Voyage au Congo (Rwanda et Congo)

 

Tous les textes cités sont bien évidemment à replacer dans le contexte de l'époque, et ne reflètent en aucun cas notre pensée. Ils sont reproduits tels qu'ils apparaissent dans les journaux ou dans les lettres de 1928 y compris pour l'orthographe, la syntaxe et le vocabulaire.

Il y a 650 km de Dar es Salaam au lac Kivu. La vile de Sake est actuellement dans la banlieue de Goma. 

Mission de Sake, Kivu
(Note manuscrite de sa femme : 31 mai 1928)

"Chère petite femme,

Je suis dans un havre de paix après quelques tribulations. Je vais rester une quinzaine de jours ici pour mettre en ordre mes esquisses, mes croquis, dessiner quelques noirs et peindre à tour de bras.
La mission de Sake appartient au père blanc Gilès de Pélichy qui l'a fondée depuis longtemps déjà, entre deux chefferies ennemies. Elle se trouve à l'extrême nord du Lac Kivu, dans la région des volcans, des léopards, des éléphants et des gorilles. De ma porte, je vois les volcans, le gibier jusqu'ici s'absente et, après tout, je ne tiens nullement à sa rencontre. La population armée de lances vit dans une entière nudité, trois ou quatre ficelles aux reins suffisant à une pudeur très sommaire. Les femmes travaillent aux champs seins ballants, souvent avec un enfant lié à leur dos. Les hommes, eux, fument de longues pipes faites d'un roseau creux encore vert et font "safary", c'est-à-dire le portage sur les routes. Comment je suis ici ? C'est toute une histoire : une déveine persistante veut que je sois toujours sans boy. À Usumbura, le gouverneur m'en a envoyé trois qui n'ont pas attendu mon retour au bateau, qui devait me ramener à Uvira. Dans cette localité, j'en ai retenu un qui m'était conseillé : une perle, une perle noire... l'auto qui m'amenait à Bukavu a dû partir sans lui, les adieux des noirs sont longs quand ils partent en brousse et la patience du chauffeur est courte. Arrivée à Bukavu après une route fantastique de 140 kilomètres dans d'immenses montagnes ; la nuit était venue et je me suis trouvé à 21 heures désemparé, sans logis et avec tous mes bagages à terre et rien dans l'estomac que deux ou trois oranges mangées en cours de route. J'ai reçu le conseil d'aller voir le commissaire de district qui était averti d'ailleurs de mon passage et qui malgré l'heure tardive m'a reçu cordialement. Bon gîte, bonne table, où j'ai rencontré le Père de Pélichy. Il se fait que la nièce de ce missionnaire va parfois voir mère (elle a reçu jadis des leçons d'aquarelle de mon père). Bavardages, exaltation de la beauté des sites avoisinant la mission... J'ai accepté vivement cette invitation hospitalière et me voilà rêvant à ce que j'aurais fait, seul, en brousse, ignorant la langue indigène si j'avais suivi mon projet d'aller à Nianza voir le roi Musanga. C'est pratiquement impossible pour un novice et je l'aurais quand même tenté si je ne m'étais aperçu, en côtoyant le Ruanda, que ce pays est peu intéressant !.. Des montagnes nues, toujours les mêmes. Ici, sur l'extrême frontière du Kivu et du Ruanda, c'est tout autre chose ! Quel pays ! Des cimes de quatre à cinq mille mètres. Le Kivu est lui-même à 1800 mètres d'altitude, ce qui fait que la température est à peu près la même qu'en Europe.

J' ai trouvé avec un grand bonheur la correspondance que tu as adressé à Usumbura, une lettre de mère et une de César. Je repasserai dans cette localité dans trois semaines et compte bien recevoir à nouveau de vos chères nouvelles. J'ai rencontré pas mal de gens de connaissance à Usumbura ! Le frère du général Dubois (qui m'a prêté sa tente et sa malle-cuisine), le fils du docteur Depage (le frère de Pierre), un monsieur Schouteten, architecte de Gand, connu au front et ensuite à Tournai, et le fils du ministre Anseel. Le gouverneur s'est montré charmant, de même que Madame Marzorati : invitation à dîner, smoking, l'après-midi tennis ! Le tennis au Congo, c'est assez inattendu ! Le samedi, au five-o-clock, près du tennis, nombreuse société en toilette : on se serait cru dans un hôtel particulier de l'avenue du Bois si ce n'était les serviteurs et les ramasseurs de balles dans un costume sommaire couvrant leur peau noire. Le lendemain je reprenais le bateau pour Uvira où un monsieur Wassege (de Wasseige), homme très distingué, m'a présenté à sa jeune femme. Invitation à venir passer deux ou trois jours au retour avec promesse de me conduire en baleinière à moteur à Usumbura où je dois revoir Marzorati et travailler quelques tableaux. Un monsieur Lagache de Renaix a prié ce monsieur Wassege de faire la liaison entre lui et moi pour qu'en Europe nous parlions "affaires". Il paraît que ce Monsieur est affligé de trente ou quarante millions. Des millions, on en jongle ici ; tel qui est venu s'installer sans un sou voici sept ans est à la tête, maintenant, d'une immense fortune en caféiers, en quinquinas. Le chauffeur qui m'a conduit est millionnaire de cette année... mais aussi quels types il faut : débrouillards, courageux et travailleurs ! Le fusil d'une main, la charrue de l'autre et pendant des huit, dix heures de travail ! C'est ce qu'on ignore en Belgique, où l'on travaille plutôt moins.
La route qui conduit de Bukavu à Uvira grimpe à mille mètres d'altitude au moins et c'est vertigineux : je m'imagine la sale rencontre qu'on pourrait y faire de quelques éléphants : la chose est possible car en cours de route nous avons vu une concession qui, récemment, a été dévastée par un troupeau de ces aimables bestioles. De Bukavu, j'ai traversé le lac Kivu en deux jours d'épique traversée : c'est pendant cette navigation que j'ai fait plus ample connaissance avec le Père Blanc qui m'héberge. Surpris par un orage terrible à la station de Kalée, nous avons campé pêle-mêle sur le bateau, une barge remorquée et qui n'offre aucun abri. Mon lit, tendu sur l'étroite largeur du pont, a reçu pendant deux heures la gouttière d'une vague toiture et j'ai dormi sans m'en ressentir le moins du monde dans une véritable rivière. J'ai plus souffert de la faim en dépit de mes provisions, inaccessibles sous la tornade.
Comme je te le disais, me voici dans un havre et je travaille sans désemparer depuis ce matin, heureux d'être à pied d’œuvre. Ma chambre est un taudis presque obscur, le sol et le plafond sont en nattes et c'est un peu inquiétant pour les insectes (mes pas les empêchent de dormir)... pour moi... j'y suis fait déjà, leur compagnie ne me trouble plus beaucoup. Ce soir une grande paix s'étend sur toute la magnifique nuit d'Afrique ; nous devisons, les Pères et moi, tandis que les vers luisants, les lucioles, brillent par milliers, que les cigales et les crapauds chantent à la lune. Nous parlons de vous mes chéris et ma pensée affectueuse s'envole vers vous au travers des immenses espaces. Quelqu'un m'a dit que Genval viendrait à Usumbura : il est en retard et nous nous rencontrerons certainement avant peu – quoique nous soyons encore éloignés de la distance de Bruxelles à Vienne environ. Dès maintenant j'abandonne l'idée de suivre les souverains dont le voyage sera trop rapide : on m'a dit à Albertville qu'ils y seront le 23 juin, soit quelque dix jours après mon arrivée à Élisabethville... Comme je dois me rendre au Kasaï, je renonce à mon projet de salon rouge bien en cour. Je vous embrasse tous trois de tout mon cœur, comme je vous aime

F Allard L'Olivier".

