lieutenant est d'ailleurs à Paris.
Le 1er mai, le lieutenant, sur ma réponse négative, va faire la demande lui-même et me montrera copie du rapport. J'avertis M. des Ombiaux. J'apprends, par indiscrétion sympathique, que le lieutenant va se rendre à Gravelines et à St- Pierrebroucq avec l'intention de faire lui-même ce qu'il a fait faire à M. Hougé (?). M. des Ombiaux m'ayant autorisé à montrer ses lettres (j'avais évité de le faire pour ne pas faire sauter les ponts), je me décide à rendre ce service au lieutenant. Il reconnaît que je lui rends service et me remercie. Je crois la partie en bonne voie. Il se rend à la convocation de St- Pierrebrouck (https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint-Pierre-Brouck) et j'en ignore le résultat. Le samedi 6, on m'annonce, par indiscrétion, qu'un rapport circonstancié et défavorable est parti à mon propos. Je vais trouver le lieutenant et nous avons une entrevue assez orageuse dans laquelle il me donne à entendre que je suis soldat - il est lieutenant : je m'incline. Le soir, une note affichée indique qu'il est nécessaire de demander le rapport pour obtenir audience du lieutenant commandant la section.
Le mardi 9, entrevue agitée ; à 10 h., le lieutenant me donne l'ordre formel de partir, en qualité de chef d'équipe, pour Calais. Je m'incline devant l'ordre du supérieur à qui je laisse toute la responsabilité. Le lendemain 4.30 h., 10 mai, départ pour Calais.
Le soir, j'écris à M. des Ombiaux.
Le lieutenant Lemercier, dans les trois jours, veut bien prendre en considération la façon dont je m'acquitte de ma tâche. Il s'intéresse à moi.
Le lundi 15, un soldat vient me trouver et me dit que, devant se trouver au G.Q.G. à 7 h., il ne pourra le faire faute de train et que j'en avertisse le lieutenant qui se trouve en ville. Je le découvre au Terminus et me répond qu'il se chargera "de régler l'affaire demain".
Le mercredi 17, visite du ? Diermans (soldat), Pinchon, délégué français, et du commandant de la section. Départ hâtif ; ils sont visiblement gênés de me trouver dans l'exercice de mon humble besogne.
Le samedi 20, le commandant des A.R.M. (confidentiel) songe à me mettre dans mon mandat ; ayant fait une visite au front, il a eu l'occasion de parler de ma situation et s'y intéresse, tant à propos de l'injustice qui m'accable que du souci qu'il a de voir un travail payé suivant sa valeur. Or, ma besogne actuelle n'est pas en rapport avec mon indemnité et je le reconnais volontiers.
Le dimanche 21 mai, visite de Grisar. Seul, il est depuis la veille au soir avec Hougé, Diermans et Pinchon à Calais. Il converse longuement avec le commandant ; je rencontre celui-ci l'après-midi ; il m'exprime ses regrets de ne pouvoir poursuivre dans ses intentions. J'apprends qu'il s'étonne que n'étant pas le seul artiste de la section, je ne l'en aie pas averti. J'ai l'occasion de surprendre un mensonge - à propos de Nagermans. Je remets les choses au point avec fermeté. Le 22, le commandant me fait revenir et me demande de lui écrire les suites. Il sympathise visiblement avec moi, mais en gardant les distances de chef à subordonné.
Le vendredi 27, télégramme de rappel.
Le samedi 28, signification, après deux heures d'attente, de la note ministérielle. Je proteste et demande le rapport du supérieur. Je n'en ai plus ; je demande à être envoyé à mon dépôt- P.G.A. on me donne un ordre de marche sur Paris. Je réclame la lecture de la note ministérielle ; on me la refuse. Je proteste, le délégué français prend la parole. Je lui réponds sévèrement, lui disant que j'ai aucun ordre à recevoir que de l'armée belge. On me remet entre les mains d'un sergent stylé et vraisemblablement cathéchisé, qui m'indique sommairement les graves ennuis que pourrait me donner de faire des révélations au civil de cette affaire militaire. Je suis, durant un an, passible du conseil de guerre. Je m'éloigne, impuissant contre tant de perfidie, déloyauté combinées. A 12.30 h., un homme de service me remet une permission de congé illimité signée du lieutenant Grisar et je sens le dernier coup porté à ma liberté de défense. Je me suis rendu à Paris à la caserne de la Nouvelle France et, ayant demandé le rapport du lieutenant de service, j'ai reçu avis d'avoir à quitter l'uniforme et de remettre mon ordre de marche au colonel-commandant la Place, en le priant de me donner communication de la note 31220 qui me condamne honteusement au mépris de ma situation d'artiste et de toutes les lois. Je prétends et n'ai cessé de dire qu'une épreuve de ma compétence était seule susceptible de me mettre dans la situation déshonorante dans laquelle je me trouve.Cette épreuve que j'ai demandée m'a toujours été refusée.
Cependant, ayant travaillé aux A.R.M., je crois avoir été l'objet d'un rapport éloquent de la part du commandant qui m'occupait accidentellement.
F. Allard l'Olivier
 
