"Il y a vingt ans" article paru en 1948

                                                         

                                                                  Il y a vingt ans 

 

Article signé Olivier de Bouveignes (Léon Guébels) paru dans plusieurs journaux tant en Belgique qu'au Congo. (Le courrier d'Afrique, l'Essor du Congo, l'Avenir du Tournaisis...) 

 

Il y a exactement vingt ans aujourd'hui qu'Allard L'Olivier faisait, à Elisabethville, sa première exposition. 

La salle du Cercle colonial Saint-Pierre avait les murs garnis de 46 pochades et de 12 dessins qui furent enlevés par les amateurs au vernissage. Deux heures après l'ouverture des portes de le salle, il ne restait plus rien. C'était un beau succès, un succès mérité....

Il m'a paru convenir de rappeler à l'occasion de cet anniversaire qui était alors Allard L'Olivier. 

Né à tournai le 12 juillet 1883, Allard Florent Joseph Fernand était le fils de Charles Allard et de Mathilde Lagage. Il n'ajouta àson nom le surnom de l'Olivier que pour se distinguer d'autres homonymes, lorsqu'il était à Paris. Ce nom, d'ailleurs était de famille. Une grand'tante, Madame Braquaval, signait ses oeuvres Pauline l'Olivier.

Le père de l'artiste était professeur à l'académie de Tournai. Allard L'olivier trouvait donc dans son berceau l'influence indéniable d'une ascendance d'artistes et de poètes. Son grand'père déjà, dirigeait une industrie d'art, et on peut le considérer comme un des propagateurs de la lithographie en Belgique. Il est remarquable de constater, une fois de plus, l'influence du sang et de l'éducation sur la vocation des artistes. Qu'ils s'en défendent ou non, tôt ou tard, cette voix intérieure devient plus puissante que les vœux formés par les parents et parfois par l'intéressé. 

 

Il en arriva ainsi à Allard l'Olivier. Sa première ambition se limitait à continuer ses ascendants : aussi fut-il graveur avant d'être peintre et même graveur dans l'entièreté  de l'acceptation.; humble graveur de lettrines, culs-de-lampe, chiffres, ornements, blasons. Mais ce n'était pas sa voie; aussi, dès que le jeune artiste avait du loisir, l'employait-il à dessiner, à peindre plutôt : car peintre il l'était d'instinct. 

Ses maîtres de l'Académie de Tournai insistèrent pour que son père l'envoya à Paris. Il y fut un bon élève dans le vaste atelier de peintre qui, avait alors le plus de succès : Bouguereau. Allard n'y était pas où il eut souhaité.; Bouguereau avait trop d'élèves et trop de succès. 

Il passa bientôt à l'atelier de Jean-Paul Laurens. C'est là, en vérité qu'il prit ses grades et conquit sa maitrise. Et je ne dis pas que Laurens lui donné c que n'aurait pu lui donner Bouguereau mais enfin, peut-être parce que les encouragements de son nouveau maître l'encourageaient à sortir sa jeune violence, il se libéra de toute pusillanimité.

Si Allard l'Olivier s'est toujours défendu contre les bluffs et les engouements passagers qui ont malheureusement entraîné de véritables talents dans le désarroi d'après-guerre,c'est peut-être au maître français qu'il le doit. Ce qu'il reçut de J.P. Laurens, c'est une haute leçon de conscience artistique. Noblesse exige. Il faut choisir toujours non le plus rare ni le plus étonnant, mais le plus difficile, le plus beau. 

La belle et éloquente technique du grand peintre d'histoire français, qu'Allard l'ait ou non voulu, l'orienta vers les oeuvres d'envergure, ces grands tableaux qu'on retrouve dans les maisons du peuple du Hainaut et les panneaux des expositions coloniales d'Anvers et de Vincennes. 

Allard l'Olivier reçut aussi les conseils d'un excellent maître à qu il a toujours voué une fidèle amitié. C'est le peintre Adler qui de son côté, la lui a toujours paternellement gardée. 

À Paris, Allard se maria. L'événement, en lui donnant des responsabilités nouvelles, mûrit son talent. De ce temps son art rpend son entière vigueur, sa souplesse, son coloris extraordinaire. 

Il ne dépend plus de personne et sans jamais renier ses maîtres, c'est de son propre fonds qu'il tire cette chose absolument originale, la richesse de sa palette, cette hardiesse de composition, ce chatoiement de couleurs qui seront, désormais, la véritable signature de ses oeuvres. 