 

Fernand peignant, peut-être à la mission de Sake 

Sake, le 5 juin 1928

"Ma chère petite femme,

Mon séjour à Sake, qui date d'une semaine déjà, est assez fertile pour mon travail. Levé tôt, couché tôt, je mène la vie monastique et laborieuse. Aujourd'hui, j'ai fait le portrait du chef indigène, une grande aquarelle sur un sujet assez ridicule. Imagine-toi un être simiesque aux bons gros yeux inquiets, les épaules voûtées à trente ans, comme sous le poids des plus lourdes responsabilités, le tout revêtu d'un costume de drap noir aux chamarrures dorées, une immense médaille sur la poitrine, le chef recouvert d'un bicorne à plumes passementé d'or. Je lui ai donné un travail qui m'a demandé trois heures. Qu'en aurais-je fait ? En l'exposant à Bruxelles, je risquais de blesser dans leur vanité tant de gens qui ont eu leur rêve accompli d'être vêtus d'ors et clinquants. Car c'est, dit-on, un véritable costume de bourgmestre que porte André (nom chrétien) dont le père fut anthropophage. Demain reviendra poser une magnifique femme batutsi qui fait penser aux statues égyptiennes, longue, vêtue d'un costume multicolore, les traits du visage d'une belle régularité, j'ai fait d'elle déjà une image rapide ; demain, ce sera une grande étude peinte. Ce sera mieux que de faire le portrait du hideux Musingua. (N.B.: FALO l'appelle Musingua ou Musanga suivant les moments. il s'agit de https://fr.wikipedia.org/wiki/Yuhi_V)Je me demande ce que les Pères doivent penser sur l'objet de ma mission officielle. Pour eux ce serait, je crois, de dessiner une hutte sauvage à côté de celle du chef éduqué par eux et plus loin celle de briques et pierres qu'ils lui édifient en récompense de son zèle orthodoxe. Cet après-midi, il y avait tam-tam à la capitale, j'ai fait seller le bourricot et un coureur devant, un derrière munis de mes munitions de peintre, j'ai fait irruption dans la danse. Il en est résulté une bonne petite esquisse qui me paie largement de la déconvenue éprouvée quand le chef m'eût offert un cadeau à son goût.
Mieux est la peau du serpent tué avant-hier, séchée proprement et qui, en Europe, te fera des souliers mimis.
En rentrant, j'ai trouvé l'offre d'un boy ; il sait quelques mots de français et fait, dit-il, la cuisine. Cela ne laisse pas de m'effrayer car plus cela va et plus j'ai le cœur près de la bouche. Les mouches, la fadeur des aliments, leur couleur inquiétante, que ce soit ici ou là, m'occasionnent des dégoûts insurmontables. À part cela et les rats qui font tam-tam toutes les nuits sur ma tête ou entre mes jambes, je serais agréablement placé pour faire de la bonne besogne. Le père de Pélichy est charmant, attentif, homme du monde malgré seize ans d'Afrique... et quelle Afrique ! Que ces gens sont barbares : si je te disais qu'ils n'arrivent pas à ouvrir une porte fermée par une simple poignée. Une vieille qui a posé hier pour moi te dira plus tard par son regard que j'ai su saisir tout l'effroi que lui inspirait mon travail au crayon. Le volcan en éruption lui en aurait causé moins, je pense.
Je repars mardi prochain, deux jours, sur le lac Kivu, revoir tous ses paysages si variés, si tragiques avec ses quatorze volcans, passer deux ou trois jours à Uvira, autant à Usumbura où l'on me conduira en baleinière, puis le bateau deux jours et plus pour Albertville. À ce moment, je serai très probablement avec Genval et il me restera trois mois à tirer pour le retour. Comme c'est long ma petite femme que d'être loin sans voir, vous parler, vous embrasser. Ma pensée me fait pousser de gros soupirs et je m'en veux de ne pas être plus maître de moi-même, d'être absent trop souvent de ce banquet alors qu'il faudrait que je m'y montre fort mangeur. C'est qu'ici tout, exactement tout, devrait m'emballer constamment, me tenir en haleine et même hors d'haleine. La couleur seulement me déçoit un peu. J'ai beau faire appel à toutes les ressources, mes peintures ont un tout autre aspect et cet aspect m'inquiète un peu. Je continuerai cette lettre demain. je viens de la reprendre ayant été interrompu par l'heure du repas et je ne suis plus dans le même état d'esprit. Bonsoir ma chérie, bonsoir mes chers enfants. Je vais me coucher en vous souhaitant à tous trois une bonne santé et un beau mois de juin.".

Chefs au Ruanda (Tutsis sur les bords du lac Kivu) (N.B. : actuellement on écrit Rwanda, mais partout FALO écrit Ruanda. On trouve les deux noms pour cette toile, donc le cadre nous apprend qu'elle a été peinte ou au moins finalisée en Belgique)

Le point rouge est sur Uvira, petite localité du bord du lac Tanganyika., en RDC Bujumbura est le nom actuel de la ville que Fernand appelle Usumbura, (au Burundi actuellement) quant à Albertville, il s'agit actuellement de Kalemie dans la province du Tanganyika, en RDC. 


Uvira, le 29 juin 1928

"Ma chère petite femme,

Dans quelques heures, je quitterai Uvira pour Usumbura où je retourne pour quelques jours un mois après y avoir passé. C'est en baleinière dans la nuit, sur le mode romantique, que je vais faire cette traversée du Lac Tanganyika en compagnie de Monsieur et Madame les gouverneurs du Ruanda. J'ai fait un très heureux séjour à Uvira, plein de travail de promesses pour l'avenir. Le présent s'est montré bon prince aussi car quelques petites pochades ont été vendues outre les deux portraits-pochades dont je t'ai parlé. Au total, six mille six cents francs qui me seront payés à la livraison, en Europe. Pour clôturer, je viens de recevoir le télégramme de notre oncle César (N.B. : César Lagage, frère de sa mère) en réponse au mien. J'ai tout lieu d'être rassuré entièrement sur votre bonne santé à tous, y compris ma chère mère et oncle et tante César.