 
Sans date :
Brouillon d'une lettre écrite par Fernand 
 
Entré le 20 avril à la section, il me fut dit par le lieutenant que n'ayant pas demandé d'adjoint et que, d'autre part, Monsieur Pinchon, délégué français s'occupant de la partie artistique, un supplément d'informations serait demandé à mon propos au ministère. On me pria ensuite d'établir un rapport dans lequel je me déclarerais incompétent pour les services qui m'étaient demandés.
On me fit valoir les avantages qui résulteraient pour moi d'une mutation. Je me suis absolument refusé à ces avances, que je jugeais contraires. Je fis maintes requêtes verbales pour entrer dans l'exercice de mes fonctions pour être mis en rapport avec les chefs qui ont recours aux travaux de camouflage : aucune suite n'y fut donnée. J'ai demandé sans succès de donner les preuves de ma compétence. Je déclare formellement être en mesure d'exécuter tous les travaux de camouflage et, au besoin, de les perfectionner, si l'obstruction systématique qui m'a été opposée prend fin. Des renseignements pourraient être demandés sur la manière dont je m'acquitte de ma tâche au commandant les ARM à Calais, où j'ai travaillé sous ses ordres en qualité de f.f. de chef d'équipe – en dérogation du mandat qui m'avait été confié par note ministérielle. Ayant reçu notification de la résiliation de mon engagement, j'ai l'honneur de demander à être mis au courant des raisons qui justifient cette mesure.
Je déclare en outre ignorer les motifs de la résiliation de mon contrat, la note ministérielle 31220 ne m'ayant pas été communiquée par ordre du lieutenant Grisar.
 
 
Sans date
Brouillon de lettre au Commandant
 
Mon Commandant,
Vous avez bien voulu vous intéresser à ma situation qui, au moment où vous m'avez vu, était déjà très compromise par suite de manœuvres injustifiées et que je ne puis juger avec une entière impartialité, en étant la victime. Vous m'avez demandé de vous écrire au privé les suites ; les voici : rappelé par télégramme le vendredi 27 d'Amiens, je m'entends, devant témoins, invité à rentrer dans la vie civile (...partie illisible) une note ministérielle dont le lieutenant Grisar me refusa la communication. J'ai donc quitté la tâche qu'il m'aurait tant plu de servir. Considérant que mon honneur d'artiste est en jeu dans cette résiliation, j'ai demandé, sans succès, à être rendu à mon unité pour demander le rapport du supérieur et obtenir ainsi justice entière en éclairant ceux qui ont jugé à propos de me frapper.
Cependant, vous avez pu apprécier, mon Commandant, mon activité, ma bonne volonté et vous n'avez pas été sans vous apercevoir que j'ai d'autres ressources que celles qu'il m'a été donné de vous produire. Aussi n'ai-je pas craint, dans une note que j'ai faite, de me réclamer de votre jugement car j'ai à cœur, sinon de recouvrer intégralement les attributions pour lesquelles on m'avait jugé digne en haut lieu, au moins d'établir que mon honneur professionnel est sauf et que je me suis heurté à certains intérêts ou mauvais vouloir qui se découvriront d'eux-mêmes par la suite. Je vous suis profondément reconnaissant d'avoir bien voulu me laisser l'estime dans laquelle vous semblez me tenir. D'autres, moins soucieux que vous de l'équité, seraient passés indifférents de l'emploi rationnel de chacun et j'aurais souffert un peu plus de la disgrâce dans laquelle je suis tombé.