Une joie grandissante, comme un Printemps qui bourgeonne et pénètre triomphant dans son Été, chargé de fruits et de moissons, emplit son oeuvre, une joie souvent païenne mais profonde et comme sucée aux lourdes mamelles de la Nature. 

Allard l'Olivier était était tout à la frénésie de cette inspiration lorsque la guerre éclate. Le Tournaisien quitté aussitôt sa palette et ses brosses, son jeune foyer, pour prendre le fusil d'engagé volontaire. 

Cependant, les heures son longues dans les tranchées où l'on rêve, où l'on médite, et l'on peint.Le peintre reprend le dessus malgré tout. Et comment faire autrement, puisqu'on lui met des broses en main. Au service du camouflage il rencontre une série d'artistes dont cet extraordinaire pince-sans-rire d'Houben, mort dans la fleur du talent. Leur destin les a fait se rejoindre aujourd'hui. 

La guerre passa. Allard retrouve son atelier avec joie, comme si la vie recommençait. Le Salon de Paris le distingue. En 1922, la médaille d'argent. En 1924, la médaille d'or, hors concours. 

La même année, 1924, il était membre du jury de la Triennale de Gand. Les lauriers et les succès n'étaient plus hésitants : 1924 aussi le voyait membre du jury de l'exposition des Arts décoratifs de Paris. Je n'énumère pas les autres manifestations d'ensemble dont depuis, il a honoré les jurys : la liste en serait si longue que je redouterais d'en encombrer ce simple mémorial. Il me plait cependant de citer quelques belles décorations dont le soldat et l'artiste était porteurs : médailles militaires 1914-1918, officier de l'ordre de Léopold, Chevalier de l'ordre de la Couronne, Chevalier de la Légion d'Honneur. Il en était fier sans l'avouer, il les avait légitimement gagnées, à la guerre ou au service de l'art, cette autre guerre. 

Les musées, dois-je l'ajouter, s'intéressaient à sa production, les grands musées d'Europe et d'Amérique, S.M.le Roi des Bleges, S.M. la Reine d'Angleterre, les Hôtels de Ville, les grands amateurs mettaient un empressement flatteur à acquérir ses toiles. 

C'était disait-on, un peintre heureux. et cependant, il lui fallait du courage malgré ses succès, pour travailler avec l'acharnement qu'il y mit. 

Mais il avait sa pudeur. Le public goûtait la joie de ses tableaux : ils ne sont que vergers, treilles, fruits, fleurs, soleil, la corne d'abondance épanchée sur une terre d'âge d'or. 

Il fallait donc qu'il soit conforme à ses tableaux. Il y mettait comme une coquetterie d'artiste. C'était d'ailleurs un home charmant, cultivé, l'hôte le plus généreux qui soit, peintre à table comme à l'atelier, aimant à créer sur la nappe les couleurs et les fumets ! C'est qu'il avait eu, autrefois la vie dure ; il avait aussi connu la vache enragée !

Et puis, dès que ces parenthèses étaient fermées, n'était-il pas le forçat de son travail, prisonnier, volontaire dans ce vaste atelier qu'il s'était fait aménager à la villa des Troënes à Stockel ? 

Il vint au Congo. Je le vois encore, débarquant à Élisabethville à l'heure de midi. Les quais de la gare étaient presque déserts. Il me demanda ce qui lui valait le plaisir me trouver là, pour l'accueillir. 

Je viens chercher un Roi, lui répondis-je, alors, avec une cordiale naïveté. 

Aussitôt il se mit au travail et peignit en quelques jours les pochades de la mine de l'Etoile, de la Lubumbashi et de Kaponda qu'il souhaitait ajouter à la collection de celles qu'il accepta d'exposer, le Dimanche suivant, au cercle Saint-Pierre. 

Il avait su tirer des paysages rencontrés en cours de route l'intimité, la vie secrète, l'intensité du mouvement et il saisit si bien le charme de ceux des environs d'Elisabethville que le succès n'était plus douteux. il fut complet. 

Je m'arrête à cet anniversaire du 12 août 1928. C'était l'entrée triomphale d'Allard l'Olivier dans la peinture coloniale. 

Dès lors, jusqu'au jour où un fatal accident vint, le 9 juin 1933, d'un second voyage au Congo, lui coûter la vie, il ne fit que consacrer sa propre valeur et son génie magicien. 

Olivier de Bouveignes