J'ai été logé ici dans une maison inachevée de quatre à cinq pièces très confortable. Mes repas, je les prenais chez mes hôtes, monsieur et madame de Wasseige dont les parents de l'un et de l'autre habitent des châteaux en Belgique. C'est te dire que ce sont des gens huppés et qui offraient, outre l'avantage d'une grande cordialité, une table où la chère était bonne. Madame a une jeune antilope apprivoisée et son portrait s'indiquait tout naturellement près d'elle dans ma pochade et j'ai fait là un portrait assez amusant dans son exotisme.
Hier est arrivé un personnage célèbre qui partage ma maison. C'est Monseigneur Roellens, évêque d'Albertville. Cet homme, qui arbore les chaussettes violettes, la bague d'améthyste et le grand-or sur le casque, est au Congo depuis trente-cinq ans ; c'est un colosse de soixante ans environ, aux histoires savoureuses de grand voyageur bon vivant. Il est le second blanc vu au lac Kivu. Il me dit combien tout a changé, est devenu plus facile : il fallait six jours jadis où l'on met trois heures maintenant en auto. Il est vrai que c'était moins coûteux : pour le prix de l'auto on aurait eu mille hommes pendant un an pour pratiquer la brousse... J'ai payé dix sept cent francs pour l'aller et retour au lac Kivu, moi, le boy et les bagages ! Je m'attends à retrouver quelques becs de gaz dans ce genre en cours de route. 
Le Commissaire à Bukavu m'a demandé en riant si je ne faisais pas une requête pour l'octroi d'une concession. On s'arrache littéralement ce territoire sur lequel pousse épatamment le café : tout le monde devient planteur de café ; celui-ci donne un bénéfice net de dix francs au kilo. Chaque caféier fait annuellement un kilo et il n'est pas rare de voir des propriétaires de deux cent mille caféiers. Je te laisse à penser que ce calcul m'a rendu un peu rêveur. Notre fils aurait dix ans de plus que je lui conseillerais un séjour ici. Dans dix ans, cette grande prospérité aura pris fin à cause de la concurrence, du prix de la main-d’œuvre et de plusieurs autres circonstances. Le climat paraît très sain malgré les cas fréquents de fièvre : je suis heureux de m'être tiré en peu de temps de la légère atteinte que j'ai ressentie et qui n'a pas eu de retour. Je me porte admirablement, un peu courbaturé le matin à cause de ma toile de lit distendue pour la deuxième fois et que j'avais la flemme de réparer. C'est une très mauvaise position que d'avoir le derrière et le dos sur les arêtes de cette boîte ! Je ne sais pas encore où je coucherai à Usumbura : chez le Gouverneur M. Marzorati (http://www.kaowarsom.be/documents/bbom/Tome_VI/Marzorati.Alfred_Frederic_Gerard.pdf), chez le Commandant Dubois sous la tente ou bien au sordide hôtel où j'ai lieu de craindre le kimputu (sale bête qui propage la fièvre récurrente). Mon passage du Tanganyika ce soir me dira quoi.
L'Afrique est le pays du camp volant ; deux heures par jour se passent le nez dans les malles, où l'on entasse et réentasse tout ce qu'on a emporté d'abord et ensuite tous les petits présents ou curiosités qui finissent par faire une sérieuse collection.
Je suis bien embarrassé concernant Genval. Je crains qu'il ne soit souffrant quelque part. Un dernier télégramme que j'ai envoyé à Albertville m'a donné une réponse qui me vient de je ne sais qui, disant que le télégramme est en dépôt, le destinataire étant inconnu. Je resterai quelques jours à Usumbura, un bateau doit en partir le 4 juillet ; si Genval n'est pas dessus, j'irai à sa rencontre, si toutefois j'ai une piste sérieuse. Je m'inquiète très sérieusement car il est inadmissible qu'il soit parti dans telle ou telle direction sans m'avertir, la seule explication plausible est qu'il soit dans l'incapacité de m'écrire. Je continuerai cette lettre par une autre. Je suis loin d'avoir bavardé tout mon saoul mais le temps passe et mes bagages doivent recevoir un dernier coup d’œil. Je vous embrasse follement tous les trois. Amitiés aux amis.

Allard".

FALO et son boy


Usumbura, le 3 juillet 1928 (Bujumbura de nos jours)

"Ma chère petite Juliette,

Je suis toujours dans la capitale du Ruanda-Urundi. Monsieur et Madame Marzorati sont charmants et insistent pour que j'y reste leur hôte jusqu'à la grande fête de Kitega où des milliers d'indigènes se réuniront pour danser le 21 juillet. Je te laisse à penser que malgré tout l'intérêt de cette fête, je serai loin à cette date car je désire vivement ne pas prolonger mon absence. Vous, notre petite maison, la paix laborieuse de mon atelier tout cela est un mirage trop attirant pour être retenu au loin...J'espère que comme Vercors, "je retrouverai en ordre dans la maison". Toujours pas de Genval. Monsieur Marzorati me dit qu'il a lu quelque part que notre ami se rendait directement à Bukama pour la visite des souverains... J'y ai renoncé, moi, en partie pour lui et aussi en raison de l'affluence des gens d'affaires qui entoureront le Roi et la Reine et parmi lesquels je vivrais à l'ombre sans pouvoir même me livrer "à ma coupable industrie". Celle-ci est assez prospère. Je travaille beaucoup et j'ai eu l'occasion de vendre une trentaine de mes pochades au prix de douze cents francs l'une. Ce prix n'est pas net, car il me faudra faire un accord avec Brachot (N.B. : Isy Brachot) et aussi encadrer toute cette collection de "vendus". Si ce succès persistait, j'élèverais mon prix.
Je reviens à Genval dont le silence m'étonne. Je lui ai donné mon itinéraire et lui ai envoyé trois télégrammes. Pourquoi ne me donne-t-il aucune nouvelle après m'avoir tant poussé à un voyage dans lequel son expérience devait guider mes pas ? Je ne suis pas élevé dans un sac, heureusement, et me suis tiré, seul, assez facilement des difficultés du début. Ma santé est robuste et je supporte le climat avec le sourire. Je suis à la lettre naturellement toutes les recommandations médicales : bains, sobriété, quinine et chasteté. Avec ces quatre grands points, on ne court pas grands risques. 
Mme Marzorati, qui est une femme de tête, a jeté un coup d’œil sur mes bagages et les a trouvés dans un pitoyable état. Elle y a mis de l'ordre, rapidement, et vient de faire une caisse et une malle qui te seront apportées par un employé du Gouverneur. Il sera porteur d'une lettre : je lui aurai remis deux cents francs pour ses frais éventuels. Indépendamment de cela, tu voudras bien lui demander s'il y a lieu de compléter cette somme en cas où ses frais auraient été supérieurs. Il sera vraisemblablement chargé d'une lettre portant les dernières instructions. La caisse contient des souvenirs : quatre peaux de singes, des fétiches, trois serpents, des vanneries du Ruanda, des pots de la même région. J'aimerais que tu ne donnes rien de cette caisse pour l'instant : nous verrons ce qu'il y a lieu de faire à mon retour. Tu pourrais te hâter de faire préparer les peaux (serpents et singes). Ces singes sont très beaux, singes dits dorés, devenus introuvables car il y a maintenant interdiction de les tuer et même d'en être détenteur. Madame Genval te donnera l'adresse du tanneur, peut-être aussi Monsieur Van Oost.
Dans la malle, il y a mes esquisses, toutes vendues, qu'il ne faut pas montrer. Je te demande de les séparer avec soin et de les mettre en lieu sûr pour qu'elles sèchent bien (chacune d'elles, je te l'ai dit, représente douze cents balles). Je joins à la malle une étoffe particulière au pays. Elle est en morceaux qui doivent être raboutés avec des liens de rafia joints à l'envoi et des garnitures. Cette étoffe et les ornements en fil de banane est destinée à me faire un rideau d'atelier doublant ce tissu que Ponceau m'a placé et qui fait mon désespoir en volant à toutes brises. Le Gouverneur a un rideau fait en cette étoffe et qui a une allure magnifique, monté d'une certaine manière. Je te montrerai cela à mon retour. Je commence à faire de temps en temps quelques bonnes photos. La plupart pourront me servir à titre documentaire.

