1916 : Fernand s'engage.

Début de l'année 1916.

Fernand n'a pratiquement pas de travail, on trouve un seul portrait (sans nom) civil dans les classeurs.

Le 2 février, Fernand est à Amiens et il écrit à sa femme :

(...) Je suis toujours dans mon grenier, n'ayant trouvé aucun joint pour la petite randonnée que je comptais faire par cette belle neige. Je ne perds cependant pas mon temps et l’œil du peintre prend ses droits sur le service. C'est que la mer est belle avec sa frange neigeuse et les barques donc ! Je me gèle les doigts à vouloir fixer cette féerie et ce matin j'en ai été récompensé par une étude qui peut compter parmi mes bonnes. A m'entendre, on pourrait croire que la guerre est loin et pourtant elle n'a jamais été aussi serrée qu'à l'heure actuelle. Il semblerait que les armées sont comme des fauves tassés sur eux- mêmes et prêts à bondir, ici les coups de pattes sont bruyants et bien des choses se passent en l'air. À part cela et le froid qui est de plus en plus vif, dirait-on, tout va bien, le moral est bon et le travail marche... (...)
Ce soir, il y avait grande réunion d'artistes en tous genres : poésie, peinture, architecture, musique, tout était représenté. On a chanté un poème de Wyseur, musique de Desmet, qui va paraître incessamment et qui m'est dédié ; ce poème s'appelle "sagesse" et j'en suis fier. Voilà comment je suis, moi, suppôt de toutes les vertus. Je me réconcilie avec mon tableau, que j'ai repris, ayant trouvé un modèle... le pauvre soldat trouve que c'est pis que la salle de police, la pose. (…)






Portraits de soldats 

 


Sagesse de Marcel Wyseur


SAGESSE
 
Dédicacé à Fernand Allard L'Olivier, sympathiquement et sincèrement
 
I
 
Viens, reprenons tous deux le chemin parcouru,
Revenons sur nos pas, la route et longue et vaine.
Pourquoi vouloir chercher une auberge incertaine
Où dormir de sommeil de nos membres rompus.
 
Rentrons au logis clair de notre simple enfance,
Là-bas près du village et des pruniers fleuris
Pleins de frais jours d'avril heureux et pleins de nids,
Où nous attend toujours la même espérance.
 
Il se fait tard. Rentrons. Je me sens le coeur lourd.
Que cherchons-nous si loin de la maison amie
Où tout vous parle encore de nos jeunes amours...
 
Qu'importe le but là qui recule toujours
S'il faut que pour l'atteindre on souffre de la vie
Et s'il faut effeuiller son âme au fil des jours...
 
II
 
Oui, ne cherche pas au hasard de la route
Un bonheur de chimère alors que dans ta main,
Moins brillant mais meilleur, moins haut mais plus certain,
Tu possèdes celui dont aujourd'hui tu doutes.
 
N'as-tu pas près de toi tout ce que ton espoir
Tout ce qu'avait rêvé ton plus beau rêve même :
Des livres et des fleurs, une femme qui t'aime ;
Et des aubes d'amour, ignorantes du Soir.
 
Ton feu brûle dans l'âtre, et ta lampe est si douce,
Que ta lumière semble une clarté de mousse
Et le grillon heureux chante au coin des chenets.
 
Ami, ne quitte pas la maison de l'aurore
Où le bonheur t'accueille et te sourit encore,
Et ne désire rien, les désirs sont regrets !
 
III
 
J'ai borné mon désir au clos de ma maison :
Humble chambre là-bas en Flandre d'accueillance,
Et je n'ai pas vouloir d'un plus vaste horizon
Que celui que mesure ma sage prudence.
 
Là, sont les parents morts et toute mon enfance,
Là sont les vieux souvenirs de mon unique amour,
Là, les vieux souvenirs et la jeune espérance,
Là, tout ce qui fait vivre et mourir tour à tour.
 
Qu'importe une maison plus haute si la mienne
Est claire, et si des fleurs de mon petit jardin
Ne sont que du glaïeul et du simple jasmin.
 
Puisque pour moi le vent, sollicitude ancienne,
Apporte leur parfum et que chaque matin
À l'aurore, avec lui, c'est du bonheur qui vient !
 
Marcel Wyseur, Flandres, Janvier 1916

 


En mars 1916, Fernand propose ses services à l'armée belge, section de camouflage. Il s'agit de concevoir et de peindre des décors ou de concevoir des camouflages permettant de transporter des armes sans se faire remarquer : Fernand a écrit directement au ministère et ses services ont été acceptés. Il est engagé de façon assez inhabituelle, "Ses offres de services sont acceptées aux conditions ci-après : il n'est pas possible de lui conférer un grade qui ne correspondrait à aucun commandement, mais il peut lui être allouée une indemnité de 500 francs par mois. Il prendrait un engagement pour la durée de la guerre et serait adjoint au chef de la section.".
Malheureusement pour Fernand, son entrée dans l'armée se passe mal. Il arrive dans la section de camouflage où on lui explique qu'il ne sert à rien, qu'il y a déjà un peintre et qu'il doit rester chez lui. Fernand cherche à discuter avec son lieutenant, celui-ci l'engage à obéir sans discuter et refuse le dialogue. Fernand en réfère au cabinet du ministre et échange des courriers avec M. des Ombiaux. Maurice des Ombiaux (https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Des_Ombiaux) journaliste et un écrivain connu, est à cette époque le chef de cabinet du ministre des Affaires Etrangères. Fernand vit la situation assez mal et écrit à sa femme : "À la suite de la conversation que j'avais eue avec le lieutenant, je t'ai écrit suivant mon état d'âme. J'étais bouleversé, indécis et surtout découragé."
L'affaire est embrouillée et traîne tout le mois d'avril. 

Le 28 avril voici ce qu'il écrit : 


F. Allard l'Olivier - 12, rue Simon Dereure, Paris
Rapport concernant mon passage à la Section de Camouflage belge, commandée par le sous-lieutenant A. G.
 
"Entré le 20 avril à la section, il me fut dit par le lieutenant que n'ayant pas demandé d'adjoint et que, d'autre part, Monsieur Pinchon, délégué français s'occupant de la partie artistique, un supplément d'informations serait demandé à mon propos au ministère. On me pria ensuite d'établir un rapport dans lequel je me déclarerais incompétent pour les services qui m'étaient demandés.

 

On me fit valoir les avantages qui résulteraient pour moi d'une mutation. Je me suis absolument refusé à ces avances, que je jugeais contraires. Je fis maintes requêtes verbales pour entrer dans l'exercice de mes fonctions pour être mis en rapport avec les chefs qui ont recours aux travaux de camouflage : aucune suite n'y fut donnée. J'ai demandé sans succès de donner les preuves de ma compétence. Je déclare formellement être en mesure d'exécuter tous les travaux de camouflage et, au besoin, de les perfectionner, si l'obstruction systématique qui m'a été opposée prend fin. Des renseignements pourraient être demandés sur la manière dont je m'acquitte de ma tâche au commandant les ARM à Calais, où j'ai travaillé sous ses ordres en qualité de f.f. de chef d'équipe – en dérogation du mandat qui m'avait été confié par note ministérielle. Ayant reçu notification de la résiliation de mon engagement, j'ai l'honneur de demander à être mis au courant des raisons qui justifient cette mesure.(...) "
 
En mai, des courriers sont échangés entre M. des Ombiaux et Fernand, et à la demande du lieutenant Horlaix qui connait le travail de FALO et l'apprécie, Fernand est muté à la "Section artistique de l'Armée belge en campagne" qui vient de se monter à La Panne.