J'oubliais de te dire que dans la malle il y a aura dix séries de petits dessous de plats en vannerie du Ruanda. Si tu veux faire des générosités aux Van Oost, De Meures(?), James (N.B. : son frère), mère, tu peux y aller. Gardes-en cependant trois-quatre séries pour nous, cela viendra à point pour de petits cadeaux dans l'avenir et aussi pour nous-mêmes. Ne confonds pas avec d'autres dessous plus fins et très très précieux qui sont des objets de collection assez rares. Ceux-ci sont, je crois, dans la caisse. As-tu pensé ma petite femme à une prochaine exposition ? Parle-moi de cela dans une prochaine lettre. As-tu reçu la gandourah égyptienne que je t'ai fait remettre pas un capitaine de bateau ? Ta dernière lettre date du 8 mai. Dans le jalonnement de l'immense route que je vais entreprendre dans trois jours, je vais probablement trouver aux étapes de vos chères nouvelles à Albertville, à Kabalo, à Bukama et Élisabethville, terme de ce voyage... Distance assez proche de celle de Bruxelles à Madrid. Quinze jours environ de bateaux et chemins de fer.  
Au revoir mon petit. Je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur. Je te quitte pour aller au marché particulièrement animé ici et dont l'aspect indiqué fera plus tard l'objet d'un important tableau. C'est là que je vais acheter le tissu dit plus haut.

Encore tous mes baisers pour les enfants, mère et toi.

Fernand".

Marché au Rwanda

 

Lettre non datée, probablement jointe à l'envoi que FALO fait à sa femme.
Enveloppe portant, de la main de sa femme, la suscription : "Albertville, le 14 juillet 1928", mais datant sûrement du 3 juillet. 

(N.B. La lettre est visiblement jointe à la caisse qu'ALO a fait partir d'Usumbura le 3 juillet)

"Mon cher petit,

Le Monsieur qui t'apporte ces deux colis dont il a la clef, est un fonctionnaire du Ruanda. Il fait cette commission bénévolement sur la demande de Madame Marzoratti. Informe-toi s'il a déjeuné ou dîné et invite-le si tu peux le faire, car il habite loin, à Vielsalm dans le Luxembourg. Il me rend un sacré service en veillant personnellement sur cette malle qui contient pour trente-quatre mille francs de peintures vendues. Prends bien soin de tout cela et évite surtout le petit cagibi dont je crains l'humidité. Inutile de montrer quoi que ce soit avant mon  arrivée : tout cela doit être revu et corrigé. La caisse, tu le verras, contient entre autres choses des peaux de singe. Ces peaux, je te l'ai dit, sont belles malgré leur mauvaise apparence. Il conviendrait que tu les fasses traiter aussitôt que possible par un spécialiste dont j'ai heureusement l'adresse – mais pas son nom. Il a une petite vitrine en montre rue du Marais, dans le tronçon qui va du boulevard du jardin botanique à la rue qui mène à la place des Martyrs. Tu t'entendras avec lui de la manière d'en tirer parti. Repère bien ces peaux, pour qu'elles ne soient pas  échangées, elles sont rares, très rares maintenant. 
Le bateau vient d'arriver et mes colis sont repartis, me précédant de quelques heures. Embarquement ce soir via Élisabethville par Albertville, Kabalo, Bukama où, peut-être, trouverai-je l'introuvable Genval, mais où j'aurai surtout toute une chère correspondance dont je suis privé et affamé. Le Congo est un pays où les relations deviennent tout de suite très cordiales... Nous allons devoir être un peu mondains dans nos réceptions, plus tard... Conséquences fâcheuses pour toi, ma Cocotte, mais par lesquelles il nous faudra bien passer. Les charmants hôtes d'Usumbura veulent s'occuper personnellement d'une autre caisse, contenant des tissus indigènes. Des paniers très jolis et des objets de luxe, qui viennent des Indes. Si tu devais déclarer la valeur de ce contenu, dis cinq cent francs et je crois que cela passera. Ma santé continue à être très bonne et le travail marche à souhait. 

Je t'embrasse de tout mon cœur ainsi que nos chers enfants. Je te quitte rapidement sans trop de scrupules car le bateau pour Kigoma emporte trois longues lettres à votre adresse.

Encore tous mes baisers.

F Allard l'oliv

P.S. : Au reçu de cette lettre, j'aurai encore un mois et demi à tirer. Je suis au milieu de mon voyage et au milieu de mes finances... le tout étant déjà récupéré par les ventes faites ici en trois jours. On me dit qu'à Élisabethville, je devrai me défendre contre les acheteurs ! Motus là-dessus !...".

Albertville, le 14 juillet 1928

"Chère petite Juliette,

Quatorze Juillet ! Comme c'est loin tout cela. Nous savons simplement ici qu'un courrier part demain pour l'Europe et qu'il faut en profiter pour envoyer ses amitiés à ceux qu'on aime.

Je suis à l'Hôtel du Lac, face à la station et au Tanganyika. Vaval (M. Genval) vient de partir à ses affaires avec son collaborateur et je reste ici avec un compagnon assez extraordinaire, dont la familiarité visite mes dessous de bras et gratte mon nombril, tandis que je t'écris : tu devines que c'est un délicieux petit singe qui appartient à l'opérateur et qui m''est confié pendant son absence. Étant à Kigoma voici cinq jours, j'ai reçu un télégramme de Vaval m'annonçant son arrivée prochaine dans cette ville. Comme ce télégramme était daté d'Albertville, je m'y suis rendu : il n'y avait qu'une traversée de dix heures de bateau, un rien ici. Quelle joie de se retrouver ! Cela valait une bouteille de champagne et nous n'avons pas manqué de faire sauter un bouchon... Le lendemain, nous repartions pour Kigoma, où nous avons tourné un film de notre rencontre sous le manguier où Livingstone et Stanley se sont rencontrés. Nous voilà déjà tout habitués de nous trouver ensemble et pour moi c'est, outre un grand plaisir, de sérieuses facilités de déplacements. Genval a, par contrat, des droits que je n'ai pas près des compagnies. C'est ainsi que nous venons d'avoir un bateau spécial sur le Lac et que demain nous partirons sur Kabalo avec un train spécialement chauffé pour nous. Nous avons calculé hier, au calendrier et cartes en mains, que nous pourrons prendre le dernier bateau de septembre ou tout au moins le premier d'octobre. Dans les premiers jours d'août, nous serons à Élisabethville, point le plus éloigné au sud de mon voyage, mais aussi l'un de ceux où je trouverai une vie qui ressemble à la vie européenne. Genval est toujours le même : jovial, plein d'allant, tapant sur le ventre de tout le monde et se faisant naturellement taper sur le sien (ce que je ne peux supporter pour moi). Ses affaires sont excellentes et multiples : il a quatre idées par heure ! Nous jetons même les bases de belles entreprises à grande envergure.
Ce soir, il donnera une séance de cinéma : je vais revoir donc, sur place, le Congo qui s'éveille et suis fort curieux de savoir si le mystère de certaines impressions reçues gardera son intégralité malgré que j'en connaisse les sources.
On attend le Roi et la Reine à Albertville, on dresse les pylônes pour des arcs de bienvenue fleuris : nous les croiserons probablement à la station de Kabalo. Je m'en réjouis moins que de savoir que toute ma correspondance dont je suis si privé m'attend là-bas. (C'est Genval qui me l'a dit). On dit que la ville de Matadi est fermée encore une fois ; ma correspondance sera donc envoyée au reçu de cette lettre à Kinshasa (léopolddville) et à Boma. 

J'ai fait tout à l'heure une petite tournée d'achats et j'ai trouvé quelques petits objets qui j'espère te feront plaisir ainsi qu'à mère et aux enfants. 
Ma santé est tout à fait bonne et mon travail marche à souhait : j'aurai encore une fameuse collection de pochades pour Élisabethville où, paraît-il, je vendrai encore comme à Usumbura. 

Genval vient de rentrer et me dit qu'à partir d'Élisabethville il ne compte plus avoir de correspondance avant Kinshasa. Ce que je te disais tout à l'heure à ce propos se trouve donc confirmé. 

(Rajout en diagonale, en travers de la lettre, de la main de Fernand): J'ajoute que dès le lendemain où j'écrivais cette lettre, il s'est produit un petit incident sur le bateau de Kigoma, premier d'une série dont je te parlerai, et qui explique qu'il valait mieux que nos routes divergent." (N.B. : la sienne et celle de M. Genval.).

Sur le pont du Baron Dhanis (musée de Tournai)

 

 

Guerriers (dessins au crayon, en noir et blanc) 

 

D'Albertville (actuelle Kalemie)  à Élisabethville (Actuelle Lubumbashi) il y a 850 km 

Myomba, le 23 juillet 1928

"Chère petite femme,

C'est sous la tente, par une terrible chaleur, que je t'écris ; à droite, à gauche d'autres tentes ; dans l'une ronfle copieusement Hold, le collaborateur de Genval. Nous sommes revenus ce matin après quatre heures de voyage assez pénible agrémenté de tsé-tsés, du siège principal de la Géomines à Manono, à cinquante kilomètres d'ici. Genval a trouvé un filon et moi j'ai rencontré un monsieur Cambier ami très intime je crois de Marcel Laurent, qui m'a acheté une aquarelle, une oeuvre assez importante dont je ne peux faire le prix parce que inachevée et qui m'a commandé plusieurs autres pochades.ce monsieur ira te voir avec Marcel Laurent quelques jours avant mon retour. Quelqu'un que tu verras plus tôt, c'est Van Overstraeten(peut-être s'agit-il de https://fr.wikipedia.org/wiki/Raoul_Van_Overstraeten) qui m'a promis d'aller vous voir tous trois. 

Nous avons rencontré le cortège royal à Kabalo et cela été tout à fait sensationnel pour moi car le Roi a personnellement demandé que je sois son guide à Kabalo. Ce bon Roi, descendant du bateau et présenté à quelques inconnus, s'est évidemment accroché à une tête de sa connaissance et d'une façon peu protocolaire a laissé tomber froidement le brave Administrateur qui l'attendait la bouche en cœur. Genval, qui nous a filmés, a ensuite été présenté et nous sommes allés le soir saluer la Reine avec qui j'ai eu une conversation familière de plusieurs heures. Les gens de Kabalo, pour qui je passais un peu comme étant un vague comparse à Genval, en étaient comme deux ronds de flan. Je dois dire entre nous que notre ami, qui jouit d'une réputation de brave type bon enfant, très joyeux, bredouille trop souvent mon nom et ne fait pas grand-chose pour qu'on comprenne de suite la place qui me revient. C'est très humain, je ne m'en plains pas et le hasard veut que chaque fois que je ressens une petite mortification, les choses finissent par m'être favorables. Hier encore, à Manono, où un employé-médecin un peu désinvolte à dû se mordre les pouces d'avoir doucement blagué mes bagages, qui lui faisaient croire que je "m'amusais à peindre" au lieu de filmer... Monsieur Cambier, qui paraît être un homme important à la Géomines, m'a traité avec de grands égards et m'a, seul, invité à dîner avec lui. 

J'ai bien reçu ta chère lettre à Kabalo et te remercie d'avance pour toutes celles que je trouverai à Élisabethville et peut-être à Bukama où nous serons dans quatre jours si le bateau qui nous est promis vient nous prendre à la date fixée. 

C'est fou de croire ici qu'à date fixée on peut ici organiser un voyage à moins qu'on ne soit roi : je comptais être à Élisabtehville le huit juillet et nous vois presque fin du mois. J'ai appris par le général Olsen que le major Capere (?) était déjà sur la route de l'Europe. Il me sera donc difficile d'employer son influence pour accélérer mes moyens de transport, quand nous serons au Kasaï...Mais je compte sur Genval un peu écrasant mais si débrouillard quand il s'agit d'exiger quelque chose des différentes compagnies que nous visitons.  
Mes bagages s'accroissent de petits souvenirs recueillis en cours de route, mais de plus en plus difficiles à trouver. J'ai notamment un costume complet de danseur de Katompé, un de ceux qui étant venus à Kabalo pour être filmés, ont donné une séance au Roi et à la Reine sur mon initiative. Van Overstraeten te racontera cela. La Reine s'est montrée très intéressée et paraissait peu désireuse d'aller prendre le train qui l'attendait pour l'amener dans la nuit à Albertville. Ne croyez pas, chers amis, qu'il y a ici des trains partout. Nous avons fait hier plus de vingt kilomètres sur des plateaux roulants qu'on appelle Tchakala et qui vont vite comme le vent : ce sont des coureurs noirs qui les poussent et font ainsi parfois cinquante kilomètres en trois heures. Ma santé est excellente et si parfois je me sens un peu fatigué, ce n'est que passagèrement et aussi parce que j'ai ma claque de dormir sans une malle-lit qui s 'affaisse et me fait dormir sur les arêtes de la boite. 
Je crois que ce voyage va me faire faire beaucoup de relations intéressantes et que j'en tirerai un sérieux bénéfice. Monsieur Cambier me prédit que tout sera vendu avant mon exposition et m'a demandé même de lui réserver d'office toutes les pochades qui me paraîtraient les meilleures. J'ai tout lieu de croire que j'aurais dû les compter plus cher.

Je ne m'occupe pas du papier des contributions : il suffit que le receveur sache que je suis au Congo et que mon retour aura lieu en octobre. 

J'espère mes chéris que vos vacances se passent bien et que vous êtes tous trois aussi heureux que possible. Je vous quitte. Mon boy prépare mon bain et je vais faire trempette avec délices. On a besoin de cela ici pour se regaillardir... il faut faire effort parfois pour ne pas se laisser aller à une veulerie que le climat explique. Je vous embrasse tous trois de tout mon cœur ainsi que ma chère mère qui je pense, a passé quelques jours près de vous. 

Fernand 

Genval vous envoie ses bonnes amitiés. Je fais moi-même mille amitiés aux amis. 

Femme et Tête de chef, dessins au crayon. 

 

Samedi 10 août 1928 - E'ville

"Ma chère petite femme,

Quand tu recevras cette lettre, je serai presque à mon port béni de l'embarquement. Je me demande par exemple comment je réaliserai cette performance, mais je ne veux pas m'arrêter aux difficultés ni les discuter : elles se diront qu'il vaut mieux pour elles de s'effacer devant ma volonté arrêtée qu'il en soit ainsi ! Je commence par semer notre vieil ami Genval : je le laisse à Élisabethville, bien qu'il se propose de n'en partir qu'une semaine après moi. C'est beaucoup mieux ainsi, d'ailleurs. Cet ami s'est montré (je te l'ai dit en confidence) extrêmement chatouilleux dans un amour-propre personnel en faisant trop bon compte du mien. Les événements de route lui ont chaque fois donné tort jusqu'ici, mais il se pourrait que ma veine me néglige à son profit et cela me serait fort désagréable car je n'ai jamais senti plus qu'ici, à Élisabethville, sorte de ville provinciale, combien l'esprit un peu étroitement bourgeois se cache devant notre mariage apparent. Tu vois... que je n'ai pas de parti pris et que je sais mesurer avec calme, sans passion, les différents éléments dont se compose cette situation. Genval, d'ailleurs, jouit d'un beau succès de chansonnier, s'est fait fort applaudir hier, réussissant très brillamment à conquérir une salle archi-bondée. Il est, d'autre part, très réservé : dans ses manières un peu protectrices qu'il affectait au début, j'ai mieux compris Morin(peut-être https://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Morin_(directeur_de_la_photographie), vieil indépendant qui, par surcroît était son employé. Je te parle comme si tu étais moi-même et te dis tout de suite que je n'ai aucune animosité : au contraire, je l'apprécie mieux d'avoir tenté cette escalade dans laquelle mon frère James s'est fait un peu bobo lui aussi.
Je fais en ce moment une exposition, quasiment forcée dans cette ville, exposition qui durera trois heures et demie exactement. Demain dimanche elle s'ouvrira à onze heures, fermera à 1­½, rouvrira pour deux heures l'après-midi. J'ai vendu d'ores et déjà douze pochades, dont cinq à Heenen le Gouverneur (https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Heenen) Elle s'annonce bien et on me consacre une presse dithyrambique que je ne mérite guère. L'art est bien pauvre pour que ce mince apport puisse être apprécié ainsi. Je vois toutes mes faiblesses et souffre de ne pouvoir les combattre. J'ai hâte d'être dans mon atelier et travailler moins précipitamment. Tu as reçu cinquante pochades environ, j'en expose quarante-cinq et onze dessins ! Quelle fièvre dans cette production qui demanderait le triple de temps !
J'ai rencontré ici, mariée à un grand seigneur russe, l'ancienne vendeuse de Brachot, cette jeune femme si correcte, si aimable, qui s'occupait de ma première exposition : elle m'a acheté une pochade au prix d'ami de mille francs. Elle est repartie dans sa somptueuse Minerva... Tout le monde paraît riche ici et si j'y restais un an, je ferais mon demi-million. On me le dit et je le crois sans peine.
De Croyère, le journaliste de La Louvière qui est venu ici faire une exposition d'art belge, est sur le point de vendre tout pour deux cents ou deux cent cinquante mille francs à un même spéculateur qui n'a encore rien vu de ces objets et tableaux, encore en souffrance sur une ligne de bateau ou de chemin de fer (ce qui arrive neuf fois sur dix ici). De Croyère paraît en avoir sa claque et me dit que j'ai eu raison en lui écrivant comme je l'ai fait (à  savoir qu'une exposition itinérante, ici, était impossible). La vie coûte si cher dans les villes qu'il faut pouvoir, comme moi, la regagner au jour le jour. 

Mon petit, je parle beaucoup de moi et cependant ma pensée toute entière est sans cesse occupée de vous. Tu recevras mêmement la visite d'un brave Monsieur Dutri (qui est le bras droit du chef - Sengier (https://fr.wikipedia.org/wiki/Edgar_Sengier)- de l'Union Minière). Je lui avais demandé de te téléphoner, il dit qu'il ira te voir avec sa femme. Fais-lui bon accueil ; il te dira combien j'avais le cafard un soir où il est venu me tenir compagnie. Je compte que ce Monsieur pourra m'être très utile car on me souffle en confidence qu'un panorama des usines de Panda pourrait faire l'objet d'un tableau de quarante à cinquante mille francs. Si je conduis bien mes affaires, ce voyage au Congo peut me faire une fortune, ce qui ne me déplaira pas plus qu'à toi, n'est-ce pas ? En raison de quoi je mets les bouchées doubles et veux, avant mon départ, recueillir toute la documentation sérieuse qu'il convient de prendre pour rester un sincère artiste. Cependant (sauf accident), c'est le 24 du mois prochain que je m'embarquerai à Matadi, le bateau arrivant (l'"Élisabethville") à Anvers le 12 octobre. Il est bon que tu t'informes cependant. Dès que j'aurai pris place je t'enverrai un teleg. dernières nouvelles avant mon retour.

Ne songeons plus dès maintenant qu'à l'heureux hiver que nous allons passer côte à côte. Je vais avoir un travail fou et je compte que tu seras bien près de moi, ma petite femme, dans notre atelier bien chauffé. À ce propos, je te conseille d'acheter un bon poêle et de le faire poser avant que je ne revienne. Au revoir chère, dis à nos chers enfants ma joie de les revoir dans deux mois... mon dieu, que c'est long encore !

Je vous embrasse tous trois bien tendrement et charge de mes bons baisers pour ma chère maman.

Fernand

Tout le monde me dit que j'ai une mine superbe. Vertu et bonne nourriture. Cette dernière m'avait beaucoup manqué pendant le dernier mois et me manquera peut-être dans cette dernière partie de mon voyage... Bast ! Je me referai sur le bateau...si je peux de ce que j'ai gagné ici".

Sorcier


Élisabethville, le 16 août 1928

"Ma chère petite femme

Tu recevras cette lettre beaucoup après le télégramme qui t'indique la route que je vais suivre dès après-demain pour joindre Léopoldville-Kinshasa. Je suis très en retard et vais essayer de regagner le temps perdu. Perdu ? Pas tout à fait car É'ville m'a fait fête et mes petites pochades ont été dispersées toutes chez les amateurs qui se les disputaient. J'aurais dû fixer un prix avec une augmentation de vingt-cinq pour cent au moins. Quoi qu'il en soit, je suis satisfait et me réserve de te dire au retour ce que j'ai réalisé ici.
Je pars donc après-demain par wagon spécial qui sera détaché ici ou là, suivant les paysages qui se présenteront et avec lesquels je servirai mes clients d'Europe. Inutile, bien entendu, de trop raconter mes ventes ici : il y a des quantités de pochades vendues qui seront refaites et qui y gagneront malgré que la totalité de mes ventes, sauf une ou deux œuvres, reste ici (ce qui vaut mieux).
Le Gouverneur s'est montré charmant pour moi et m'a offert un pavillon dans les jardins de la Résidence et j'ai décliné cette offre qui aurait entravé la liberté de mes allées et venues. Je n'ai pu résister aux suggestions qui me sont faites concernant le chemin de mon retour car non seulement il sera fructueux pour l'avenir, mais encore pour des intérêts immédiats impossibles à éluder. Heenen m'a fait un tracé que je veux suivre et par lequel j'aurai les visions les plus exotiques de mon voyage... J'en ai cependant ma claque car je vous désire de tout mon cœur. Dès maintenant et avant, bien avant même, ce que je fais en supplément est un véritable sacrifice de mes sentiments au mieux-être de toute ma chère famille.  
Je n'ai pu vous écrire aussi souvent que je ne l'ai fait précédemment et cela provient de tiraillements flatteurs mais encombrants dont je suis l'objet.  Hier encore, je voulais travailler et ce fut un défilé presque ininterrompu de visiteurs. je vais rentrer heureusement dans la vie saine et active du voyageur en brousse. Tous les moyens de locomotion seront bons pour aller plus vite en voyant, en vivant le plus possible les choses intéressantes. La correspondance qui entretient mon moral, la tienne, celle de mère, de César et dont je me suis régalée me fait faute maintenant et c'est pourquoi j'ai télégraphié. Je compte être le 15 septembre à Kinshasa. Genval me dit que c'est folie de le croire. Heenen qui connait aussi cette route dont une partie est sur son territoire me dit que je devrai me dépêcher : en conséquence j'assume (?) un léger retard à mon retour, tout en essayant de me faire mentir. 

D'ici, je m'arrête à Panda, deux jours, un jour à Biano, (N.B. : Biano dans la province du Haut-Katanga) petit patelin d'élevage (baron Lambert de ?)(https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Lambert_(banquier) ), ensuite Bukama deux jours, puis Kanda-Kanda. À cette station où je quitte le chemin de fer, commenceront sans doute mes déboires : attendre une auto, patienter des journées entières dans des pirogues indigènes, m'arrêter pour peindre et peindre encore. J'aurai bien mérité de la fortune si un jour elle se donne... On me certifie que je pourrais faire ici cinquante portraits à quinze mille francs. Je laisse des amis à É'ville, qui sauront me renseigner si la partie n'est pas perdue dans deux ans, auquel cas nous ferions un séjour ici ensemble de quelques mois. La température est européenne et si ce n'était la bonne chère tout serait parfait à É'ville, charmant séjour où la galette roule invraisemblablement.

Bien ri aux vers de mon fils.

Radieux sur les bonnes notes.

Heureux des bonnes nouvelles et de l'acquisition du Danois. j'en rêvais depuis  (?).

Je vous embrasse de tout mon coeur, (je sens que je vais être appelé pour affaires). 

À bientôt d'autres nouvelles

Je pars seul, je te l'ai dit. Genval prétend me rattraper en cours de route, mais je le crois ici pour deux semaines encore. Il a donné un concert filmé, joué l'Arlésienne en plein air. Succès partout. Jeanne Hovine ( N.B. : il s'agit du vrai nom d'Anne-Marie Ferrières, comédienne et écrivain http://cinememorial.com/acteur_Anne-Marie_Ferrieres_1848.html)  m'a écrit deux fois, elle est très triste... la mort de sa maman.

Encore mille et mille tendresses

Fernand".

Buste d'Homme 


Elisabethville, le 16 août 1928
Adressée à une "chère camarade", très certainement Jeanne Hovine

"Chère camarade,

Vos deux lettres bien reçues à la veille de mon départ d'Éville me disent votre terrible chagrin et je vous plains de tout mon cœur. Perdre une maman qui souvent dans les cœurs affectueux tient la meilleure place est une chose si affreuse que j'ose à peine y penser étant loin de la mienne. Croyez, chère camarade que je suis de cœur avec vous et recevez tardivement mes compliments de condoléances.

Je quitte demain Genval qui, pour affaires, s'attarde à É'ville et vais commencer l'étape la plus difficile, je crois, de mon voyage. Difficile pour deux raisons : 1°) parce qu'il me faut lutter contre un furieux besoin de revoir les miens, de goûter à la paix champêtre de Stockel ; 2°) parce que je serai pendant quinze jours dans des régions où les moyens de vie sont sommaires. C'est entre Kanda-Kanda, Kabinda, Bena-Dibele et enfin Illebo que je serai le véritable broussard luttant dans la fatigue et les moustiques. La suite, c'est-à-dire la descente du Kasaï et du Congo jusque Kinshasa, ne présentera plus, je crois, que le charme facile de se laisser aller au gré du courant... plaisir tempéré, je vous l'ai dit par l'extrême hâte que j'ai de me retrouver près de ma femme et mes enfants.
J'ai rencontré à É'ville Monsieur de Croyère, organisateur de l'exposition d'art belge au Congo. Il ouvrira après-demain cette exposition et j'espère qu'elle aura quelque succès. La ville est riche, dépensière, et les esprits sont ouverts aux plaisirs des arts.
Rencontré aussi Chalux avec qui j'ai dîné plusieurs fois et qui est vraiment un phénomène de vitalité, de dynamisme. Ses connaissances sont ou paraissent extrêmement étendues, en musique notamment. J'espère que les IMB le recevront un jour pour leur plus grand épatement. Chalux, en effet, est mal connu. Le Gouverneur du Ruanda, Marzorati, m'a affectueusement parlé de vous. Vous a-t-il écrit notre bonne amitié ? C'est chez lui que j'ai vu votre numéro du Pourquoi Pas ? (N.B. : d'après le dictionnaire des femmes belges des XIXe et XXe siècle, Jeanne et Laure Hovine, sa sœur, dessinent une BD, appelée les Aventures de Nic et Nac : le Pourquoi Pas du 5 juillet 1928 leur consacre un article.). Toutes mes félicitations pour ce succès. 

Si vous voyez l'un ou l'autre des I.M.B., rappelez moi à leur bon souvenir...Vous êtes la seule parmi eux qui ayez pensé à m'accorder une pensée écrite. Croyez que j'y ai été très sensible et recevez, je vous prie, chère camarade, l'expression de mes très cordiaux sentiments. 

F. Alllard L'olivier

 

Femme Batusi 

 

Route de Panda, le 18 août 1928
Notée en haut "privée en partie"

"Ma chère petite femme,

Je suis dans ma voiture privée, sous ma lampe et seul, exprès. Tout concourt à la joie : cette exposition réussie à É'ville, mon départ vers le port où j'embarquerai dans un mois et demi, et aussi, le croirais-tu, d'être seul, libéré de toutes obligations, libre devant moi et sans contrainte devant un ami. Entre nous, Genval était parfois amer, disant des mots à double entente, agressif et se cabrant à toute réplique, presque méchant à l'égard de ceux qui me rendaient service... bref, plus le même homme, surtout après boire quand ses yeux se ferment à demi et filtrent je ne sais quelles pensées sournoises. Je suis persuadé que je le retrouverai en Europe comme je l'ai toujours aimé, mon amitié d'ailleurs, malgré mes critiques, reste la même pour lui.
Ainsi donc me voilà seul pour entreprendre, comme je l'ai fait au Kivu, un dernier parcours où chaque détail de la route sera noté. J'ai commencé cette après-midi ma nouvelle existence en classant tous mes papiers, relisant une dernière fois vos chères lettres, à tous, avant de les supprimer. Leur volume formait un tas trop considérable dans ma valise bourrée. Cette opération ne s'est pas faite sans un serrement de coeur, je te prie de le croire. 

(...)
Je suis allé dîner, hier, une dernière fois chez le Gouverneur, qui m'entoure de prévenances. J'y ai rencontré l'administrateur de la Cotonco, qui a voulu, lui aussi, me faciliter ma route. Tous deux ont télégraphié à leurs mandants et si cela se fait comme à Panda où une auto m'attendait malgré l'heure tardive (une heure et demie du matin), les choses iront aisément. Il est vrai que Panda est un centre usinier kif-kif Charleroi ou Saint-Ghislain. Je compte y rester deux jours et repartir ensuite vers les pâturages du Baron Lambert et ensuite Lueno, où Monsieur Cambier, que tu as vu, m'a demandé de faire un dessin. Ma voiture, dans laquelle je dormais tant bien que mal est maintenant déjà ma chose, mon bien : elle me restera huit ou dix jours et prend déjà une allure d'atelier. Quatre pièces : l'atelier, d'où je t'écris, la chambre à coucher, l'office où dort mon boy et la cuisine, armoires, chiottes, etc. tout cela en bois cloué et peint en un vert gris additionné de nombreuses taches ou éraflures. J'y suis resté, malgré l'auto avancée, car je ne me soucie pas d'attraper froid en roulant la nuit en pyjama... ah non ! Agamemnon ! On viendra me prendre demain et tout de suite, je me mettrai à gagner ma vie en faisant des machines au petit poil. J'espère que le voyage de notre bon garçon s'est bien passé ! Tu ne dis pas si notre fifille a mérité elle aussi une bonne récompense et si elle l'a eue ? Je souhaite qu'il en soit ainsi. Comme je vais trouver la maison belle, transformée par tes soins, le poulailler, l'électricité. As-tu fait réparer le bassin du grand jardin ? La vigne, les bons chiens, tout cela m'enchante à revoir, et il me semble que ce sera très bientôt encore qu'il me faut compter presque deux mois encore avant que ne vienne ce grand bonheur. Je n'ai jamais su si tu avais reçu la belle gandourah égyptienne dont j'avais un capitaine de le Cie maritime |sic] Et mes deux caisses d'Usumbura ? Elles doivent être chez nous maintenant depuis dix jours. je joins à cette lettre, une autre commencée à Albertville et restée, dieu sait pourquoi, cachée dans quelque repli de mes bagages.

Je vous embrasse tendrement mes chers amis, en mon nom embrassez-vous mutuellement et celui ou celle qui le fera le mieux n'atteindra pas encore la manière que j'emploierais si j'avais le bonheur.

Fernand".

Le fou du Chef (Kanda-Kanda). À partir de cette toile, FALO et la Manufacure d'Arts Georges Chaudoir exécuteront une tapisserie. Celle-ci ornera le hall du Salon d'honneur du Pavillon du Congo à l'Exposition internationale coloniale, maritime et d'Art flamand d'Anvers (1930). 

 

D'Élisabethville (Lubumbashi) à Panda puis à Bukama (450 km au total) 


Bukama, première étape vers le retour, le 23 août 1928

"Ma chère petite femme,

Je viens d'arriver en dormant dans mon fauteuil à la station brûlante et malsaine de Bukama. Parti d'Éville samedi dernier, je me suis arrêté deux jours à Panda, où j'ai fort bien travaillé, et deux jours à Capiu, fermes sur les hauts plateaux du Baron Lambert, où j'ai été reçu d'une façon charmante par les deux directeurs, l'un belge qui m'a commandé un tableau, l'autre anglais avec qui j'ai pu converser toute une soirée in English Language. Si Madurant est près de vous, remercie le de ma part en lui faisant mes amitiés, car ses leçons ont bougrement profitées. [sic]
Il m'est arrivé une assez désagréable aventure à Luena, où Monsieur Cambier m'avait demandé de faire un dessin. Si tu le vois, tu peux la lui raconter. J'arrive à onze heures du matin en gare de Luena et on me signale un boy de la mine, à qui je confie un mot d'introduction près du directeur, disant la mission que m'avait confiée M. Cambier. Le boy revient avec une lettre assez sèche : "veuillez passer à mon bureau vers deux heures, etc." Je réponds illico :"ce sera trop tard, ayez l'obligeance de me donner un laissez-passer pour circuler et dessiner.." Retour du boy : "je vous recevrai à 1 ½., vous me prenez au dépourvu, il n'y a d'ailleurs rien à peindre ici, etc..." Inutile de te dire que le jeune homme attend encore ma visite. Ce n'est rien en soi, mais suis navré de n'avoir pu donner satisfaction à M. Cambier, si aimable, si homme du monde, lui.
Une bonne surprise ici, où j'arrive cependant sans rien dans une localité où il n'y a rien... rien. Le chef de gare m'a fait apporter de l'eau fraîche, un pain et me donnera des légumes demain, avant mon départ. Il m'apprend en outre que je n'attendrai pas le courrier de lundi mais que j'aurai demain une locomotive express qui me conduira à Kamina en sept heures. J'y serai donc dimanche matin et abrège la durée de mon retour de deux jours. C'est énorme pour un type pressé de rentrer chez lui. À Panda, on m'a remis une magnifique collection de pierres pour Dédé : il en sera baba... C'est extrêmement rare, une collection comme celle-là. Pour moi, je me contente simplement de collectionner les amateurs de mes tableaux. Comment ferai-je pour contenter tout ce peuple ! et pourvu que cela dure... En attendant, je travaille tant que je peux, même dans mon wagon quand le paysage est monotone.
Un petit accès très bénin de malaria est à enregistrer, consécutif sans doute au relâchement des soins prophylactiques à Éville où on semble vivre dans un climat normal. Cela va mieux maintenant et la quinine est prise régulièrement je t'assure. 

Je pense ma petite femme aux différentes choses qu'il me faudra au retour. Fauteuils clubs (j'y tiens beaucoup), 2 en haut et 2 dans l'atelier. En cuir. Zieute et achète, un beau grand poêle d'atelier comme celui d'Adler qui chauffe lentement mais sûrement et qu'on remplit une fois pour toutes. Je souhaite du confort en rentrant, j'en ai manqué assez ici pour me rattraper tout en faisant de la bonne besogne cet hiver. Les lustres pour l'électricité, si tout pouvait être à point quelle surprise en rentrant. Si tu n'as pas d'argent, dis à César que j'ai vingt mille francs de valeur qui sont en dépôt depuis dix jours à la banque du Congo belge. Valeurs "Textaf" (regarde si elles montent). Je vais d'ailleurs lui écrire et tu n'auras rien à lui demander je crois. J'espère que le bon télégramme qui 'mattend à Kabinda me donnera un complet de bonnes nouvelles. Je vis sur cet espoir, n'attendant plus rien d 'autre de vous jusqu'à Kin dans trois ou quatre semaines. 

Je t'embrasse, ma chérie, et j'embrasse mes chers enfants, aucun qualificatif à ces embrasements qui viennent en flot enthousiaste de mon cœur solitaire. Amitiés aux amis. J'ai honte des cartes que j'envoie. Quelle mocheté ! Et rien d'autre à trouver ici. Tapote le crâne à Mélo, celui de Minouche et claque fortement la fesse du sympathique danois, adopté en fermant les yeux. 

Fernand"

 

Pour rentrer en Europe, il ne reste à Fernand que 2500 km à parcourir de Bukama à Matadi, où il va prendre le bateau pour rentrer.